PARTIE 1

On était cinq dans le bistrot quand on les a aperçus pour la première fois, début Novembre. Il y avait moi, mon père et les trois habitués qui arrivaient dès l’ouverture du café à six heures trente, qui pour acheter du tabac, qui pour prendre un café, ou les deux. Nos clients étaient pour la plupart de pauvres bougres solitaires en quête d’un minimum de chaleur humaine qu’ils trouvaient ici, au milieu de la fumée, des odeurs de cuisine et d’alcool, et des conversations décousues qui refaisaient le monde. On faisait café, bureau de tabac, et mon père cuisinait des repas de midi, simples mais roboratifs.

Notre établissement était situé au bout d’une courte avenue de cette petite ville de province, à un rond point qui permettait d’enchaîner sur une avenue plus longue, et sinueuse, alors que celle-ci était droite, sur un petit parking, sur une rue étroite qui traversait la vieille ville. Trois possibilités.

On a tous senti que quelque chose se passait sur notre droite, et, dans un seul mouvement, ou presque, on a tourné la tête dans cette direction. On les a vus. Une armée qui avançait d’un seul pas, d’un seul mouvement. Ils avaient tous le même uniforme, une combinaison orange, pour certains un pantalon et un gilet de la même teinte, avec par-dessus un blouson, et éventuellement une casquette assortie.

Le visage paisible, sans aucune émotion, ils avançaient droit devant eux.

Il y avait en eux une énergie, une force qui nous a fascinés. On avait le sentiment que rien ne pouvait les arrêter.

Ils se sont finalement arrêtés devant le grand parc municipal qui était fermé par un épais portail vert. Ils se sont immobilisés quelques mètres avant ce portail, les premiers sur une ligne. L’un d’entre eux s’est détaché des autres et s’est avancé jusqu’au portail, tenant à la main une épaisse clef de métal. Il l’a enfoncée dans la serrure et l’a tournée deux fois. Il l’a finalement ôtée, puis a poussé le battant d’acier, pas totalement, mais suffisamment pour qu’ils puissent passer deux par deux. Il a laissé rentrer tout le monde puis a repoussé le battant derrière lui.

On s’est regardés. J’ai formulé tout haut ce que tout le monde pensait tout bas :

Qu’est-ce qu’ils viennent faire ici ?

C’est Paul qui était resté en retrait, au comptoir, sirotant son café, qui nous a donné la réponse. Il connaissait le moindre bruit, le moindre fait qui agitait notre communauté.

C’est le maire. Il fait des affaires avec la Chine depuis plusieurs mois. Il est parvenu à obtenir une exclusivité pour la France : un Festival son et lumière unique, dans la tradition chinoise. Une équipe devait venir de Chine pour tout installer pendant un mois. C’est effectivement le cas, à ce que je vois.

Je suis retourné au comptoir pour servir deux nouveaux arrivants. A 21 ans, cela faisait cinq ans que je travaillais avec mon père. J’en avais vite eu assez des études. Je n’en pouvais plus. Je me sentais beaucoup plus à l’aise ainsi, dans le commerce, à seconder mon père, avec l’idée de lui succéder un jour. Il y avait de toute façon beaucoup à faire.

Dans les jours qui ont suivi, on les a vus tous les matins arriver à la même heure, à la minute près, et se mettre au travail. Ils étaient là pour 6 heures 30, finissaient la première partie de leur journée à 12 heures 30. Ils bénéficiaient d’une heure de pause pour reprendre à 13 heures 30 jusqu’à 18 heures 30. Une journée bien remplie. Ils devaient être fourbus le soir.

Ils quittaient le local au même moment, l’homme à la clef fermait derrière eux. La journée était finie. Paul nous avait dit qu’on leur avait loué des chambres dans l’un des trois hôtels du centre ville. Mais j’imaginais sans mal qu’ils faisaient autre chose avant, car, s’ils arrivaient groupés, le soir, ils s’éparpillaient aux quatre coins de la ville, dans des directions différentes.

