C’était un mardi.

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Camille Eelen


tabou



C’ÉTAIT UN MARDI

C’était un mardi, l’air était doux, le printemps avait reverdi le parc de l’hôpital. Je regardais le monde autour de moi. Il était différent. Il venait de changer.

Je vais être franc, vos analyses sont mauvaises.

Il était gentil, cet oncologue. Humain et tout. Il parlait doucement. Il cherchait les bons mots. Il a même posé sa main sur mon bras avec cette légère pression qui dit : — Je suis là. Je comprends.

Ce n’était pas de sa faute mais, sa compassion professionnelle, elle ne me touchait pas. Je n’en avais rien à foutre. Elle m’écœurait même. J’allais connaître la dégradation, la déchéance pour finalement crever. La maladie allait m’enlever la vie, lentement. J’étais un putain d’oignon que la Camarde allait peler. Couche après couche. Lui non.

Qu’il aille se faire foutre.

En quittant les allées gravillonnées, tristes et nues, je composais un message sur mon téléphone :

« Je veux baiser. Je veux être baisé. Je veux oublier. Il faut que tu m’aides. »

Je levais les yeux vers le ciel. Il était si clair, si limpide.

Un urbaniste, par pragmatisme ou dans un élan d’humour noir, avait fait construire l’hôpital à côté d’un cimetière où le vert tendre des feuilles d’un platane attira mon regard. Pourquoi avoir planté un arbre au milieu des tombes ? Les morts n’avaient pas besoin d’ombre. Ils avaient besoin de lumière, ils détestaient l’ombre. Ils en étaient prisonniers. De ça et de l’oubli.

Le son d’une notification.

« Viens. »

Dans le hall Art déco, j’appuyais sur le bouton usé d’un interphone anachronique.

« Monte. La porte sera ouverte. »

L’ascenseur, le couloir puis la porte. Une simple poussée du bout des doigts suffit à l’ouvrir.

Les rideaux étaient tirés. Le vestibule était plongé dans un clair obscur de sous-bois. J’allais vers le salon. J’allais vers la lumière et la musique. Satie. Des notes à la fois sombres et lumineuses, dangereuses aussi.

À la lumière des bougies, parée de vieil or, elle était assise sur le canapé. Nue. Jambes croisées et les bras posés sur le dossier. En croix. Son corps, en majesté, remplissait la pièce.

L’air était lourd. J’enlevais mon blouson et je m’assis face à elle.

Elle me fixait.

Elle écarta les cuisses. Cela ressemblait à un geste rituel. La première étape d’une liturgie.

Elle me sourit. Je ne lui rendis pas. Je regardais entre ses jambes. Je regardais l’abîme. Il ressemblait à une blessure aux lèvres mal cicatrisées, une plaie laissée à vif. La peau était plus sombre autour de l’entaille, avant la boursouflure. Elle devenait ensuite plus claire avec des nuances violettes et roses. Une légère brillance se distinguait en son cœur comme, au creux d’une fissure, la lumière se reflétant sur un mince filet d’eau. Je désirais cette déchirure. Je la désirais malgré la souffrance que j’éprouvais devant elle, celle de l’inévitable perte.

Elle déplaça sa main, la droite, et la porta à sa vulve. Je levais les yeux. Toujours ce sourire doux, sans sous-entendus, un simple acte d’empathie.

Elle se mit à se caresser, recouvrant de ses doigts sa chair tendre, entièrement. A pleine main, elle pétrit son entrejambe. Je scrutais son visage. Ses yeux brillaient et le sourire s’effritait.

Le geste se faisait plus précis, du bout des doigts, elle allait et venait, ouvrant un sillon et l’élargissant.

Les ombres sculptaient son visage. Je le trouvais différent, presque minéral.

Elle ne souriait plus. Ses yeux mi-clos était toujours braqués sur moi. Sa respiration était plus pressante.

Elle releva les jambes et posa ses pieds sur l’assise, juste sous les cuisses. Elle était totalement ouverte et vulnérable. Elle m’offrait tout cela. Sa fragilité et son plaisir, sans contrepartie. Un don.

