J’étais à Rio en 2016, pendant les derniers J.O. Je n’ai pas vu les Jeux et j’ai finalement assez peu participé au Carnaval. Pour moi le Brésil c’est le soleil qui ne brûle que les touristes, la plage privée plutôt que la mer polluée, les Brésiliens autant que les Brésiliennes, la danse toujours langoureuse, la découverte des cigares et une audacieuse soirée où Sonia et moi nous avions été proclamées les Reines de Rio.

Nous étions en août et j’avais mes trois semaines réglementaires de congé, à prendre en même temps que les familles nombreuses alors que je n’ai pas d’enfant, quand le patron n’a plus d’activité, quand les prix des vols ont triplé. Comme tous les ans, j’appartenais à ces groupes de célibataires qui maugréaient contre l’État défenseur de la famille, contre l’effet pervers de la justice de 36. Je ne pouvais rien prévoir sur Paname, à part ne rien faire que regarder les touristes. Paris en août est triste et sa plage sent le bitume.

Mais comme on n’est jamais à l’abri d’un coup d’bol, j’eus un coup d’bol : Sonia eut aussi à subir un effet pervers de son job dans la finance internationale trop bien payé pour savoir quelle est la différence entre le Loto et l’Euro million. Elle devait se rendre à Rio pour liquider quelques investissements suite aux retombées financières attendues des J.O. qui ne retombaient finalement pas. Alors nous fîmes chacune notre sac, notre valise, notre valise de cabine, notre vanity et notre deuxième sac, et notre sac à main. J’allais au Brésil pour la première fois ; Sonia y retournait encore, comme partout ailleurs d’ailleurs ; elle m’invitait (ouf). Le moment était vraiment bien choisi, c’était les J.O. C’était un voyage pro pour ma riche et intelligente et indispensable chérie, et un voyage d’agrément touristique et solaire pour moi : pendant qu’elle fera réunionites sur réunionites, je me promènerai, profitant du soleil, de la chaleur, de la musique, du Carnaval et de l’effervescence olympique.

Rio est serré, bruyant, pauvre, coloré, agressif, dormant, riche, dangereux, ailleurs. L’hôtel était luxueux, kitch, marron, accueillant, bondé. La chambre était grande, claire, florale, lumineuse, ennuyeuse quand on est seule. Le lit était king size. Le buffet de l’hôtel était fruité. La moquette était épaisse. La piscine était au soleil. La plage était remplie de monde, et la mer odorante limite radioactive, en tout cas forbidden pour moi qui chope des boutons aux premières fraises de l’année. Mon transat était privé. Le sable était blond. Et ma crème avait un indice de 50.

Après avoir été voir le Christ de Corcovado, je remis à plus tard toutes les trappes à touristes tellement indispensables selon mon guide. J’étais au Brésil et pas dans un dépliant, je voulais vivre Rio plutôt que de le visiter. Je perdis mon guide dans la poubelle de la chambre.

Je pris naturellement un rythme d’une femme d’expatrié, entre l’activité inutile et la procrastination réfléchissante. En matinée j’allais à la salle de fitness de l’hôtel en vue de perdre 1500 à 2000 calories comptées. Pendant que mon débardeur s’emplissait d’une saine sueur, je consommais de la telenovela en V.O., ou les J.O. en V.O., ou je regardais l’horizon de la mer entre deux immeubles par la fenêtre. En journée, quand le soleil piquait même à travers les chapeaux, je me promenais dans les jolis quartiers riches de la ville, je dépensais de l’argent et je me nourrissais de brochettes de viandes ou de poisson servies à volonté. Un après-midi, à la recherche de quelques sympathiques petits cigares que j’envisageais de fumer le soir avec Sonia, je rencontrais des femmes qui m’enseignèrent à fumer des barreaux de chaises très très respectables. Feuilles séchées pendant plus de sept ans, trois tabacs roulés larges pour plus de saveur et moins d’amertume. J’appris tout ce que je pus comprendre de leur discours chantant et je me mis définitivement au cigare, même en journée. Les fins d’après-midi se passaient sur un transat ou un fauteuil, ou dans une chaise. Je m’installais à lire, à écouter de la musique, à boire, à fumer et à regarder les passants. Ma peau blanche arrêtait les yeux des hommes et des femmes, et derrière mes lunettes je jouais à les ignorer, mais ça n’était pas possible car je les regardais bien plus encore.