À midi, c’était un peu la même chose. Certains venaient d’ailleurs manger chez nous. Comme nous ne parlions pas le Chinois, et qu’ils ne comprenaient pas le Français, j’avais essayé l’Anglais. Ç’avait été l’une des rares matières que j’adorais au lycée, et j’avais continué à pratiquer, de telle sorte que j’étais plutôt bon. Je les accueillais, les installais, leur présentais le menu. Ils semblaient apprécier de ne pas se heurter au mur linguistique ici comme ce devait être le cas ailleurs, et ils ont été de plus en plus nombreux à se présenter.

Les choses ont changé un matin. Ça faisait une bonne semaine et demie qu’ils étaient là. Et puis, les observant, tôt, je me suis rendu compte que parmi eux, se trouvait une fille. Je les regardais d’un peu plus près un matin, et je me suis dit que certaines courbes étaient décidément trop féminines et vraiment pas masculines. Une taille fine, des hanches marquées, une croupe haute et très ronde…Je pensais que la brigade était uniquement masculine, j’ai été surpris.

Ça m’a troublé. J’y ai pensé toute la journée. Après tout, il n’était pas anormal qu’il y ait une femme parmi eux…

Je ne l’avais réellement remarquée que quand elle avait pénétré dans le parc, de dos. Le lendemain matin, j’ai fixé le groupe alors qu’ils avançaient vers nous. Oui, indéniablement, il y avait une fille là, des traits plus fins, de grands yeux, une bouche fine…Elle avait indéniablement du charme, même si celui-ci était dissimulé.

J’étais troublé par  cette fille, si loin de chez elle.

Juste en face du café, dans un espace triangulaire au-delà du rond-point, entre le parc et l’amorce de la rue entrant dans la vieille ville, se trouvait un espace vert, trois bancs entourés par d’épais et hauts buissons. Du bar, on ne voyait rien mais ce n’était pas le cas quand on était en hauteur.

Nous avions une réserve à l’étage, un appartement en fait, qui n’était plus occupé, où nous entreposions du matériel, des produits et où nous avions nos archives. J’y faisais, entre midi et deux, les inventaires de nos stocks.

Je suis monté ce jour-là, sans me douter de ce qui m’attendait.

C’est le hasard ou l’instinct, je ne saurai très bien, peut-être un peu des deux, qui m’ont guidé à la fenêtre, une fois que j’ai fini l’inventaire. Ou peut-être plus simplement, je voulais faire une pause de cinq minutes avant de redescendre. Vu de l’extérieur, ce métier semblait consister à passer le temps. Il était en réalité fatigant. C’était d’ailleurs pour cela que mon oncle se reposait de plus en plus sur moi. 

Si c’est le hasard, en tout cas, il  a bien fait les choses, car je suis arrivé pile au bon moment. Elle s’asseyait sur un des bancs quand je me suis posé devant l’encadrement de la fenêtre. J’ai reconnu son visage, cette forme que j’avais remarquée, triangulaire, avec ces pommettes très hautes, qui faisaient tout son charme, tout comme ses grands yeux en amande et cette bouche que je trouvais parfaitement dessinée, fine et cependant charnue.

Je me suis dit que j’avais de la chance d’être à cet étage, à ce moment. En effet, si j’avais été en bas, elle aurait été masquée à ma vue par les arbres.

Elle s’est détendue, étirée. Il était treize heures cinq. Elle avait du aller manger quelque part puis revenir ici, et elle avait l’intention de profiter du soleil du mois d’avril avant de se remettre au travail. J’imaginais que leur travail était particulièrement pénible, d’autant qu’ils devaient  finir leur tache dans un temps réduit, mais ils n’avaient pas vraiment le choix, et elle profitait de ce moment de détente. 

Elle avait à la main deux objets qu’elle a posés sur le banc à côté d’elle. J’ai compris qu’il s’agissait qu’un paquet de cigarettes et d’un briquet. Elle a enlevé sa casquette. Dessous ses cheveux, d’un noir luisant, étaient attachés dans un chignon accroché au sommet de son crâne qu’elle a défait de deux ou trois mouvements, simples mais efficaces. J’ai été surpris autant que séduit que voir ses cheveux venir couler sur ses épaules, épais et longs. Les cheveux, c’est un atout de séduction pour une femme, on ne s’en rend jamais vraiment compte. J’aurais aimé, à ce moment, pouvoir caresser cette chevelure, dont je n’avais pas imaginé l’abondance sous cette casquette qui la masquait. Mais, d’évidence, elle devait protéger sa chevelure pendant les travaux qu’elle effectuait.