Elle se branlait plus fort dans un bruit de clapotis. Elle avait la tête posée contre son genoux replié, elle regardait son désir en face. J’allais perdre tout cela. Je ne le voulais pas. Je voulais hurler. Tout briser, les meubles, elle, son sexe, le monde. Je voulais l’anéantissement pour tous, je ne voulais pas que l’on me survive. Et je voulais jouir, jusqu’à la fin. Je voulais crever en jouissant, pas en bavant dans des limbes au goût de morphine.

Elle gémissait. Ses soupirs étaient plus forts, ses mots disait l’envie, la montée du plaisir, le désir sans fards, l’envie de jouir quoiqu’il en coûte.

Je bandais. Franchement. J’y arrivais. Je désirais. Malgré tout, j’y arrivais.

D’un premier orgasme en appelant un autre, plus déchirant, puis un autre et encore un, elle parvint au maître orgasme. Celui qui crucifie.

Elle jouit en soufflant à travers sa mâchoire crispée :

Regarde moi. Vas-y ! Regarde moi bien en face !

C’était brutal, violent et beau. Si beau.

Elle se laissa aller contre le dossier. Ses seins se soulevaient au rythme de saccadé de sa respiration. Elle remontait à la surface. Je la regardais émerger.

Un filtre écarlate teinta ma vision. Je passais de l’autre côté, je le sentais. Pas celui de la mort, non. Ça, ça, serait plus tard, après l’affaiblissement, les douleurs, la décrépitude, les tuyaux dans le corps et le bassin sous mon cul de squelette. C’était autre chose. Une pulsion violente. Irrépressible. Je me levais. J’allais vers elle. Dans ma tête, je m’entendais gueuler : Arrête ! Qu’est-ce que tu vas faire ? Arrête, bordel !

Je devins spectateur.

Je la saisis par les cheveux et l’embrassais sans douceur, lui écrasant les lèvres, enfonçant ma langue dans sa bouche. Elle ne résistait pas. Elle m’accompagnait. Je l’arrachais de ma bouche en lui tirant la tête en arrière. Nous nous regardions, sans ciller. Voyait-elle déjà la mort sur mon visage ? Les prémices de l’effacement, de la disparition ? Est-ce que baiser avec un cadavre l’excitait ?

Suce moi. Ouvre ma putain de braguette et suce moi.

Aucune réponse, juste son regard, sans peur, ni haine. Un regard de compréhension. Elle se mit à me déboutonner. Le geste était assuré. Et ma bite fût rapidement dans sa main. Elle la parcourut de ses doigts. Je devins plus dur. C’était presque douloureux. Elle fit apparaître mon gland. Cette chair pourpre et épaisse.

Elle y déposa un baiser. Un baiser d’apaisement et de consolation, là, sur mon sexe, sur ce que j’avais peut être de plus vivant. Elle leva les yeux. Elle me sourit, à nouveau. Il n’y avait rien d’autre que de l’amour dans ses yeux malgré ma violence, ma colère, ma peur et l’odeur de la mort, il n’y avait que de l’amour. Elle voulait me consoler. Avec son corps, sa bouche, son sexe.

Les larmes, mes larmes, se mirent à couler. Alors elle commença. Elle me goba le gland, le caressa de la langue en alternant avec le va et vient de ses lèvres. C’était bon. Si bon. Un antalgique puissant. Elle avait mon sexe dans sa bouche pour me guérir, me ramener du côté de la vie. Elle ne voulait pas que je m’éteigne. Et je me regardais sangloter et lui caresser les cheveux. je m’entendais lui dire merci, lui dire que je ne voulais pas mourir, que je ne voulais pas l’oubli et le froid. Je me regardais me faire sucer la queue, si dure, si droite, avec une telle fureur et un tel amour que j’en étais terrifié. Comment pouvait-elle tant m’aimer et s’offrir ? Comment pouvait-elle mettre dans sa bouche le sexe d’un mort ? Pourquoi je me sentais si vivant ?

Elle me branlait avec sa bouche, ses mains étaient sur mes hanches. Je posais mes mains sur elles. Nos doigts se nouèrent. Le visage couvert de larmes, de morve et l’écume aux lèvres, je lui éjaculais dans la bouche, sans l’avertir, elle s’en moquait, je le savais. Et je gueulais, longtemps, elle ne lâcha jamais mes mains. Pas un instant.

