Le Couteau

12345
Loading...

Frida Ebneter


romancesoft



LE COUTEAU

Depuis longtemps, l’Ennui joue avec moi : je suis une fille qui s’ennuie beaucoup dans la vie.

Seulement cette fois, c’est différent. Il ne s’agit plus de ce personnage tout en gris que je retrouve partout, chez moi et au-dehors.

Je traverse le bois sans y côtoyer âme qui vive, car je me suis enfoncée entre les arbres et les taillis ; les chemins que je croise sont le plus souvent désertés par les promeneurs : c’est déjà le soir, l’heure incertaine entre chien et loup. Une assez longue distance me reste à parcourir avant d’atteindre l’abribus au bord de la route. Et l’ombre continue de s’étendre autour et au-dessus de moi. Comment me repérer dans le sous-bois par une nuit sans lune ?

Il me semble que je suis suivie ! Je n’ose pas me retourner, mais je ralentis le pas dans l’espoir d’être dépassée, car je suis terrifiée à l’idée d’être agressée dans le dos, à l’arme blanche, par traîtrise. Mon cœur, soudain, se met à battre avec violence.

L’inconnu ne cherche manifestement pas à me rattraper ; certes, il a gagné du terrain, mais il veille à présent à conserver entre nous le même intervalle. Percevoir sa présence m’angoisse, je n’en mène pas large, mais je ne panique plus, je contrôle ma respiration.

Et puis sa voix s’élève. Grave, modulée :

Vous n’avez rien à craindre, j’éloigne de vous les mauvais esprits. Je vous accompagne jusqu’à l’autobus ?

Je suis trop émue pour répondre, ou pour poser la moindre question ; je continue à marcher sans presser le pas   s’il percevait ma peur ou ma nervosité, il pourrait devenir dangereux  , mais sans non plus ralentir.

Ne dites rien si vous n’avez pas envie de parler.

Puis, comme s’il avait deviné ma pensée :

Il est imprudent pour une jeune et jolie femme de s’aventurer dans les bois, seule, la nuit…

L’homme n’a pas d’accent, juste une intonation qui me touche, ne résonne pas seulement à mon oreille, mais dans ma poitrine, agit sur le rythme de ma respiration, avec des temps forts et des temps faibles, comme une phrase musicale. Europe du Nord ? de l’Est ? Le son, avant l’image, éveille mon désir.

Il fait complètement nuit à présent. Je progresse comme une somnambule, les bras tendus devant moi pour écarter de mon visage hautes herbes et branchages, car il n’y a plus de chemin praticable. Difficile de s’orienter ; j’arrive cependant à un carrefour : un écriteau indique plusieurs directions, mais il fait trop sombre pour que je déchiffre ce qu’il y a d’écrit, et je n’ai pas de lampe de poche.

Le sentier que je crois suivre au milieu de la végétation, par qui ou par quoi a-t-il été tracé ? Par des sangliers, par des renards ? J’ai entendu parler de renards enragés venus des forêts d’Europe de l’Est… Ou bien est-ce moi qui force la végétation à me frayer un passage ?

Je suis maintenant dans une clairière ; au loin, des phares s’allument, clignotent, s’éteignent. La route, sans doute, et une file de voitures.

Mon pied heurte une grosse racine, je perds l’équilibre, l’inconnu me retient par le bras, tâte  ma main :

Vous avez froid…

J’avais transpiré au cours de ma randonnée à travers bois ; à la fin d’un été finissant quand survient l’automne, les journées sont parfois ensoleillées et encore très chaudes – c’était le cas –, mais vers le soir, le climat change. Le vent se lève, un frisson me parcourt.

L’inconnu me fait face ; il ouvre son grand manteau noir, m’en enveloppe et me serre contre lui. Je frissonne, mais ce n’est plus de froid, et ce n’est pas non plus la peur qui me fait trembler. Je lève la tête pour tenter de voir son visage, il l’incline vers le mien, pose ses lèvres sur les miennes… qui s’entrouvrent pour accueillir sa langue. Chaude, goûteuse, comme le son de sa voix !

