LA LOGGIA

Que celle qui n’a jamais fantasmé sur son voisin me jette la première pierre ! La beauté peut nous saisir n’importe où, alors pourquoi pas sur le balcon de l’appartement d’en face ? Je vivais depuis quelques temps dans un deux pièces cosy, lumineux et bien agencé qui se trouvait disposer d’une loggia donnant sur une cour intérieure. Du cinquième et dernier étage, en prenant mon petit déjeuner derrière une baie vitrée, je dominais confortablement ce microcosme citadin ; aussi je ne me privais pas de satisfaire ma légitime curiosité sur l’intimité du voisinage. Depuis deux semaines, c’était le logement du troisième, avec sa petite terrasse, dans un immeuble perpendiculaire au mien qui retenait toute mon attention ; particulièrement depuis ce matin où, paraissant à sa balustrade, un trentenaire plutôt élégant, en bras de chemise, devinant sans doute que je le dévorais du regard, avait relevé la tête pour m’adresser un de ces sourires dont on ne se remet pas. Détail aggravant : sur son avant-bras droit dont la manche était retroussée, j’aperçus le motif d’un tatouage sombre qui me parut représenter un massif montagneux, pour autant que je pouvais en juger de ma position.

À ce moment-là, je travaillais dans une grande agence d’assurance et l’amplitude de mes horaires quotidiennes ne me permettait guère de rentrer suffisamment tôt pour épier les occupations de mon voisinage. Un beau soir cependant, comme je sortais de la douche, mon attention fut attirée par le son d’une conversation dans la cour intérieure. Je me faufilai dans la loggia et constatai que mon charmant voisin s’entretenait avec un couple d’amis sur sa terrasse, le verre à la main. Je ne parvenais pas à distinguer leurs paroles, mais il me sembla qu’il leur vantait le calme et le confort de son appartement. L’occasion me parut trop belle et je décidai d’en profiter pour faire passer un message au bel inconnu : sans même prendre le temps d’enfiler quoi que ce soit de plus décent qu’un kimono de satin clair qui laissait pointer mes seins, la chevelure encore tout humide, je bravai la fraîcheur tombante du crépuscule. Déployant un petit séchoir à linges, je me penchai dehors pour suspendre un ballot de dessous à dentelles qui sortait tout droit de mon tiroir à lingerie. Il y en avait pour tous les goûts : strings en soie noire, en dentelles brodées, shorty à motifs fleuris, tangas rouge vif ou culotte échancrée. Assez rapidement, je m’aperçus que ce petit manège ne manquait pas de susciter la curiosité de ma proie. Je déballais alors une pièce maîtresse de ma garde-robe : une irrésistible guêpière noire à lacets dans le dos. Je prenais tout mon temps, faisant mine de ne pas le remarquer et naturellement, je ne lui adressai qu’un furtif regard. Du coin de l’œil, je pouvais cependant deviner sans effort que son attention pour ses convives flottait de plus en plus. Quand j’atteignis le fond de ma corbeille à délices, je lui lançai un regard un peu plus appuyé, assorti du sourire le plus coquin qui soit. Après tout ça, songeai-je en refermant la fenêtre, j’aurais été bien étonnée qu’il ne fît bientôt une apparition impromptue sur le pas de ma porte.

Il ne me restait plus qu’à attendre. Je laissai passer la journée du lendemain sans trop d’inquiétude, supposant que monsieur rechignerait à se dévoiler si rapidement. Les jours qui suivirent, dès mon retour du travail, à la nuit tombante, j’allumai ostensiblement toutes les lumières de mon appartement côté cour. Tout juste vêtue d’une nuisette, je m’installai sur mon canapé avec un roman et je m’efforçai de me concentrer ; il n’avait plus qu’à sonner, j’étais prête. Une semaine s’écoula pourtant sans avoir de ses nouvelles. Pire : comme je ne pouvais quitter le bureau avant vingt heures, il faisait déjà sombre à mon retour à l’appartement et chaque soir, je ne pouvais que me désoler en voyant ses volets toujours clos. Le bellâtre travaillait-il la nuit ? S’était-il absenté pour un voyage d’affaires ? Ce n’était rien ; je serais patiente, me disais-je en replongeant dans mon roman. Peu à peu cependant, mon lot de petites culottes finit par réintégrer son tiroir originel. Ma stratégie avait peut-être été trop agressive. Je connaissais pourtant les hommes…