Je tombais à genoux, devant elle. Je posais ma tête sur ses genoux. Elle faisait courir ses doigts dans mes cheveux pendant que je laissais s’éteindre les derniers sanglots. J’écoutais son souffle, les bruits de son corps, je me réchauffais à sa chaleur et je respirais à plein poumon l’odeur iodé de son sexe, celle de levure de ma semence répandue sur son visage, ses cheveux, sa poitrine. Je léchais la peau de sa cuisse. Le goût était salin mais, derrière ce dernier, il y avait sa saveur unique, indéfinissable.

Je relevais la tête, difficilement, mes muscles étaient endoloris. J’étais resté longtemps blotti sur ses genoux.

Elle prit mon visage entre ses mains.

Tu es vivant, tu m’entends. Maintenant, lèche moi.

Elle m’embrassa. Un baiser au goût de foutre et d’amour.

Elle ouvrit les cuisses, à nouveau. Je m’y plongeais. J’ouvris la bouche aussi largement que je pus. Je voulais la dévorer. La bouffer comme un antidote. J’y mis mes doigts, ma langue, mes lèvres. Je la fouillais, la fourrageais comme un envahisseur ferait le sac d’une cité conquise. Je voulais l’entendre hurler, je voulais qu’elle me prenne par les cheveux pour me coller contre sa chatte puis qu’elle ne puisse faire autrement que me repousser tant son clitoris serait douloureux de la jouissance. Je voulais la pousser jusqu’au bout de ce que je pouvais lui faire sans ma queue. Je lui mis un doigt puis tous les autres. Je voulais remplir ce trou béant, le remplir de mon désir, de ce qui me restait de vie et de la rage qui me déchirait le ventre et la tête. Elle jouissait, parfois je l’entendais, mais c’était lointain. C’était son corps qui me parlait. La crispation de ses doigts sur ma peau, les soubresauts de son bassin, les contractions de son vagin, la quantité de cyprine qu’elle produisait, sa texture, son odeur. Elle ouvrait les cuisses largement. Je pouvais faire à son sexe tout ce que je voulais et je le fis. Le tissu du canapé était détrempé, mon visage et sa peau luisaient dans la lumière vacillante des bougies. Je poussais des borborygmes dégueulasses, un vrai débile, je m’en foutais. Elle devait jouir. Je devais la faire jouir. C’était une obsession. Je lui enfonçais un doigt dans le cul, il pénétra facilement, elle coulait littéralement. Je sentais à travers la mince paroi ceux qui occupaient déjà son vagin. Je la possédais bien plus totalement qu’avec le pauvre morceau de chair qui pendait entre mes jambes. Je l’avais investie. J’avais investi son corps, je la possédais. Elle râlait faiblement, la tête en arrière, le visage tourné vers le plafond. Je ne sais pas combien d’orgasmes elle avait subi. Je comprenais qu’elle voulait que j’arrête. Va te faire foutre, je vais te baiser encore.

Les mouvements de mes doigts commencèrent à provoquer quelque chose. Je le sentais. Quelque chose pulsait dans ses tripes. Elle se mit à haleter violemment, elle respirait court et rapide, sa gorge émettait un bruit rauque, venant des tréfonds et il s’amplifiait.

Je ressentis sur mes doigts son vagin battre, comme un cœur. Son anus devenu anneau se serra autour de mon doigt. Son corps se souleva, il s’arqua comme pris dans une crampe monstrueuse. Puis vint le cri.

J’étais assis sur le tapis, entre ses jambes. Elle dormait sur le canapé. Elle s’était comme éteinte après avoir gueuler comme une cinglée. Je fumais. Je regardais la cigarette entre mes doigts. Elle était presque entièrement consumée. Le point rougeoyant de la combustion lente me fascinait. Je portais à mon nez mon autre main, mes doigts sentait sa chatte. C’était une odeur puissante, une odeur de gibier. J’en appliquais sur la paume la cigarette. J’étais toujours vivant, je souffrais. Je devais m’y habituer : le cancer allait m’apprendre la douleur.

Le fils de pute.

Je me levais doucement sans la réveiller. Elle ressemblait à une poupée désarticulée qu’un enfant aurait abandonné avant d’aller se coucher.

Je me dirigeais vers la salle de bain. J’avais envie de pisser.

Le miroir me regarda. Il avait l’air fatigué et en colère. Il devrait se détendre, ce n’était pas bon pour sa santé. Je ricanais en sortant ma bite.