Notre baiser dure longtemps.

Que…

Je voulais dire quelque chose de ridicule comme « que fais-tu ici ? », mais j’ai dit :

Comment t’appelles-tu ?

Hippolyte. Tes lèvres sont douces, Ida, ma très chère.

Je sursaute intérieurement. D’où connaît-il mon prénom ? D’où me connaît-il ? Je ne le lui demande pas. Le mystère, n’est-ce pas, quand on sait le préserver, met l’Ennui en fuite.

Nous sommes arrivés au bord d’une route éclairée par des réverbères, balayée par les faisceaux lumineux projetés par les phares ; bruit ininterrompu de moteurs. Retour massif des aoûtiens, départ de ceux qui prennent leur congé en septembre.

Hippolyte fouille le contenu du panier, que je porte en bandoulière sur l’épaule, par sa lanière de cuir : des mûres, des noisettes, des herbes – j’ai trouvé de la mélisse au bord d’une haie –, mais aussi des plants avec leurs racines, que je veux mettre en pots sur mon balcon.

À l’arrêt d’autobus, il caresse mon visage avec beaucoup de douceur.

On se reverra.

Comment pourrais-je en douter !

Le bus arrive ; personne n’en descend, heureusement qu’Hippolyte a fait signe au conducteur de s’arrêter. Je monte à l’intérieur, le véhicule démarre aussitôt. Le chauffeur est pressé d’achever sa journée. J’ai à peine le temps de voir s’éloigner, sans se retourner, l’homme qui m’a suivie.

Je vous l’ai dit, je m’ennuie souvent et beaucoup. J’ai, comme nombre de filles de mon âge, un travail qui me rapporte un salaire, et un petit ami empressé à me plaire. Je suis employée à l’administration fiscale du cadastre de la ville de Nancy. J’ai donc le statut de fonctionnaire dépendant du ministère des Finances. Au travail, je ne m’ennuie pas : les parcelles de terrain, délimitées par l’arpenteur, peuvent être matière à rêver ; mais j’ai de la conscience professionnelle, donc j’évite de me laisser distraire. Le soir, quand je regagne mon deux-pièces de la rue Madame-de-Vannoz, je me sers un verre de bordeaux et m’assieds sur un tabouret devant la fenêtre. Au sommet de la colline, face à moi, une longue bâtisse horizontale : le couvent des carmélites. Suivant les saisons, tantôt je vois nettement son toit en auvent, sa façade percée de fenêtres, tantôt je distingue une ombre allongée, ondoyante, floue à travers la vitre de ma fenêtre contre laquelle s’abattent les gouttes de pluie ; tantôt encore, à la tombée de la nuit, je ne discerne plus rien, je devine seulement sa présence ; aucune lumière ne traverse ses murs : les religieuses sont couchées, ou prient en silence dans leurs cellules.

Je suis montée à pied, un jour, jusque là-bas, et derrière la grille j’ai observé deux sœurs qui transportaient un grand couffin débordant de linge blanc. Je m’interroge : l’Ennui visite-t-il aussi les carmélites ? De quoi parlent-elles si elles ont des moments de loisir et l’occasion de se faire des confidences ?

Il est temps, maintenant, de parler de mon petit ami. On s’est rencontrés il y a trois ans au bal des pompiers. Ceux-ci vendaient des billets de tombola dans les rues de la ville ; en échange de mon billet de dix euros, j’ai reçu une invitation à leur bal annuel. Je ne sortais presque jamais, ne fréquentant ni les cinémas ni les cafés, mais cette fois – sans doute parce que ces trois mots rassemblés le « bal des pompiers » excitaient ma curiosité – je ne me suis pas laissé importuner par lui, l’homme en gris : ce personnage qu’à tout moment je peux m’attendre à voir surgir s’y prend de différentes façons pour me retenir à la maison : par exemple, il me laisse franchir le pas de ma porte, descendre dans la rue, faire quelques mètres sur le trottoir, puis, sans raison apparente, m’oblige à faire demi-tour et à rentrer. Cette fois, il n’a pas réussi son coup.

