Vol de culottes

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Frederic Gabriel


fétichismesoft



Après avoir fini mon repassage, je range le linge.

Souvent parce qu’on pense à autre chose, on passe souvent à côté de ce qui est évident, jusqu’au jour où on se dit : « Mais comment je n’ai pas remarqué ça plus tôt ? »

J’ouvre le tiroir à culottes et commence à y fourrer celles que je viens de repasser. Je me rends compte soudain qu’il y en a qui ont disparu. En fait, c’est quelque chose qui m’a déjà tracassé ces derniers temps, mais qui est resté sous-jacent, c’est seulement aujourd’hui que ça se formule en une pensée claire.

Quelqu’un me vole des culottes.

Et ce n’est pas nouveau. Ça fait un an au moins.

Comme pas mal de femmes, j’achète très souvent, trop souvent sans doute, des vêtements. Je suis dans cette tendance actuelle, pas de quoi en être fière, qui fait qu’avec des vêtements à bas prix, on a tendance à acheter plus, tout ce qui peut plaire. Mes armoires regorgent de vêtements. Et pour les culottes, c’est un peu pareil. J’ai de tout, couleurs, formes, styles, alors je ne remarque pas forcément ce qui me manque, d’autant qu’il y en a toujours qui sont au linge sale. J’ai souvent une culotte ou deux dans mon sac, quand j’ai mes règles j’ai toujours peur d’un accident, ou même en temps habituel, on a parfois besoin de se changer dans la journée. Je ne suis pas une maniaque qui a une grille avec dessus marqué le nombre de slips, leur matière, leur forme, leur mise en service ou non…

Et là, tout m’éclate au visage. Je vérifie les deux tiroirs. Il me manque une grande culotte en dentelle rouge, que j’ai achetée il y a deux ans, et que j’aime, autant parce que j’adore la dentelle que parce qu’elle est confortable. Là, c’est un boxer noir, qui manque à l’appel… Et là, un slip couleur paille que j’ai rangé il y a une semaine, qui a disparu.

J’en suis sûre.

Je finis de ranger. Ça trotte dans ma tête tout l’après-midi. Le coupable n’est sans doute pas loin.

Mon mari rentre du travail à 18 heures. Le dîner est prêt. Je travaille dans une compagnie qui fait de la sous-traitance pour un avionneur, et je fais les trois huit. Il y a une semaine où je pars travailler à 19 heures, et je rentre à la fin de la nuit.

On est mariés depuis dix ans, et on s’entend bien.

Au milieu du dîner, je lui pose la question qui me travaille :

Dis-moi, ça t’arrive parfois de récupérer une de mes culottes ?

Il me regarde très surpris.

Tu penses à quoi, là ?

Oh, à rien, je lisais un article cet après-midi sur les hommes qui aiment garder les dessous de leur copine…

C’est pas trop mon style…

La discussion s’arrête là. C’est vrai que c’est pas trop son style, je le connais trop bien. Notre sexualité est des plus classiques. Après, et ça a été le sujet de milliers de thrillers, il y a toujours la part d’inconnu de celui avec qui  on vit et qu’on croit connaître.

Mais on a une sexualité tellement banale… Que je l’imagine mal se trimbaler avec une de mes culottes sur lui.

Sur le chemin du travail, je réfléchis. L’appartement où nous habitons nous appartient. Les clefs…On en a chacun un jeu. C’est vrai que j’ai donné un trousseau à la concierge. Mais celle-ci a soixante-et-onze, et je la vois mal pénétrer chez moi pour prendre un slip. Après… Le fétichisme n’a pas d’âge.

Le lendemain matin, en rentrant du marché, vers onze heures, je m’arrête à sa loge. Elle a l’appartement juste derrière. La porte est entrouverte. Elle revient avec une pelote de laine. Rien à voir avec une petite culotte. Elle me sourit.

Je fais un tricot pour mon petit-fils.

Sur une table, sont posées deux aiguilles à tricoter, et un début de pull rouge, petite taille.

Vous avez toujours le trousseau que je vous ai donné il y a deux ans ?

Elle me regarde avec surprise.

Bien sûr. Vous voulez le récupérer ?

Pas du tout. Je préfère que vous le gardiez, s’il se produit une catastrophe. Par contre, je voudrais que vous me confirmiez que vous l’avez toujours.

Elle désigne une petite armoire métallique accrochée au mur. Elle l’ouvre. Dedans, alignées sur des crochets, des jeux de clef. Je regarde le mien. Il ne manque aucune clef.

Bon tricot, je glisse, m’esquivant, honteuse.

J’arrive dans l’appartement, et me dis que, vraiment, j’accorde beaucoup d’importance à ce qui n’en a aucune. D’ailleurs, suis-je vraiment sûre que des culottes disparaissent ?

La réponse est oui.

Je vais de nouveau jeter un coup d’œil à ma commode, et ensuite aux armoires.

C’est le lendemain matin qu’une solution s’esquisse. J’ai suffisamment de compétences dans ce domaine. Et je peux emprunter du matériel là où je travaille.

Le soir, j’équipe chaque pièce d’une minuscule caméra, planquée, là dans un plafonnier, là dans un vase, là en haut d’une armoire. Après je connecte le tout. C’est vraiment impeccable. De mon ordinateur, je peux surveiller, avec une mosaïque, toutes les pièces de l’appartement. Et enregistrer.