C’est vrai : les Brésiliens aiment plus leur corps que moi ! Alors que je tâche de contrôler mon poids, que je compte mes verres de vins, que je squatte et pompe pour remonter mes fesses, galber mes cuisses, aplatir mon ventre et renforcer mes épaules, les Brésiliens, eux, sont beaux, tous. Les hommes sont souriants, les femmes rient, les hommes musclés, les femmes quasi-nues, les yeux clairs, les cheveux lissés et les seins refaits. Toutes. Deux fois (peut-être trois) j’ai pris une douche sur la plage uniquement pour voir de près les femmes qui venaient se rincer avec leurs beaux seins tendus. Elles se lavaient franchement, baladant leurs mains savonneuses à peloter leurs fesses et leurs mamelles sous le maillot. Elles voyaient bien que je les regardais du coin de l’œil et ça les faisait rire. Les hommes eux font du sport ou marchent, s’exposent, sentent bon, parlent avec leur mélodie envoûtante, se préparent pour le soir quand ils iront danser avec leur beau torse taillé. Les Brésiliens, au moins ceux de Rio, sont plutôt sexuels.

Je passais mes journées à vivre Rio sur la plage, face à la mer, à l’ombre d’un grand parasol. Je choisissais toujours un emplacement avec beaucoup de passages pour sentir les odeurs parfumées et cuivrées de cette foule si sexy. À voir les femmes et les hommes si belles, elles me donnaient toutes envie d’elles, et eux aussi. J’oubliais avec qui j’étais venu, avec qui j’étais. Avec Sonia, en nous couchant nous continuions à faire l’amour, nous jouissions toutes les deux au moins une fois chaque soir, mais j’étais en droit de la tromper en idée, car là j’étais ailleurs, dans un autre pays, dans d’autres relations à la beauté, au corps et au plaisir. Sur les coups de five-o-clock, les yeux dans la fumée de mon cigare, contemplant mes jambes lentement bronzées, j’en arrivais à me demander si les hommes ne me manquaient pas. Parfois je m’imaginais surprenant Sonia dans les bras de l’un d’eux. J’ose croire devenir jalouse, mais je n’y arrivais pas totalement. Évidemment, l’idée d’avoir un amant ou une maîtresse commençait à pointer, et pas seulement lorsqu’un plagiste venait honorablement discuter avec mes fesses. Pendant ce temps, Sonia, elle, accompagnait une banque locale à déplacer ses fonds vers Londres ou Paris.

Puis vint cette soirée de Carnaval, la nuit des fous. Après avoir vu le défilé de splendides danseuses multicolores et bu plus de musique que de cachaça, après avoir dansé toute l’après-midi à en casser nos talons, nous arrivâmes à l’hôtel décidée à passer une soirée commode, aimable, eudémoniste et jouissive. Nous voilà donc : nous sommes deux femmes, sur la plage privée et ambiancée d’un lieu très chic et crachant plus fort la musique, nous sommes deux femmes fumant et contemplant des hommes dorés, sculptés, souriants et dansant sur un fond de soleil couchant en arrêt sur image. C’est Rio et c’est Carnaval. Ils sont beaux et charmeurs ; lorsque les uns parlèrent trop entre eux, deux autres nous emportaient dans une samba avec une telle agilité que même piètre danseuse pieds nus, nous sommes agréablement guidées à virevolter dans une respiration incessante. Alors que Sonia et moi nous nous retrouvions avec notre compagnon collé dans notre dos en train de passer agréablement sa main de notre ventre à notre cuisse, nous dûmes échanger un sourire d’aveu. Dans ce vacarme, Sonia offrit quelques mots et un sourire à son partenaire. Il lui baisa la main, puis la mienne et se retira avec ses copains. Presque seules, nous prîmes place dans des coussins pour finir nos cigares. Des jeunes filles arrivèrent pour un numéro plutôt athlétique destiné à la clientèle masculine qui venait de s’installer. Nous contemplâmes de loin.