J’ai ouvert l’armoire, ôté de son cintre une robe fleurie qui m’allait bien, enfilé des sandalettes à lanières et à talons assez hauts – je suis plutôt petite de taille – et attrapé mon sac à main et me suis mise en route pour la caserne principale des pompiers.

Fabrice est un garçon sympathique, un peu moqueur, aux goûts simples. Dès qu’il est venu m’inviter, nous n’avons plus dansé que tous les deux ensemble ; nous nous levions chaque fois que l’orchestre entamait une nouvelle série de danses, ne renonçant à évoluer sur la piste que pour nous rendre au bar pour nous désaltérer.

Le lendemain, qui était un samedi, comme nous étions libres l’un et l’autre, nous avons passé le week-end ensemble. Fabrice a paru d’abord étonné que je sois encore vierge à dix-neuf ans, mais s’est montré ensuite ému et heureux d’être l’homme avec qui j’avais mon premier rapport sexuel.

Au bal, j’éprouvais dans ses bras, sous ses mains qui s’insinuaient dans mon décolleté puis descendaient le long de mes hanches, un émoi qui me faisait désirer quelque chose de plus, des attouchements, des caresses plus insistantes, à un endroit précis de mon bas-ventre… Mais ici, allongée sous son corps, sur le drap taché de sang, blessée, j’étais certes heureuse d’être la cause et l’objet de son plaisir, mais frustrée de la jouissance qui, je le croyais, allait me remplir de bonheur.

Au début, on se voyait souvent ; on allait voir des films, on se promenait le long du canal, on allait manger des gaufres à la Pépinière : c’est là qu’elles étaient réputées, là où les gens venaient les déguster. Il y avait, dans ce grand parc citadin, une volière avec de nombreuses espèces d’oiseaux, et sur les pelouses, les hérons évoluaient en liberté. De retour chez moi, on faisait longuement l’amour, je réagissais enfin à ses caresses intimes, il me faisait mouiller, et je jouissais quand il me pénétrait. Cela dura un temps. Très vite, Fabrice a proposé qu’on vive ensemble ; lui demeurait dans une petite rue située au-delà de la Pépinière, rue de la Vanne, entre le canal et la Meurthe.

Je répondais de façon évasive :

Pourquoi pas ? On verra…

Et comme il insistait :

Écoute Fabrice, c’est bien de pouvoir aller d’une maison à l’autre et de s’inviter mutuellement, non ?

C’est vrai, pour un temps, mais ce serait super de s’installer quelque part à deux, en mettant tout en commun. Je t’aime, Ida.

Et me prenant la tête entre ses mains, il cherchait à lire dans mon regard une réponse conforme à son désir.

Fabrice ne manquait pas d’idées pour le week-end ; en semaine, nous allions souvent dîner dans un petit restaurant de la vieille ville. Je me forçais à sourire, j’aurais voulu partager son enjouement. Et j’étais touchée qu’il s’intéresse à moi, à mes goûts, à mes désirs. L’Ennui, cependant, revenait me visiter. Je commençais à trouver longues les heures que je passais avec Fabrice. Il voyait bien que mon esprit était ailleurs, et il tentait de me percer à jour.

Qu’est-ce que tu as, Ida ? Tu as un souci ? Parle. Tu n’as pas confiance en moi ?

Ce n’est pas ça.

Quoi, alors ?

Je haussais les épaules.

Je ne sais pas.

Il me faisait l’amour, mais désormais, le fantôme de l’Ennui s’interposait entre lui et moi. J’avais hâte qu’il jouisse. Je lui en voulais et il m’en voulait.