Les semaines passèrent. Contrairement à ce que j’avais pu croire, cette disparition continuait de me hanter. À l’agence, je me surprenais à rêver les yeux ouverts, et il n’était pas rare que mon supérieur me rabrouât pour me ramener sur terre en pleine réunion. Mais le plus grave, c’était la nuit. De lui, je ne savais quasiment rien, et dès que j’éteignais ma lampe de chevet, mon imagination enflammée lui inventait des vies. C’était son tatouage qui, par-dessus tout, m’obsédait. Ces montagnes, ce ne pouvait être que la marque d’un baroudeur, toujours à gravir de nouveaux sommets aux quatre coins du monde. Il m’emmènerait avec lui, sur des sentiers escarpés, et le soir, seuls dans un refuge perdu d’une solitude alpine, il me prendrait sur un lit de paille avec une fougue inouïe. Ou alors, ce motif lui restait d’une mission en Afrique, au pied du Kilimandjaro : il était mercenaire. Je l’accompagnerais bien sûr, pour un ultime contrat où il risquait sa vie et la mallette bourrée de dollars une fois empochée, nous prendrions un inoubliable bain de minuit dans l’Océan indien. Mais non, il ne pouvait s’agir que d’un vœu : depuis son enfance où il en avait vu la représentation dans un livre d’estampes, il rêvait du mont Fuji et son plus cher désir était d’en fouler les neiges éternelles. Bien sûr je lui permettrais de réaliser son rêve, pour peu qu’il daigne faire de de moi sa geisha docile et soumise… À chaque fois, ces rêveries bien innocentes échauffaient mes sens au point que possédée d’une frénésie lubrique, sous ma couette, je ne parvenais pas même avec mes deux mains à apaiser mon insatiable entrejambe.

Hélas, mon désir si ardent n’y suffit pas : mon guide de haute montagne ne reparut plus. Buvant d’un air mélancolique un café refroidi dans la loggia, je songeais qu’un dieu de l’Himalaya, sans doute, s’opposait à notre rencontre et qu’il devait être écrit quelque part que je ne devais jamais le revoir. Les mois passant, je me résolus à ne plus y penser. Il fallait se faire une raison : après tout, le monde était rempli de montagnes à gravir et de corps masculins à parcourir. Enfin ma carrière n’attendait pas et prit une autre tournure : je finis par me mettre en quête d’un appartement plus spacieux. J’épluchais les petites annonces, guettant une offre attractive, et surtout un logement avec loggia. Après quelques visites infructueuses, il me sembla enfin que je touchai au but : c’était sur le site de l’agence Delta immobilier, non loin de mon domicile et dans mon budget, un « très beau 4p, calme et lumineux, avec loggia sur cour intérieure». J’appelai sans attendre et le lendemain même, je me trouvai devant la porte d’une élégante bâtisse de quatre étages. J’étais en train d’en observer les contours et de m’imaginer ses habitants, lorsque l’agent immobilier, surgi dans mon dos, m’interpella en me tendant la main. La manche de sa chemise retroussée laissait voir son avant-bras : on pouvait y lire un tatouage, orné d’un M affreusement disproportionné  : « à Maman, pour la vie ».

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http://www.meshistoiresporno.com/author/joan-belfort/

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  1. Stephen Nilsen le à
    Stephen Nilsen

    Merci Joan. Je vois que nous publions sur les mêmes sites.
    Je trouve tes publications intéressantes.
    Au plaisir.

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