Le cigare achevé, nous allions finir la nuit dans la chambre. Une bouteille de vin nous attendait, ce qui laissait pressentir le plan spectacle sans spectatrice. L’ambiance festive dehors, le sable dans les orteils, la fatigue et l’univers vicieux de la chambre, me mettent rapidement dans un état d’abandon béat. Assise comme reprenant mon souffle, je contemplais Sonia évacuant la tension de sa semaine dans une frénésie de danses et de selfies. Nous étions saoules. Contente comme avant un saut en parachute, je la complimentais sur ses seins, vantant que leur perfection au naturel rivalisait la cybernétique brésilienne. Pendant qu’elle me répondait avec ce qui ressemblait à un poème de Spleen and idéal, je chantonnais à la recherche de mes cigares, tout en jetant quelques coups d’œil vers elle, comme pour vérifier qu’elle restait plus belle que moi. Elle me prit par la main et nous dansions si bien sans aller sur le même rythme. Nécessairement, malgré la climatisation bien réglée, nous avions chaud d’hormones et nous commencions nos trucs d’amoureuses. Sonia soupira en me découvrant sans sous-vêtement. Dans une posture précipitée elle voulut enlever sa culotte mais à peine commencée, l’on frappa. Sans prendre la peine de reboutonner son chemisier, elle fit entrer cinq mecs dont je reconnaissais mon sculptural danseur. En entrant ils nous saluèrent sans cesser de se dandiner. Ils choisirent une musique plutôt électro-samba, et jetèrent des sortes de matelas futons parterre. Ils ne cessaient de parler ou de chanter. Sonia répondait en anglais qu’ils étaient libres de faire ce pour quoi nous les attendions, et je contemplais cette soirée pour qu’elle ne se termine plus.

Dans une ambiance incroyable, ils nous installèrent sur leurs matelas et commencèrent à nous choyer. Dans une coordination professionnelle, chacun complétait les gestes des autres : nous étions allongées sur le ventre, l’un nous huilait les cheveux, l’autre nous les massait avec mollesse, un autre nous dénudait, puis un autre commença à nous masser le dos à l’huile tiède, puis encore un autre passait ses doigts agiles et fermes sur nos pieds, etc. Les yeux fermés nous avions l’impression qu’ils étaient cent ou plus encore ; ils étaient partout à nous manipuler si agréablement. Les yeux ouverts nous nous regardions avec Sonia qui déclara que dans le meilleur des mondes les hommes auraient toujours eu cette place de serviteurs, qu’elle était la réincarnation d’une reine abeille et qu’elle faisait du miel doux, onctueux et savoureux. Moi aussi.

La musique prit un rythme progressivement plus lent. Lorsque notre univers redevint calme, la discussion prit librement avec nos masseurs. Nous nous étions servi un verre chacune et nous devisions à demi allongées et nues devant nos camarades vêtus, bien que courtement vêtus. Tout allait bien, comme dans Le Dîner sur l’herbe de Manet ; tout se passait comme la situation la plus ordinaire au monde. Ils rangeaient leurs huiles tout en parlant et gloussant, sans que leurs regards ne glissent sur nos courbes ; ils étaient manifestement gays. Le massage officiellement terminé je m’assis entre les jambes de Sonia, et nous continuâmes tranquillement la bouteille en imaginant des preuves historiques à l’ajout tardif du pénis aux hommes (ce qui expliquerait la disharmonie physique dont ils souffrent). Je pensais que nos amis allaient nous quitter et je me levais pour prendre un fruit. Le temps de me retourner avec ma banane à la main, qu’une nouvelle musique se lança : le spectacle continuait : deuxième partie.