Lorsque je revins dans le salon, elle était réveillée. Elle fumait, assise ,recroquevillée sur elle même, les bras serrés autour des genoux. Entre ses cuisses, son sexe me rappelait un coquillage. La pièce sentait l’animal.

J’ai beaucoup joui. Tu sais toujours me faire jouir.

Toujours est un adverbe qui ne me parle plus. Nouveau ricanement. J’étais devenu foutrement drôle.

Arrête… s’il te plaît. Il y avait de l’eau dans ses yeux.

Ne t’inquiètes pas, j’arrête bientôt…

Foutrement drôle… et foutrement méchant, un connard. Elle me faisait aussi ça, la maladie, me rendre con et méchant. Elle ne m’épargnerait aucune forme de dégradation.

Pourquoi tu fais ça ?

Je la pris dans mes bras, elle pleurait et c’était de ma faute. Elle m’avait offert l’amour, le plaisir, elle m’avait fait oublier la mort en me donnant son corps, et moi, je lui crachais à la gueule ma rancœur, ma colère et ma peur. Étais-je déjà un fantôme malfaisant ?

Pardonne moi. Je suis un connard…

Je l’embrassais. Un vrai baiser. Doux, sans arrières pensées. Un simple baiser.

Je ne veux pas devenir ça… Je ne veux pas devenir la déchéance et l’aigreur. Tu dois m’aider… à partir avant.

Non !

L’horreur et la colère, dans sa voix et sur son visage.

Ne me demande pas ça. Non. Tout mais pas ça. Putain, pas ça…

Je comprends… j’essuyais ses larmes. Mais je partirai, mon amour. Avant d’être un légume, avant que des infirmières nettoient tous les matins la merde dans laquelle j’aurai baigné, avant de supplier que l’on m’achève, avant d’être tellement camé que je ne te reconnaîtrai plus, avant de voir, dans tes yeux, le dégoût et l’envie que tout s’arrête enfin …

Non… Je t’aimerai jusqu’au bout, jusqu’à la fin. Je te le jure.

Tu ne pourras pas. Ce sera trop dur, tu… Je ne tiendrai pas. Je ne veux pas que cette saloperie fasse pourrir notre lien, l’amour… Je ne pourrais la vaincre que comme cela : me barrer avant qu’elle ne me tienne dans ses mâchoires.

Je la berçais longtemps. La nuit était tombée. Il ne restait que quelques bougies allumées. Il faisait sombre. Les faibles lueurs tentaient d’éroder l’obscurité, de creuser l’ombre. Nos corps se recomposaient. Ils étaient beaux.

J’allais dans la cuisine. J’y trouvais un torchon et une cuillère en bois. Ça devrait suffire. Je liais les extrémités du tissu. Solidement.

Tu vas me baiser. À mort.

Elle me fixait. Elle disait non de la tête.

Tu vas me baiser à mort car c’est avec toi que je veux partir. Avec le goût de ta peau, son odeur, avec ta chatte qui me prend, ta bouche qui me dévore. Je veux que tu m’aimes. Une dernière fois.

Je m’allongeais sur le tapis, à côté d’elle.

Je passais autour de mon cou le lien. Le tissu était rêche, solide. Il tiendrait.

Je lui pris la main.

Viens. Au-dessus.

Elle se laissa guider. Elle m’enjamba et s’agenouilla. Elle me prit et commença à me branler. Je glissais ma main sous sa chatte et commençait, à mon tour.

Je ne voyais de son corps que ce que l’obscurité laissait échapper. Il vibrait dans la lueur vacillante des bougies.

Tu es belle. Si belle.

Ma main était couverte de son sexe éclos, enduite de la mouillure et réchauffée par le feu qui se réveillait.

Je bandais. Fort. Elle me branlait bien. Le pouce sous le gland, pressant doucement là où le plaisir naît. Je lui souriais. Elle fit de même. Tordant, le tissu, je parvins à le serrer autour de mon cou, il restait une petite boucle à son extrémité dans laquelle j’introduisis le bout de bois.

Tu as compris ? C’est simple. Tu verras.

Oui. Elle chuchotait.

Vas-y.

Elle s’enfonça sur mon érection. Je regardais les lèvres s’écarter puis rouler pour former un petit bourrelet à la base de mon sexe. La pénétration était chaude, savoureuse. Une belle caresse. Infiniment belle. Inoubliable.

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