Elle a sorti une cigarette du paquet et elle l’a allumée. Elle a aspiré une bouffée qu’elle a recrachée d’un long trait.

Ses yeux se sont clos, et elle a tiré sur sa cigarette pendant quelques minutes. D’évidence, cela lui procurait du plaisir.

Elle était vraiment magnifique, et je me régalais à la regarder ainsi. La combinaison collait à son corps, et je me rendais compte, à la regarder ainsi qu’elle était plus formée, et moins androgyne que je ne l’avais pensé. En particulier, même comprimée, la poitrine qui tendait le tissu, était plus volumineuse qu’on n’aurait pu le penser au premier abord.

Qu’est ce qui a joué ? Son désir de se détendre ? Le soleil sur la peau ? L’effet du tabac sur son cerveau ? Sa main gauche est remontée à la fermeture éclair qui, à son cou, tenait la veste de son uniforme close, et elle l’a descendue à moitié. Dessous, j’ai aperçu un soutien-gorge de dentelle, noire. Elle a glissé sa main dans l’ouverture, et elle s’est mise à se caresser les seins.

Je n’ai pas vu grand-chose. C’est peut-être pour cela que ça a été aussi troublant. Il y avait cette main qui bougeait, sur un sein, puis qui a glissé sur l’autre. Est-elle restée sur la coupole du soutien-gorge, ou bien s’est-elle glissée dessous ? Le seul indice que j’avais, c’était son attitude, et l’expression de son visage. Elle s’est cambrée sur le banc, et j’ai lu sur ses traits une félicité qui l’emportait loin d’ici, loin de ce dur labeur.

Je me sentais figé dans ce moment, fasciné par cette fille. J’aurais été bien incapable de bouger, de redescendre, de partir.

Une fois qu’elle a eu caressé ses seins, elle a glissé sa main sur son ventre, restant sur celui-ci, mais par-dessus le tissu, tournant sur la surface de celui-ci.

C’est de manière logique qu’elle a descendu sa main à sa taille. La combinaison n’était pas d’un seul bloc, mais composée d’une veste et d’un pantalon. Elle a retroussé la veste, qui couvrait le pantalon, et elle a défait la ceinture qui tenait celui-ci à sa taille, avant de dégrafer le bouton, et de tirer la fermeture-éclair bas. J’ai aperçu le noir, assorti, de son slip. Elle a glissé sa main sous la dentelle et elle s’est mise à se caresser. Ça faisait une grosse bosse qui tendait le slip. C’est à ce moment là que je me suis senti vraiment excité, de ne rien voir et de tout imaginer. Était-elle excitée ? Était-ce pour elle un moyen de faire descendre la pression ? Très vite, elle a eu un orgasme, se tendant, et jouissant, la bouche ouverte, même si aucun son n’en est sorti, puis un autre et encore un autre. Elle s’est finalement détendue. Elle a sorti la main de sous la culotte, et même à distance j’ai pu remarquer qu’elle était luisante. Elle l’a léché, goûtant à ses propres sécrétions, avant de se rhabiller, reboutonnant son pantalon, remontant les fermeture-éclair, puis enfin rattachant à mon grand regret ses cheveux et les masquant sous la casquette. Son ultime geste, quand elle s’est levée, aura été d’amener ce qui restait de sa cigarette au cendrier un peu plus loin. Puis elle s’est éclipsée, disparaissant de ma vue.

J’ai passé l’après-midi à penser à elle. J’avais été troublé par sa beauté, autant que par la scène à laquelle j’avais assisté. J’ai bandouillé tout l’après-midi, pour finalement, quand je me suis retrouvé seul le soir, me soulager en frottant ma queue, dure, tout en repensant à elle. Je n’avais plus eu de copine depuis plusieurs mois, et je me masturbais régulièrement, en utilisant comme points d’appui des souvenirs du passé. Mais ce soir-là, les choses ont été différentes. Il y avait près de moi une réalité tangible, que je ne pouvais pourtant pas rejoindre. Nous appartenions à deux mondes différents. Au final, bien qu’ayant joui, je me suis senti extrêmement frustré.

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