Sonia et moi prenions confortablement place dans les canapés, un verre d’une main et tout ce qu’on peut vouloir à portée de l’autre. Nous eûmes le droit à leur strip-tease plutôt époustouflant de souplesse, puis ils commencèrent à s’aimer, pour nous, pour le spectacle. C’était… ! C’est Rio ! Il faisait chaud, j’étais huileuse, saoule, ma bouche avait le goût du cacao, je tripotais le téton de Sonia, elle jouait avec mon clito, et ses hommes s’embrassaient, s’avalaient, se pénétraient, avec sourire, douce respiration et patience, devant nous. Sonia m’avouait être plus excitée que jamais.

Après un court entracte d’un demi-cigare partagé, les voilà qui viennent à s’occuper à nouveau de nous. Caresses et baisers. Volontairement aucune pénétration. Ça dure longtemps. Ils cherchent des choses impossibles avec une délicatesse impensable. Ils nous portaient, nous transportaient, nous étiraient, et nous faisaient jouir. Sonia jouit la première, avec un bruit insolent, et cela me donna comme l’autorisation de jouir à mon tour. Je jouis une première fois doucement, comme absorbée, comme à moitié. Je jouis une deuxième fois avec une forte contraction, j’en faillis mordre le cou d’un de nos masseurs. Puis je me suis endormie, quelques minutes ; on ne pouvait pas plus. À mon réveil ils étaient toujours à s’occuper de nous, et d’eux. D’un œil somnolant, je ne savais plus à qui était quel membre et ils continuaient à nous masser et à nous lécher. Mon attention porta sur des fleurs froissées parterre, puis vers Sonia qui cherchait à contrôler sa respiration. Il y avait une tiède fraîcheur.

Nous étions éveillées et prête à dormir. J’embrassais Sonia. Je voulais qu’ils partent et que je puisse jouir et faire jouir dans mon intimité. Mais ils firent ce qu’ils appellent « La Reine ». Ce fut le bouquet final explosivement sensuel. Variant les touchés subtils entre caresses et massages, sur nous et entre eux. Ils étaient beaux et étranges. Ils prenaient plaisir à faire l’amour contre nous, tout en nous caressant comme des idoles. Ils vivaient avec un bonheur sincère la comédie de notre plaisir. Ils étaient musclés et virils et pourtant si doux et précieux. L’un jouit sur Sonia. Ce fut assez beau : non pas la violence de la masturbation, mais cette contraction dorsale qui aboutit aux yeux qui se révulsent une seconde, puis laisse un sourire béat comme une flaque de bonheur. Un autre jouit sur moi, pareil, avec l’électrochoc. Et ils jouirent tous ainsi, certains deux fois ; ce fut comme une longue pluie tropicale, pleine d’odeurs de sperme, de sueur, d’alcool et de salives, qui venait s’abattre sur nous. Ils semèrent sur nous. Puis, tachetées d’ADN excité, nous étions une dernière fois massées, certains ne résistèrent à pas à nous embrasser une dernière fois. Nous étions couchées parterre, l’une contre l’autre, et leur sperme commençait à former une croûte sur nos ventres, nos cuisses, sur mon bras et ma joue à droite. Ils se rhabillèrent avec piété et s’en allèrent presque à genou en nous rappelant que nous étions les Reines de Rio.

À mon réveil, je trouvai Sonia fièrent et contente, installée dans le jacuzzi gonflé sur la terrasse, face au soleil qui ne brûlait pas encore. Je préparai deux cafés et la rejoignis. Lorsque je lui demandai si elle l’avait déjà fait, elle sourit. Des gays nous avaient fait l’amour comme jamais un hétéro ne pourra le faire.

En journée nous fîmes du shopping. La semaine suivante se déroula comme une conquête et nous reprîmes l’avion pour Paris.

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