Petite Bouche

Petite Bouche

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Pénélop




PETITE BOUCHE

Retour à notre chambre d’hôtel, après une après-midi de plage. Délassé par une longue douche, rafraîchi et glabre, je l’embrasse sur le front en lui cédant la place. Je l’entends déjà qui chantonne sous la pluie du pommeau. J’ouvre la baie vitrée pour goûter la douce sensation de mes pieds nus sur la pierre encore chaude de la terrasse. Tout en boutonnant consciencieusement la chemise hawaïenne que je réserve exclusivement à la nonchalance des vacances balnéaires, je contemple le soleil décroître lentement au-delà de la barrière corallienne qui fait du littoral une piscine naturelle, géante.

L’air devient plus respirable. Je constate que, débarrassée de sa gangue de sel, ma peau ne subit plus les picotements des premiers jours mais revêt au contraire maintenant un bronzage quasi-parfait. Je songe seulement que sa peau, tout aussi dorée que la mienne, méritera une longue onction de lait frais et apaisant, lorsqu’elle sera sortie de la douche. Le grincement des robinets. L’eau qui cesse de couler.

« Dépêche-toi, ma chérie ! J’ai une faim de loup ! »

La baignade a toujours sur moi cet inexorable effet d’appétence.

« Qu’est-ce qui te ferait envie, ce soir ? Japonais ? Fruits de mer ? L’italien au bout de la plage ? »

Je sais que ce sont là quelques-unes de ses saveurs favorites.

Mais pour toute réponse, le noir. Le noir et la douceur satinée d’un bandeau sur mes yeux. Amusé autant que surpris, je l’imagine derrière moi, fière de son petit effet, une serviette enroulée autour du buste, une autre emmaillotant ses cheveux. Sa main saisit la mienne et m’entraîne à sa suite à travers la chambre. Mais au lieu de m’orienter vers le lit, comme je m’y attentais, ou alors vers le grand fauteuil en rotin, je sens qu’elle se dirige vers la porte, que nous passons pour poursuivre dans le couloir.

Qu’est-ce qui lui prend ? Où m’emmène-t-elle, sans doute encore à moitié nue, et moi aveuglé de la sorte ? On risque de croiser quelqu’un !

« Mais…

Chut ! Suis-moi ! »

Sa main est ferme. Sa voix aussi.

Je sens que, sous mes pieds, la fraîcheur du carrelage a fait place à la douce chaleur des lattes de bois. Nous sommes dehors.

« Attention, une marche », me glisse-t-elle.

Sur ma gauche, de vagues bruits de pas, des bruits de verres, que je suis machinalement de la tête, sans parvenir à les identifier distinctement. Du personnel de l’hôtel ? D’autres clients ? Nos voisins de chambre, peut-être ? Que vont-ils imaginer sur notre compte ?

Ses pas accélèrent, m’empêchant de laisser libre cours à mes réticences. Coup de folie ? Improvisation inconsidérée ? Ses pas ont pourtant l’assurance de celle qui sait où elle va. Plus que jamais, ma main s’agrippe à la sienne.

Maintenant le sable, encore chaud lui aussi, qui masse la plante de mes pieds à chaque pas. Je tends l’oreille mais ne distingue rien d’autre que le craquement nonchalant d’une palme bercée par la brise. Je ne sens rien, je ne reconnais rien. Je suis. Soudain – surprise et répulsion – le contact de l’eau jusqu’aux chevilles. Le temps de m’habituer et de percevoir le murmure rassurant du flux et du reflux – enfin un son que je reconnais ! – ma surprise redouble lorsqu’une pression sur l’épaule m’enjoint de m’asseoir. Et comme je m’attends à me retrouver les fesses dans l’eau, c’est un fauteuil qui m’accueille. Devant-moi, manifestement, une table. Et toujours les pieds dans l’eau. Elle lâche ma main, sans doute pour prendre place en face de moi. J’essaie de me faire une représentation de l’endroit où nous nous trouvons. Mais rien ne correspond à ce que je connais déjà. Un bar sur la plage ? Un lieu spécialisé dans les surprises ? Une crique reculée, connu d’elle seule ? Il me semble que nous avons cheminé pendant dix, peut-être quinze minutes, avant d’y arriver. Mais la perception du temps qui passe est grandement altérée lorsqu’on ne sait où l’on va. Avons-nous seulement quitté l’enclos de l’hôtel ?

Néanmoins, malgré son aspect incongru, la présence de cette table et de ces chaises au milieu de l’eau apaise un peu mon inquiétude. Il ne s’agit donc pas d’une lubie soudaine de sa part, mais plutôt d’un plan dont elle a déjà calculé tous les détails. Confiant dans son esprit d’anticipation, je sais qu’elle maîtrise la situation et me garde à l’abri d’inutiles turpitudes. Je sens pourtant sans le voir son visage barré d’un large sourire de satisfaction à la vue de mon hébétude, générée par son petit jeu. Et je dois avouer que – pour le moment – c’est elle qui gagne.

Je brûle de lui poser des questions, de tendre mes bras vers l’avant comme une canne blanche et dessiner à tâtons les contours de cet environnement mystérieux. Mais le bandeau est tout à la fois menotte et bâillon.

Des réponses ne vont toutefois pas tarder à arriver, mais pas forcément celles auxquelles je m’attendais.