Je m’éloignais de lui en pensée, et j’espaçais de plus en plus nos rendez-vous. De son côté, Fabrice devenait susceptible, ombrageux. Les choses empirèrent après l’étrange rencontre que j’avais faite en traversant les bois à la nuit tombante.

Quittant un soir de novembre, mon lieu de travail, je vois paraître devant moi l’inconnu drapé dans un manteau noir et coiffé d’un chapeau. Oh, je le reconnais immédiatement, bien que j’aie à peine vu son visage penché sur moi quand il m’a embrassée ! Je me fige, mes jambes se dérobent sous moi. Au fond de moi quelque chose me disait qu’il réapparaîtrait un jour, à mon horizon ; si je me trompais, si je ne devais plus jamais le revoir, alors j’aurais fait un rêve, beau comme tout ce qui est inquiétant et empreint de mystère.

Mais Hippolyte est bien réel ; tout de suite il m’entoure les épaules de ses bras, et nous marchons à l’unisson, nos deux corps désirants proches l’un de l’autre. Nous traversons le quartier arabe, les petites rues derrière la cathédrale, puis la place Stanislas. Je ne demande pas à Hippolyte où nous allons, je sais seulement que l’Ennui ne peut m’atteindre ni me paralyser tant que je suis avec cet homme.

Nous arrivons place d’Alliance, espace clos planté d’arbres, bordé d’habitations bourgeoises de deux ou trois étages, un peu secret, à l’écart de la place Stanislas envahie de touristes ; on n’en soupçonne pas l’existence quand on s’attarde devant les fontaines de Neptune et d’Amphitrite.

Nous pénétrons au rez-de-chaussée d’un immeuble.

C’est ici chez moi, m’annonce-t-il. Mets-toi à l’aise.

Hippolyte me retire mon manteau. Nous sommes dans une vaste pièce : un atelier d’artiste plus qu’un séjour ; il y fait une chaleur agréable, pas trop forte. Je n’aime pas quand il fait trop chaud.

Les murs sont couverts de photographies : de paysages, mais aussi et surtout de plantes, en gros plan ; je m’arrête devant une pivoine d’un rouge éclatant, son pistil est gonflé ; dans les replis de la fleur j’aperçois de longs filaments. La vision est terriblement… sexuelle.

Hippolyte, dans mon dos, me souffle :

C’est un sexe en activité. Je ne me lasse pas d’observer les phanérogames ; vois les étamines : la partie renflée, l’anthère , qui renferme le pollen.

J’effleure du bout de mon doigt l’extrémité d’une étamine, et je demande :

Tu es botaniste ?

Botaniste, et photographe à mes heures. Tu veux un verre de muscadet ?

J’acquiesce. Je veux tout ce qu’il me donne.

Hippolyte me laisse seule quelques instants. Je parcours du regard les images exposées et je suis troublée. Il revient avec la bouteille et les verres. Il nous sert, nous levons nos verres et y trempons nos lèvres.

La dernière fois, commença-t-il, j’ai goûté ta bouche, et nos langues ont fait connaissance. Je veux explorer ton corps. On se déshabille, on se regarde, on se touche. N’est-ce pas un beau programme ?

Le feu me monte aux joues. Je suis excitée.

Hippolyte se met à rire :

Tu es aussi rouge que la pivoine que tu observais tout à l’heure ! Enlève ce que tu as sur toi, je veux tout voir. Je veux mon gynécée !

Son gynécée ? Ai-je bien entendu ? Où suis-je…

Nouveau rire :

C’est un autre mot pour désigner le pistil. Je veux m’approprier ton pistil, si tu préfères.

Hippolyte ôte ses vêtements, je fais de même ; nous agissons sans précipitation. Puis il me prend par la main, et nous allons nous étendre sur le divan qui nous attend dans l’alcôve, au fond de la pièce. Un miroir couvre entièrement le mur.