Si quelqu’un pénètre dans l’appartement, et vient me subtiliser une culotte, alors je le verrai.

Je me dis que je cours après un fantôme. Qu’il n’y a personne. On doit pouvoir trouver une explication beaucoup plus rationnelle. Et puis, pourquoi moi ? Dans cet immeuble de cinq étages, il y a d’autres filles aussi jolies, sinon plus que moi.

Je n’en parle à personne, pas même à mon mari. Si ça se trouve, c’est lui le voleur de culottes. Il peut très bien avoir pris goût à m’emprunter mes petites culottes, pour lui tenir compagnie dans la journée. Et ne pas l’admettre.

Le premier soir, je regarde l’enregistrement en accéléré. Rien du tout. J’en fais autant le jour suivant, et ceux qui suivent. Mais toujours rien. Je me fais la réflexion que je perds mon temps et que je devrais arrêter, pourtant quelque chose me dit que tôt ou tard, il y aura un résultat. Il faut savoir être patient. S’accrocher.

Il faut un mois avant que j’aie quelque chose. Je n’en reviens pas. Honnêtement, je n’y croyais plus. La mosaïque me permet de suivre l’action dans son intégralité. Je vois une grande brune, à peu près mon âge, plutôt jolie, ouvrir la porte. Elle a un trousseau de clefs à la main. Elle traverse le living. Elle sait où elle va. Dans la chambre. Là, elle examine le contenu des tiroirs de la commode. Depuis, j’ai fait l’emplette de nouvelles culottes, une bleue, en dentelle, qui va avec un soutien-gorge qui est dans un autre tiroir, mais elle semble apparemment plus intéressée par les culottes, un lot de trois, noires, très classiques, et un shorty rouge vif. Elle connaît apparemment le contenu du tiroir mieux que moi, car elle remarque tout de suite les nouvelles pièces de lingerie, et elle les examine attentivement, avec une expression de ravissement sur le visage. Pourtant, au final, elle ne part avec rien.

Voilà. J’ai une preuve. Un enregistrement. Le problème, c’est que je n’ai rien à quoi le rattacher. Je ne sais pas qui est cette femme.

Dans un immeuble comme celui-ci, on ne connaît pas ses voisins, ou alors on les croise par hasard. Il y a quatre appartements sur le palier, mais je ne connais pas pour autant les personnes qui vivaient au même étage que moi.

Deux jours plus tard, série de coïncidences sans doute, je pars la samedi midi pour aller faire quelques courses, et j’aperçois au bout du couloir, sortant de l’appartement près de l’ascenseur une grande brune qui sort de chez elle. Celle-là même qui pénètre chez moi pour examiner mes culottes, et en emporter quelques unes.

Je ne me souviens pas l’avoir déjà croisée. Elle me fait un sourire, alors que j’avance vers elle, même si je la sens vaguement gênée. Elle me dit bonjour, quand je suis à son niveau. Elle vient de fermer son appartement, et inventorie ses poches. Être gênée, il y a de quoi, évidemment. Je retiens une remarque cinglante, du style : « Alors, elles te plaisent mes culottes ? » ; ou bien : « Et si tu me rendais les slips que tu me voles ? »…

Je me dis qu’il ne faut pas se laisser emporter.

Pourtant, le soir même, je vais sonner à sa porte. Elle vient ouvrir. Je lui mets deux culottes sous le nez. Une propre, et une sale.

Celle-là vient de mon tiroir, l’autre, c’est celle que j’ai portée dans la journée. Je t’en offre une des deux, puisqu’apparemment tu aimes mes culottes. Et ne me dis pas que ce n’est pas vrai, j’ai truffé l’appartement de caméras, et il y a quelqu’un sur un enregistrement qui te ressemble beaucoup. Alors, je peux avoir une explication ?

Décomposée, elle m’invite à rentrer chez elle.

J’habite ici depuis un an, et je t’ai souvent aperçue. Je te trouve très belle. J’avais envie… D’avoir quelque chose de toi à défaut de t’avoir toi.

Mais comment tu as fait pour trouver le moyen de pénétrer chez moi ?

Elle a un petit sourire.

Oh, ça c’est très facile. La porte de la concierge est tout le temps ouverte. J’ai pris le trousseau, j’ai été le faire dupliquer et je l’ai ramené. Elle ne vérifie pas toutes les deux minutes si elle a toutes les clefs.

Je la regarde, et toute la colère qui est en moi se dissout comme neige au soleil.

Aussi illégal et grave soit-il, j’en arrive à comprendre son geste. D’ailleurs le regard amoureux qu’elle me jette est sans équivoque. A défaut de m’avoir moi, elle voulait un peu de moi. On prend ce qu’on peut.

Je la regarde. Elle a le même âge que moi, et elle est tout sauf repoussante. Un corps aux formes pleines, mis en valeur ce soir par une jupe courte et un débardeur. Mais on voit qu’elle est timide et qu’elle manque de confiance en elle.

Des souvenirs de mes années d’adolescence remontent. Des moments dont je n’ai jamais parlé à personne. Je viens poser ma main sur son genou. Sa chaleur remonte dans ma main, mon bras, et tout mon corps.

Parfois, on peut avoir ce qu’on veut. Je suis seule ce soir, mon mari est sorti. Je crois que je vais rester un moment avec toi. C’est mieux d’avoir une personne en chair et en os qu’un objet qui l’évoque, tu ne crois pas ?

 

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