Ses doigts s’approchent de ma bouche et forcent entre mes lèvres le passage d’un morceau frais et charnu. Instinctivement, j’avale, sans avoir reconnu le moindre goût. Une seconde bouchée me permet de percevoir des saveurs épicées. Je hume les doigts comme ils s’approchent et finis par diagnostiquer des crevettes, des gambas, tout du moins ce genre de bestioles qu’on trouve à foison, par ici. Et dont elle raffole, je le sais. Aussi ne puis-je pas imaginer qu’entre deux de mes becquées, elle ne s’en octroie une elle-même, la gourmande !

Je réalise soudain en un frisson que, si plats il y a, serveurs il doit y avoir aussi. Je me les figure étrangement en mamelouks, singulier accoutrement sous ces longitudes, tout de blanc vêtus et enturbannés – comme dans je ne sais plus quel palace de la côte, vanté dans le magazine de l’avion. Ou bien est-ce la lointaine image du fidèle garde ottoman Roustan, qui me revient alors, dont la discrétion autant que la bravoure et le dévouement accompagnèrent toutes les aventures de l’Empereur, sur les champs de batailles comme au creux des boudoirs ? Ils vont et viennent sans bruit autour des tables, déposant d’une inclinaison obséquieuse un grand plateau de fruits de mer, présentant avec déférence une étiquette de vin, se retirant sans un mot dans un coin discret, à l’affût du moindre verre vide, de la moindre assiette terminée. Et, surtout, complices de son complot ourdi pour mon plus grand trouble. Ainsi va mon imagination.

Le contact anguleux d’une paille. J’embouche comme un bec de saxophone, puis aspire. Un jus dense et laiteux, doux jusqu’au fond de la gorge, presque sensuel. Un net goût de goyave.

Viennent d’autres bouchées, d’autres textures, plus fermes, plus fondantes, d’autres parfums iodés. Homard, poisson, cigale de mer, coquillages en tous genres ? Je m’attache chaque fois à faire la distinction avec la saveur précédente, à identifier la sauce qui l’accompagne, épicée, douce-amère, persillée… Je profite d’un instant de répit pour humecter mes lèvres d’un coup de langue, y retrouvant une légère pointe de citron. Elle-même, à chaque becquée, abandonne un instant, à l’orée de ma bouche, ses doigts imbibés que je happe, suçote et pourlèche goulûment. Au diable la pudeur ! Quelque subjective que soit la scène, je ne peux résister à donner de la langue.

Il faut dire que son comportement ne m’engage guère à la retenue : son pied, qui jusque-là voisinait sagement avec mon mollet, est remonté peu à peu le long de ma cuisse et se retrouve licencieusement fourré dans mon entrejambe qu’elle explore du bout des orteils. Elle sait combien ce genre de situation m’embarrasse – d’autant que je ne sais jamais longtemps y résister – et rate rarement l’occasion, en pareille circonstance, de s’amuser du fard de mes joues tout en vérifiant ses pouvoirs. Je sais le sourire malicieux que peuvent avoir ses yeux, en cet instant. Joie pétillante et satisfaction.

Quelques crustacés, au milieu desquels, le goût déroutant de l’ananas. Mélange osé. Réussi. Et comme je passe consciencieusement du pouce à l’index, de l’index au majeur, je suis tout à coup arrêté par une saveur ténue, que je reconnais comme familière sans pouvoir la nommer. Elle est subtilement mélangée aux autres, acide, presque âcre, un brin surette, mais bien distincte, entêtante même. Je hume à plein nez, goûte à nouveau, mordille la pulpe d’un doigt quelle tente de me retirer. Je sais ! J’ai trouvé ! A moi de réprimer un large sourire au moment où les circonvolutions de ma mémoire olfactive et gustative ont fait subitement le lien avec son sexe, chaud, humide, offert.

Que faut-il comprendre ? Que lorsqu’une main choisit un met sur le plateau pour me le tendre, l’autre se glisse impunément sous la table et s’attache à communiquer à la chair les délices de l’esprit qui maîtrise le jeu ? Comment est-ce possible de rester à l’abri d’éventuels regards indiscrets ? Je ne sais même pas comment elle s’est habillée, avant de sortir. A-t-elle seulement eu le temps d’enfiler des sous-vêtements ? Je préfère abandonner-là les questions qui me tourmentent, bâillonner ma pudeur et ne plus que lui faire confiance.

Elle me présente maintenant des coquillages que je lape sans vergogne pour en extraire avec force la moelle molle et visqueuse. Son pied sous la table poursuit sa balade interlope et, en réponse à ma raideur manifeste, intensifie ses pressions.

Les fruits de mer cèdent la place à d’autres fruits, dont celui de la Passion. Elle m’en offre une moitié, dans sa coque, au fond de laquelle je dois étendre ma langue, à la manière du caméléon, pour en extraire le suc et la pulpe granuleuse. Divers quartiers, diverses tranches viendront encore sucrer mes lèvres, adoucir mon gosier, exacerber cet appétit qui croît comme je mange.

Lorsque, beaucoup plus tard – me semble-t-il – je recouvre la vue, il fait noir, complètement noir, les étoiles en plus. J’ai de l’eau jusqu’au cou. Face à moi, elle fait la planche, les cuisses en repos sur mes épaules. Mon horizon s’arrête à son mont de Vénus, son ventre qui se soulève à un tempo croissant, les dunes de ses seins. Ma bouche continue le festin.

Au loin, un halo sur la plage, la rythmique grinçante d’un orchestre de bachata.

***

Histoire parue en 2018 dans le recueil de nouvelles A l’ombre du Pennelus, aux Éditions Edilivre.

http://www.edilivre.com/a-l-ombre-du-pennelus-27d724b83c.html/

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