Je suis nue, bras et cuisses écartées, comme une grenouille couchée sur le dos. Hippolyte est nu, lui aussi. Ses yeux et ses doigts suivent les courbes de mon corps.

Tu es charnue là où j’aime, dit-il.

D’habitude, je me trouve un peu trop replète, mais puisque ça lui plaît, je suis rassurée.

Il me dessine comme s’il travaillait au fusain sur une feuille de papier Canson : son doigt trace des lignes sur mon corps, tourne sur lui-même en certains endroits comme pour étaler le charbon friable sur ma peau ; puis il souffle sur moi, et je crois sentir ma peau se rider comme la surface de l’eau sous l’action du vent.

Je ne le quitte pas du regard ; il est attentif à ce qu’il fait, je suis attentive aux sensations que cela me procure. Je m’efforce de ne pas bouger, mais j’ai de plus en plus envie de me tordre sur le grand tissu de coton blanc qu’il avait au préalable jeté sous mon corps. Ah, c’est bon, c’est trop, c’est… insupportable !

Je tiens bon pourtant. Je ne veux pas trahir mon émoi. J’ai peur… de tout gâcher.

Voilà qu’il se penche sur moi ; je ne vois plus que son crâne, ses cheveux noirs qui tombent souplement sur ses épaules. Ce sont ses lèvres, à présent, qui effleurent ma peau, pincent mes petites lèvres tandis que ses doigts jouent avec les poils de mon buisson pubien. Je ne peux retenir le tremblement de mes cuisses, arrêter l’onde qui me traverse le ventre. Je serre mes poings et les mords.

Un coup de langue léger dans ma fente sexuelle. Hippolyte se pourlèche et rit.

C’est bon. Comme notre premier baiser.

J’ai la même pensée.

Il se dresse au-dessus de moi : son membre long, gonflé, effleure ma bouche, que j’entrouvre. Que va-t-il se passer maintenant ?

Il bondit hors du lit.

Il faut que je parte. J’allais oublier. Tu tires la porte en t’en allant.

Je n’ai pas le temps de réaliser. Je suis hébétée. Quand je reprends conscience, je vois le dos d’un manteau noir et d’un chapeau passer le seuil, et la porte se refermer. Je suis seule, à présent. Dans un lieu inconnu. Je regarde autour de moi : toutes ces fleurs, sur les murs, qu’il a photographiées de si près, à cœur ouvert… son gynécée !

Dans un film policier, je ferais une enquête, je chercherais des indices. Mais dans ce contexte entre rêve et réalité, qu’y a-t-il à trouver, quels signes… et de quoi ? De l’existence d’Hippolyte ? De la mienne ?

Je me refuse à fouiller, même du regard, son appartement. J’aurais trop honte de mon indiscrétion. Trop peur d’y découvrir… Quoi ?

Je me rhabille, enfile mes bottines, attrape mon sac, et je file. Comme une voleuse. Après avoir tiré la porte derrière moi, comme il m’a dit.

Fabrice m’a quittée… Ou plutôt, je l’ai laissé partir. J’avais de la peine ; il voulait savoir, comprendre. Mais comment lui expliquer ce que je ressentais ? Ce qui m’arrivait ?

Je l’ai regardé partir comme je regarde s’éloigner au fil de l’eau, emportée par le courant, la branche que je lance depuis la berge, quand je me trouve au bord d’une rivière, et que je ne peux plus rattraper.

Plus de quatre mois se sont écoulés. Au Jardin botanique de Nancy, les prémices du printemps. J’aime y venir, c’est un des rares lieux auquel l’Ennui n’a pas le pouvoir de me soustraire. Je m’amuse à lire les noms savants des plantes si diverses qui y sont exposées ; les jardiniers de la ville sont présents, ils ratissent, taillent, arrosent, déblaient le terrain.

Mon cœur s’arrête de battre… Hippolyte marche à ma rencontre. Ce n’est pas lui qui m’a inspiré l’envie d’aller au Jardin botanique, mais… je dois pourtant reconnaître que je m’attendais presque à tomber par hasard sur « l’inconnu du bois ».

Il est tendre avec moi, m’entoure de ses bras, nos bouches se joignent dans un baiser passionné.

On va chez moi ?

Comme la fois précédente, on se déshabille. C’est déjà un rituel, on n’a pas besoin de mot d’ordre. Mais, fait nouveau, le voilà qui sort un couteau de la poche de son jean, avant de jeter le vêtement sur le dos d’une chaise. Le couteau atterrit sur le lit. C’est un bel objet, dont le manche en argent est ciselé. Hippolyte ma laisse l’examiner. Que va-t-il en faire ?

Je suis assise, jambes repliées, nue, appuyée sur mes coudes. Hippolyte, de ses mains, exerce une pression sur mes épaules pour que je me laisse aller en arrière.

Reprenons où nous en étions l’autre jour…

Il me lèche les lèvres sexuelles, enfonce sa langue dans mon orifice vaginal.

Tu as bon goût.

Il glisse sur moi comme un serpent, m’exhibe une queue dressée, que je prends entre mes doigts. La peau en est douce comme du velours. Mais cette queue m’échappe des mains car Hippolyte rampe jusqu’à ce que son sexe atteigne ma bouche.

Suce-moi, souffle-t-il.

Ma langue salive sur sa verge, la pointe se fait dure pour vriller son méat. Il s’enfonce dans ma gorge, je m’étrangle. Il ressort de ma bouche un sexe érigé, gonflé à l’extrême, me retourne sur le ventre en poussant mes genoux sous mes seins et les écartant, suit de l’index ma colonne vertébrale, presse plus fort sur mon sillon fessier, passe sa main dans mon entrecuisse, sépare les lèvres de mon sexe qu’il titille. Je mouille beaucoup, je le sens.

Hippolyte m’attrape par les cheveux en tirant ma tête en arrière, brandit le couteau puis s’immobilise ; j’aperçois dans le miroir mon visage rougi, hagard, et derrière moi son visage à lui, sa bouche ouverte, prête à me mordre ou à me dévorer, ses yeux noirs, aux pupilles dilatées. Son bras s’abaisse, et tout en enfonçant sa verge dans mon sexe béant, son autre main passée sous mon ventre, Hippolyte pointe sur ma nuque la lame d’acier. Le cri que j’allais pousser reste bloqué dans ma gorge. Cri de surprise, cri de peur… Le membre d’Hippolyte va et vient dans mon orifice huileux, tandis que mon ventre n’est plus qu’une mer houleuse. Je halète, perçois dans mon dos le souffle rauque, saccadé, de l’homme. Plusieurs vagues de jouissance me submergent, je crie de plaisir, je jouis. Hippolyte jouit, lui aussi, déverse en moi sa semence puis s’affale sur mon corps en sueur. le couteau lui a glissé des mains…

Nous sommes restés longtemps étendus l’un contre l’autre, comme morts. Puis Hippolyte a préparé un thé russe, odorant.

Plus tard, vers le soir, il a mis deux couverts sur la table et nous a servi du bortsch avec de la crème et de l’aneth.

J’ai senti, à un moment, qu’il était temps pour moi, de partir. Hippolyte a rempli deux verres de vodka, nous les avons choqués ; il a bu le sien d’un trait, moi j’ai absorbé plus lentement l’alcool qui me brûlait la gorge. Puis :

C’était très beau, avec toi, Ida. Très beau, Toi. On arrête là, sinon, on risque de s’ennuyer, et j’ai horreur de ça !

Quand, de retour chez moi, rue Madame-de-Vannoz, j’ai ouvert mon sac, il y avait au fond le couteau au manche d’argent.

Vous avez aimé ce texte, vous aimerez sûrement ...

Donnez nous votre avis !

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *