Confessions d’une perverse

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ANONYME

La MusardineLectures amoureuses


adultèreinterracial


Broché / 192 pages


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Résumé

Oubliez tout de suite ce double titre imbécile, et quadruplement faux. L’’héroïne de ce roman n’’est pas une perverse, et ne s’’y confesse absolument pas : la plume est tenue par son mari. Quant au Manuel de la luxure, on ne voit pas très bien où il est. Il s’’agit seulement du cas fort intéressant d’’une jeune fille haïtienne, Liliane, métisse de bonne famille à fort tempérament, mal mariée à un pâle personnage complètement dépassé par sa compagne, et vite quitté.
L’’intérêt du livre est dans le portrait d’une héroïne qui « avait concentré en elle le besoin de joie des races les plus dissemblables. Et cette liberté de recherches, qui la caractérisait, tirait sa source du plus profond de la nature humaine, se nourissait du foyer ignoré de l’’érotisme vivant. » Vous n’’oublierez pas Liliane, sa liberté, son érotisme si vivant, et sa soif paradisiaque de totalité…

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Pierre regarda la belle femme de couleur qui se tenait sur le seuil de la porte.

Elle lui apparut comme une incarnation de la sensualité avec sa chair de bronze épanouie dans une tête un peu forte, mais bien proportionnée, dans le cou long et vigoureux, dans les épaules larges, décolletées à l’orée d’un corps aux hanches puissantes.

Ses cheveux étaient plus bouclés que crépus. Sa bouche, aux lèvres grosses ourlées sur une dentition régulière, appelait les morsures passionnées plus que les baisers.

Au lieu de cacher ses seins, son corsage semblait les offrir, les mettre en valeur et sa jupe au rebord blanc formait un éventail étourdissant autour de ses jambes parfaites, surélevées dans ses chaussures à hauts talons, jambes aux lignes à la fois dures et tendres.

Ses prunelles noires égayaient ses formes pleines par des lueurs amusées, désinvoltes, compréhensives : ses yeux mettaient du sel dans chacun de ses mouvements et ses gestes qui étaient des invitations plus éloquentes que des paroles, se pimentaient, devenaient presque spirituels grâce à ses regards souriants.

On découvrait son corps aguichant avant de faire attention à sa robe blanche, comme si la chair épanouie avait réussi, sinon à déchirer sa prison de tissu, du moins à l’imprégner, à l’assimiler, à l’intégrer dans sa propre substance physique, dans sa structure sensuelle. Ce n’était plus une robe, mais l’expression même de cette carnation voluptueuse, une manière d’être de ces rebondissements lascifs, l’aspect que prenait sa peau à certaines heures, une teinte plus énervante de cet animal de plaisir.

— Puis-je parler à Mme Toussaint ? demanda-t-il.

— C’est moi, répondit-elle, avec un sourire. Monsieur Pierre Verrier, si je ne me trompe…

Il reprit la lourde valise qu’il avait déposée devant la porte et murmura, intimidé :

— Moi-même…

Elle lui tendit sa main noire. Il serra les doigts fins et bagués et leur contact le brûla :

— Je vous attendais, fit-elle. Votre chambre a été retenue par l’Institut français… Mais entrez donc, s’il vous plaît…

Elle avait un accent guttural, mais son parler était clair, correct, presque parisien.

Boursier du Centre National de la Recherche Scientifique, Pierre Verrier était venu à Port-au-Prince travailler à une thèse ayant pour sujet l’influence européenne sur l’art noir ; selon la théorie qu’il voulait défendre, la civilisation transformerait finalement l’âme primitive et l’homme moderne ne pourrait pas retomber dans la barbarie, même s’il le désirait.

Pierre Verrier croyait au progrès et s’opposait à ceux qui découvraient, dans le fruit de deux cultures, les signes de déchéance de la race la plus évoluée, corrompue par la race la plus sauvage.

Il pensait rester quelques mois à Haïti, le temps de consulter certains documents de l’Institut d’Ethnologie concernant les rapports entre les arts rouge, blanc et noir, qui étaient entrés en contact, pour la première fois, dans cette île.

Mme Toussaint lui posa quelques questions banales à propos de son voyage : il était arrivé du Havre sur le bateau de la Compagnie Générale Transatlantique, sa traversée avait été très bonne, le temps splendide, il était venu directement du port chez sa logeuse, rue du Mont-Joli.

Puis il suivit la négresse qui montait l’escalier large en bois d’acajou conduisant au premier étage où se trouvait sa chambre retenue par l’intermédiaire de l’Institut français de Port-au-Prince.

— Je ne loue qu’une seule pièce de mon appartement, lui déclara Mme Toussaint.

Elle poussa la clenche et ouvrit le battant avant de reculer pour lui permettre d’entrer dans la chambre meublée d’un large lit, de deux armoires, d’une table, d’une chaise et d’un fauteuil ainsi que de plusieurs étagères de bois.

Sur les murs, deux petites reproductions de toiles de Gauguin faisaient très « couleur locale ».

La grande fenêtre donnait sur une allée tranquille, bordée de pins…

Les murs d’une villa bâtie dans l’ancien style colonial s’élevaient de l’autre côté.

— L’ancien locataire, M. Héron, est resté chez moi trois ans, fit-elle avec un accent de fierté dans la voix.

Pierre n’avait pas l’habitude des vanités simples des petites gens et ne sut que répondre.

— J’espère vous donner… autant de satisfaction que… M. Héron, bégaya-t-il enfin.

Elle le mesura des pieds à la tête : grand et mince, Pierre Verrier avait ce type nordique que certains appellent « anglais » et d’autres, plus cruels, « alsacien » ou « allemand ».

Ses cheveux étaient blonds, ses yeux bleus et son nez droit était distingué, aristocratique.

Il portait un costume bleu pétrole et une cravate jaune qui lui donnaient l’élégance d’un étudiant provincial ou d’un fonctionnaire du Ministère de l’Éducation Nationale.

Son hôtesse le trouva très beau ; son prestige d’intellectuel parisien fit le reste ; elle lui jeta un regard plein d’admiration.

Chez certaines femmes, l’amour est proche de l’admiration. La voix de Mme Toussaint se voila de tendresse lorsqu’elle susurra :

— Installez-vous et faites comme chez vous… Je vous servirai le dîner dans le salon, en bas, vers huit heures… si vous le voulez bien…

— L’heure me convient parfaitement, murmura-t-il.

Il ne s’inquiéta pas du prix de sa pension, le sujet ayant été débattu et réglé par l’Institut français.

*

*     *

Il disposa ses vêtements dans l’armoire et ses objets dans la chambre qui acquit une nouvelle personnalité, celle de leur locataire.

L’homme en voyage a tant de choses à faire, tant de choses à découvrir : Pierre Verrier ne savait par quoi commencer.

Il décida d’employer son après-midi à visiter Port-au-Prince.

La maison n’était pas éloignée du Golfe de la Gonave qu’il aurait aimé contempler maintenant à l’heure du crépuscule, après l’avoir vu à son arrivée, encombré de paquebots, de cargos, de chaloupes et de yachts.

Il pensait aussi à sa fiancée de Neuilly, Dominique, une jeune vierge, blonde comme lui, la fille d’un professeur de lycée, adolescente intelligente et sage qui attendait patiemment le retour de son promis.

Il devait lui écrire. Il décida de le faire le soir, dès qu’il aurait mis un peu d’ordre dans ses impressions, et son programme de travail.

Il descendit les marches et sortit de la maison.

Son hôtesse se tenait devant la porte et regardait dans le vide. Pierre se dit que l’attitude de Mme Toussaint avait quelque chose de provincial : il avait souvent vu dans quelque petite ville de France des femmes attendre, assises ou debout, désœuvrées, dans l’après-midi d’une belle journée d’été.

Mais cette image lui sembla insuffisante : la posture de la négresse avait des origines plus profondes, plus secrètes ; à ce moment, elle ressemblait à un splendide animal au repos, elle devait avoir l’état d’âme du premier vivant qui a jeté sur ce monde un regard ennuyé.

Elle s’abandonnait à elle-même, au rythme mystérieux de son corps, à sa véritable nature.

Debout, elle était comme à la renverse, sans défense, vaincue par les forces hagardes qui se nouaient dans sa chair, piétinée par ses propres rêves.

Elle avait l’air de s’offrir à un amant inconnu, à un homme de fumée né de sa propre imagination.

« Voilà un échantillon des positions érotiques de Mme Toussaint », se dit Pierre, qui avait appris à l’Université, parmi ses camarades, à se montrer lucide et même cynique envers ses propres désirs :

— Bonsoir, Madame, fit-il avec un sourire humble.

Ce garçon avait voulu d’abord entrer dans la « carrière » faire de la diplomatie, et n’ignorait rien de cet orgueil de l’humilité que des hommes pleins de morgue appellent « civilisation » ou « belles manières ».

La négresse tressaillit, joyeuse. Elle ne savait pas cacher ses sentiments.

Ses impulsions les plus intimes se propageaient spontanément dans son comportement, dans ses mimiques. Elle n’exigeait pas de son interlocuteur des connaissances de psychologue.

Ses possibilités de dissimulation étaient rudimentaires et leur simplicité même paraissait étrange à un jeune homme habitué au petit guide des mensonges conventionnels de France.

Elle était contente de le voir. Il lui plaisait, c’était visible. C’était même indécent de visibilité.

La modestie de Pierre en souffrait. Il était déjà conscient de ressembler à ces petits ratés d’Europe auxquels les peuples des colonies donnent des complexes de supériorité et des attitudes ridicules de dieux blancs.

Mais sa voisine n’était pas moins désirable. Et tout ce qui lui faisait plaisir, à elle, l’excitait, lui, au plus haut point.

Il était déjà prêt à devenir un dieu pour la séduire.

— Bonsoir, Monsieur Verrier.

Ils se regardèrent pendant un instant, émus :

— Alors, elle vous plaît, notre capitale ? demanda-t-elle.

— Je n’ai même pas encore eu le temps de visiter Port-au-Prince, répondit-il. Justement, j’avais l’intention de faire une petite balade…

Il leva les yeux vers le ciel où venaient déjà de s’allumer les étoiles.

— La soirée est d’ailleurs très belle… Je suis certain que les sites et les lieux sont très poétiques à cette heure…

Elle le dévisageait avec un sourire un peu béat, un peu craintif.

Ce beau jeune homme arrivait de France, il avait des titres universitaires, un langage aux mots choisis, aux périodes joliment balancées.

Il lui plaisait, visiblement, mais elle redoutait quelque rebuffade, une offense.

Elle ignorait la grâce que répandait son corps, qui brûlait d’un feu extraordinaire aux yeux de Pierre.

En fin de compte, il avait beaucoup moins envie de voir que de sentir. Haïti représentait pour lui beaucoup moins un album de photographies qu’un champ d’expériences physiques. L’île avait pour lui la résonance qu’ont les noms de certains ports cosmopolites aux oreilles des mousses fraîchement embarqués.

Pierre avait beaucoup plus envie de se « déniaiser » que de courir les paysages de l’endroit.

Il aurait trouvé offensant de ne pas avoir une aventure féminine dans cette île, une liaison forte, drue, avec une maîtresse de couleur particulièrement !

Dans sa pensée, cette passade devait exalter ses sens et lui fournir le thème d’un récit qui aurait ragaillardi par la suite ses amis de Paris. Il faut ce qu’il faut !

Et maintenant, cette aventure se précisait, s’incarnait dans une créature aux formes définies, aux traits fixés, réels. La vérité de la femme balayait les méditations cyniques, choisissait parmi les réflexions de Pierre seulement celles qui convenaient à sa présence.

La négresse comptait seule, maintenant.

— Oui, il fait très beau, reconnut Mme Toussaint, qui se tut, émue, avant d’ajouter :

— Moi aussi, je me promènerai un peu avant le dîner…

— Mais c’est une excellente idée, s’écria-t-il. Je vous serais très reconnaissant si vous vouliez me servir un peu de guide, me montrer quelque coin pittoresque de l’île connu seulement de ceux qui ont la chance d’y être nés.

Pierre s’enivrait de ses propres paroles. Il était en forme parce qu’il était en grâce : la chance lui souriait à cette heure et il ne pouvait rien rater.

Elle serra ses hanches, avec ses deux mains pour redresser son torse ; par ce geste beaucoup de femmes prennent leur élan.

Mme Toussaint ne continuait pas moins à protester pour la forme, car tout leur entretien obéissait à un rituel ancestral :

— Mais je ne veux pas vous importuner… Vous pourriez trouver une personne plus amusante que moi pour vous tenir compagnie.

« Et modeste avec ça », pensa Pierre qui lui prit amicalement le bras, pour mieux la persuader de la sincérité de son désir…

— Oh, Madame Toussaint. Je suis certain que je ne pourrais pas me trouver quelqu’un de… de mieux… de plus sympathique, de plus agréable pour cette première visite de Port-au-Prince… Nous devrions d’ailleurs profiter de cette promenade pour faire plus ample connaissance…

À travers le tissu fin, le bras de la femme était brûlant. Pierre sentait sa paume se figer dans l’étreinte, ses veines se gonfler dans sa main et tout son sang éclater dans son corps avec une force inouïe.

Il continua à parler, machinalement, tandis qu’ils avançaient :

— Vous êtes tellement aimable d’accepter… de guider l’étranger que je suis. D’ailleurs, nous avons sympathisé, du premier instant, n’est-ce pas ?…

Heureux de sa hardiesse, il emmêla ses doigts aux doigts charbonneux.

Les phalanges de goudron et les phalanges blanches formèrent un seul organisme et firent pressentir un mélange de couleur qui troublait Pierre.

Il ne s’était jamais promené avec une négresse : à Port-au-Prince, cela s’imposait, comme certaines privautés à un bal masqué.

L’événement en lui-même le plaçait déjà dans une autre sphère, sous un cercle de lumière différent, à une altitude qui lui donnait le vertige.

Il y avait ensuite la présence concrète de Mme Toussaint : elle bouleversait tous les sens de Pierre Verrier : son regard était ébloui par la couleur complémentaire de la femme : son toucher frémissait au contact de cette peau incendiaire : son ouïe était enchantée par l’accent et le roucoulement de sa partenaire, par cette étrange musique formée de respirations, de rires, d’exclamations et de paroles qu’elle émettait déjà ; son nez était excité par l’odeur âcre, pimentée, drue que dégageait cette chair. Et son palais même était exacerbé par le pressentiment d’un goût neuf, prochain, qui devait étonner ses papilles.

Et l’aiguillon de la sexualité malaxait tous ses sens dans un seau de poison bouillant. Pierre avançait comme ivre à côté de la négresse.

Elle semblait aussi émue que lui : visiblement, ce jeune Français la charmait. Et la réponse à son vœu secret qu’il lisait dans le comportement de sa partenaire redoublait la joie du mâle.

Ils se dirigeaient vers les mornes forts qui évoquent des souvenirs historiques pour les Haïtiens.

Il y avait peu de monde à cette heure : les hommes étaient vêtus de blanc, certaines femmes portaient sur la tête des cuvettes d’émail ou des paniers contenant des richesses inestimables : des vêtements ou de la nourriture.

Elles avançaient avec des balancements de reins excitants, sensuelles déjà dans les actes les plus simples de la vie.

Par le truchement de sa compagne, Pierre découvrait une ville neuve, lovée dans l’écran de cette terre, protégée par la nuit étoilée.

Au fond de lui-même, il méprisait Mme Toussaint. Il y avait tant de choses qu’elle n’avait pas, qu’elle était incapable de posséder, depuis les premiers raffinements de l’esprit jusqu’aux dernières inventions matérielles.

Mais il craignait son propre mépris qui pouvait l’empêcher de la séduire ; il tremblait devant cette lucidité qui gênait l’action et laissait la proie s’enfuir.

Pierre pressentait les limites de son savoir.

Il refusait de descendre de son piédestal d’intellectuel qui lui procurait de réelles satisfactions, des moments d’exaltation spirituelle. Mais cette femme correspondait à quelque chose de viscéral, à des besoins charnels qui échappaient à son système cohérent : elle énervait des forces ténébreuses qu’il considérait comme secondaires, mais nécessaires.

Ce qu’il y avait de bas en lui se polarisait autour de ces formes de bassesse, ce qu’il y avait de compromettant en lui aspirait à se confondre avec cette incarnation du compromis même, avec ces lèvres grassement ourlées sur sa denture éclatante, à cette poitrine trémoussante dans le corsage décolleté, à ces hanches prometteuses, serrées dans la robe, à ce ventre arqué, nimbant les jambes vigoureuses, longues, défiantes, dans leurs chaussures à hauts talons.

Il n’aurait pas osé se promener avec elle à Paris, mais ici, à Port-au-Prince, cette fraternisation de mauvais goût lui semblait non seulement permise, mais obligatoire.

La main de Pierre serrait la main de Mme Toussaint.

Elle répondait à la pression des doigts, elle étreignait les phalanges de Pierre.

Dans ce langage muet, elle répondait par « oui » à toutes les demandes de son compagnon.

Mais Pierre avait des audaces courtes. Il n’agissait pas longtemps, car chacun de ses actes se dédoublait, devenait réflexion, se « mettait en doute ». Maintenant, son premier bond se muait en piétinement. Il se demandait comment aller plus loin. Il se contentait de serrer la main qu’il gardait précieusement comme un trésor.

Heureusement, il y a dans la marche, un mouvement qui rapproche de l’amour, comme si la marche elle-même n’était qu’un dérivé de l’accouplement.

En avançant dans l’allée faiblement illuminée, le coude de Pierre se frottait au torse de la négresse, dépassait la presqu’île pour atteindre le continent interdit.

Le tissu du corsage n’était qu’une partie de la peau, imprégnée de l’odeur et de la chaleur de sa partenaire.

Toutes les pensées du Français étaient concentrées sur cette nouvelle conquête.

Le trouble jaillissait de ce coin comme d’une source avant de se répandre dans le corps. Il avait l’impression d’avoir une entaille par laquelle des forces terribles, à la fois cruelles et douces, l’envahissaient, mettaient en révolution tout son organisme depuis la tête jusqu’aux orteils.

Mme Toussaint semblait ressentir la même griserie provoquée par la friction de la même section de chair, car elle s’amollissait, faisait durer l’effleurement, l’aidait à revenir.

— Voilà le fort Bréda, dit-elle.

Sa voix était devenue plus rauque, moins compréhensible, plus proche de la simple résonance et du timbre purement sensuels : les mots accrochés encore aux paysages extérieurs, conventionnels, dépourvus de rapport avec les pensées du couple, abandonnaient la partie.

Ils se trouvaient en bordure d’un jardin ouvert. Le silence, qui ne gênait pas les corps préoccupés d’étreinte, prenait la place des paroles, car son vocabulaire s’harmonisait avec les éléments obsédés par l’accouplement, faisait osmose, concourait à l’amplification du désir. Les mots eux-mêmes pouvaient s’introduire autant qu’ils tombaient juste et poussaient le drame physique vers sa crise.

Ainsi Pierre, cherchant autour de lui un prétexte pour pénétrer plus avant dans l’intimité de la femme, redressa la tête vers le ciel et retrouva l’éternel poncif :

— Regardez le ciel rempli d’étoiles… Une vraie nuit pour les amoureux.

Mais toutes les phrases usées brillaient d’une émotion neuve ; elles étaient alimentées par les vagues d’une passion fraîche.

À son tour, elle releva les yeux vers l’étendue pleine de lucioles et rit, d’un rire charnel, qui correspondait aux rebondissements de son corps.

— Oui, c’est vrai…

Pierre retira son bras gauche de sous le bras de la belle négresse et le passa autour de son cou.

Elle ne protesta pas, elle n’eut même pas le mouvement de résistance conventionnel. Il lui glissa la main sous le corsage et lui caressa l’épaule. La chair ronde faite au tour était plus capiteuse et, naturellement épilée, plus douce que la main. Il palpa la peau soyeuse, mais déjà il s’impatientait d’être tellement éloigné des endroits les plus secrets et les plus couverts de la femme.

Il lui prit la taille. Il comprit qu’elle se serait abandonnée plus vite, qu’elle l’aurait elle-même encouragé, si elle n’avait pas redouté qu’il la repousse.

La belle Haïtienne craignait que le Français ne finisse par se moquer d’elle !

Il serra la hanche de la négresse : elle était un peu forte, mais toutes ses rotondités le grisaient, car elles étaient autant de pentes vers le plaisir.

Elle avait tourné vers lui des yeux où palpitaient des points lumineux. Son visage était devenu brusquement grave, une dignité nouvelle moulait ses traits, amincissait sa tête, l’ennoblissait.

Sa bouche seule, aux lèvres pleines, grosses, gardait sa vulgarité excitante.

Ses dents luisaient sous les gencives humectées. La respiration de la femme était devenue plus lourde, le souffle lui-même semblait ployer sous la charge de la sensualité.

Elle l’attendait, son impatience était à la limite de l’exaspération. Il se pencha vers elle. Leurs lèvres se soudèrent, tandis que ses mains aidaient son avidité en malaxant le corps arc-bouté. La langue de Pierre s’était glissée entre les dents et fouillait la bouche jusqu’à la gorge, mimant ainsi cette pénétration plus totale que tous les deux souhaitaient. Elle avait passé ses bras autour du cou de Pierre pour mieux presser et manœuvrer la tête d’où elle extrayait sa nourriture, sa sève.

— Mon chéri, lui dit-elle enfin.

Ces mots formaient un étrange aveu, une déclaration rapide et inattendue qui l’excita autant qu’un appel érotique.

Tout en l’embrassant avec fougue, la négresse ondulait ses hanches brûlantes et poussait son bas-ventre vers les jambes de Pierre.

Il appuya son genou contre l’aine de sa partenaire, avec force, pour l’écraser déjà par sa présence. Ensuite, il retira sa jambe et attira le corps contre la source de son plaisir. Il l’embrassait sur les lèvres, sur les joues, sur le cou, puis il remonta, avec la bouche, vers l’oreille petite et noire parée d’une boucle d’or étrange et se mit à lui butiner le lobe, au-dessous des cheveux. Elle gémit, la tête renversée.

Les paumes de Pierre voyageaient inassouvies sur le derrière rond, dont il sentait les muscles solides sous la robe, puis machinalement, plus haut, explorant ses formes couvertes. Ses doigts glissèrent dans le corsage de la femme. Il saisit un sein turgescent, plein, plus dur qu’il ne l’aurait imaginé.

En l’embrassant, elle recula de quelques pas, pour l’attirer entre les arbres, dans l’obscurité propice à leurs ébats.

Tous les sens de la femme concouraient à défendre leur étreinte et le peu de lucidité qui lui restait encore avait frémi en imaginant les passants qui pouvaient les voir, les gêner, les empêcher de s’aimer.

Pierre l’avait suivie sous le feuillage des branches, dans la nuit plus dense, sans lâcher la poitrine dont il palpait les rondeurs, les deux pointes grosses comme des grains de café. Il s’attarda sur chacune des pointes, il les frotta entre l’index et le pouce de la main gauche, il les gonfla.

Elle devait être très sensible aux caresses des seins, car elle gémissait, se laissait choir légèrement sur son bras droit et puis, soudain, revenait l’embrasser en lui murmurant :

— Mon chéri, mon chéri.

Tour à tour, il retira de la robe chacun des seins, pour mieux les couvrir de baisers, pour mordiller leur pointe drue, pour aspirer leur rotondité jusqu’à s’en remplir la bouche, trouvant une joie sauvage dans l’impression d’asphyxie qu’il en retirait.

Elle balbutiait des paroles de tendresse à peine cohérentes, à peine perceptibles entre ses soupirs et ses gémissements qui étaient les expressions les plus profondes et les plus vraies de son âme.

Il lui laissa la poitrine découverte au-dessus du corsage, relevée par le rebord du tissu, dans une posture à l’Agnès Sorel, tandis que ses mains glissaient fiévreusement vers les jambes, caressaient en passant les mollets pour s’aventurer avec détermination sous la jupe.

Elle voulut lui résister, et machinalement, lui saisit le poignet pour arrêter son avance, mais, aussi vite, elle changea d’avis et le laissa remonter vers la culotte, vers l’élastique qui serrait ses cuisses : elle le sentit s’ouvrir le chemin avec précision.

Il toucha les poils de la négresse : chaque partie neuve de ce corps lui coupait le souffle, comme une révélation, comme une grâce : le succès de son audace le surprenait. Ses doigts errèrent à la recherche du secret le plus réel. Cet instant était assez étrange, car il était suspendu à un pari : sa partenaire s’abandonnait parce qu’elle lui faisait confiance, mais il avait la certitude qu’un mouvement maladroit de sa part pouvait lui faire perdre tout ce qu’il avait obtenu.

Il tâtonna sur les jambes et découvrit le lieu de sa quête. Elle soupira et devint toute molle, plus femme d’avoir été touchée au plus profond de son âme, dans la fente. Elle appuya son dos contre l’arbre pour être plus proche de la posture amoureuse, plus confortablement installée pendant ces instants aigus.

Lui-même vivait dans la folie de son travail : il agissait en plein interdit, avec la fébrilité d’un voleur pendant l’effraction.

Suspendue aux doigts agiles de son partenaire, elle n’était plus que l’instrument qu’elle avait été de toute éternité.

Elle avait posé ses deux bras sur les épaules de Pierre, non seulement pour se soutenir, mais pour l’aider dans ses mouvements.

Heureuse d’être contrainte à s’abandonner, elle se livrait à celui qui l’avait rendue esclave du plaisir. Elle raffolait de la volupté, mais comme le tabou social la lui interdisait, elle était reconnaissante à son partenaire d’avoir enfreint sa pudeur. Ayant fait son devoir envers la loi de la tribu, elle pouvait goûter les délices de l’amour.

Elle adorait en ce moment l’homme qu’elle avait respecté jusque-là. Son corps et son âme se confondaient dans un unique frisson, exprimé dans un soupir aux rythmes divers.

Il frottait son clitoris, pressait ses parois, avançait vers le fond du vagin, et revenait aux bords des lèvres molles, humides. Le sexe de Mme Toussaint formait un univers en soi, un puits peu profond plein d’aspérités et de bosselures dans lequel il glissait sa main comme s’il y cherchait quelque chose.

Le halètement de la femme se précipitait maintenant, devenait guttural comme un appel, exigeait d’une façon pressante la suprême libération. Les ongles de la négresse s’enfonçaient dans les épaules de Pierre, lui faisaient mal.

Il hâta ses pressions, les rendit plus violentes, plus masculines.

Il variait leur emplacement, effleurant de nouvelles zones de la même cible.

Elle eut un gémissement vif, puis serra les dents pour ne pas crier, tout en ployant la tête en arrière, avec des yeux fiévreux.

Elle expira ensuite, en s’agrippant à son partenaire pour ne pas tomber, à l’instant même où elle dévalait la pente de l’extase.

Il continua à caresser son vagin pour accompagner la volupté, pour la parachever, pour permettre à la femme de s’appuyer à cet effleurement jusqu’au bout de sa traversée.

La négresse reprit conscience, retrouva le monde extérieur avec des regards embués par un souvenir neuf, reconnaissante envers l’homme qui venait de s’occuper d’elle.

— Ah ! c’était bien, lui dit-elle, en l’embrassant sur les joues, sur la bouche, sur le cou. Mais vous, mon chéri, mais vous…

Dans ses prunelles s’étaient rallumés des éclats avides. Elle pensait à Pierre, elle s’énervait en se redressant, prête à s’occuper du jeune Français qui était allé jusqu’à la fin de sa caresse. Elle avait le sursaut de l’hôtesse préoccupée de son invité. « Et vous, comment vous êtes-vous amusé ? » Elle n’avait pas le droit de le laisser partir ainsi, sans qu’il ait pris part aux réjouissances.

Déjà les mains de la femme glissaient sur le corps de Pierre, déjà elle tâtait son pantalon, déjà elle prenait la mesure du désir masculin, déjà elle était transportée par cette découverte du sexe gonflé. Elle le dévoila. La chaleur de la paume noire brûlait la partie la plus intime du jeune homme. La chair du membre battait comme le pouls d’un poignet, comme un cœur arraché tout vivant, dans la main amicale, douce, de la femme.

Ce fut le tour de Mme Toussaint de se montrer habile.

En réalité, sa tâche était moins difficile, moins mystérieuse : elle agissait à l’air libre avec un esprit mâle d’autant plus vite essoufflé qu’il était orgueilleux.

Ses mouvements les remplissaient tous les deux de nouvelles émotions, ils frissonnaient d’être ainsi reliés à une chaîne commune dont ils tenaient les deux bouts.

Ils renaissaient dans l’extase, plus attachés que des enfants siamois, enivrés de cette liaison qui justifiait leur existence.

L’âme de Pierre suivait le plaisir de son sexe de plus en plus grand, approchant la totalité.

Il sentait venir le moment où sa joie allait éclater, l’aveugler. Soudain, la béatitude s’empara de lui et le dilata entièrement. Il serra la négresse comme un croyant son idole et l’embrassa avec une joie inouïe, tandis que le sperme jaillit en jets pressés de son membre. Il avait retrouvé le foyer de sa vie. La paume de la femme recueillit les preuves de son plaisir. Comme frappé par la foudre, il se laissa aller à la dérive. Il mordilla le cou vigoureux de la négresse qui affronta l’orage sans plier.

Puis, il se réveilla pour ne retrouver devant lui qu’une femme de couleur, au sourire obscène, qui cherchait quelque chose pour s’essuyer la main remplie d’une humeur sale.

— Tu n’as pas un mouchoir ? lui demanda-t-elle.

Mme Toussaint pouvait se permettre, maintenant, de le tutoyer. Il retira de la poche de son pantalon le bout de tissu fin avec lequel la négresse se nettoya et lui nettoya la verge molle.

Elle rit :

— C’était bon, n’est-ce pas ?

Elle voulait recevoir son approbation, elle craignait peut-être la façon dont le mâle allait juger son abandon.

Pierre ne resta pas longtemps sombre. Il avait été dressé pour être poli.

Sa famille, ses professeurs, ses camarades lui avaient appris à supporter galamment les transitions, à garder confiance pendant les moments creux, à ménager l’avenir.

Sa partenaire ne lui plaisait plus, il aurait aimé qu’elle disparaisse à l’instant, et continuer seul sa promenade. Mais, malheureusement, les objets agréables durent plus que les délices qu’ils nous offrent : le monde est encombré de choses qui ne nous servent pas tout le temps. Maintenant, Mme Toussaint encombrait Pierre. Mais l’éducation française du jeune homme le ramenait à la prudence. L’expérience du passé aide à traverser le présent avec une humeur égale : celle-ci tire sa source de l’espoir.

Après avoir remis le mouchoir dans sa poche, Verrier sourit à Mme Toussaint et lui reprit le bras. Il l’embrassa et elle répondit à son baiser.

Ils sortirent de l’obscurité et revinrent sur l’allée.

L’entracte voluptueux ne leur avait pas enlevé le désir de visiter le Golfe de Gonave.

Pierre était au fond de lui très heureux. Il méprisait, de nouveau, sa voisine, mais il était content de la mépriser au-delà du plaisir et non en-deçà de lui.

Son dédain avait assimilé l’envie sensuelle qui aurait pu mettre en doute le premier sentiment : il avait digéré l’excitation et s’était consolidé sur elle pour se servir maintenant de ce qui aurait pu le gêner.

Elle ignorait ce qu’il ressentait à son égard. Elle était simplement satisfaite de ce qu’ils venaient de faire, vaguement excitée des mouvements qui avaient amolli Pierre.

Elle l’embrassait tandis qu’ils avançaient vers le bord de la mer.

Il répliquait à ses baisers, au début un peu ennuyé et puis, de plus en plus convaincu.

Insidieusement, le désir le regagnait. Mais, cette fois, sa volupté était plus lente à venir, plus lourde, plus âpre. Plus sûr de lui, il n’eut garde de prendre de précautions dans ses caresses : les mouvements d’approche lui semblèrent dénués de toute utilité.

Tout le corps de Mme Toussaint lui appartenait : il pouvait en disposer à sa guise, le palper, l’explorer. Mais cette liberté même gênait ses projets, venait appesantir son envie, le détournait du droit chemin.

Pour exacerber son désir, il le retenait. Il savait que cette femme était à lui. Il aurait pu la prendre là, dans l’herbe. Mais il préférait énerver son impatience, attendre.

Ils rentrèrent, les pensées fixées sur l’image de leur propre étreinte. Elle lui en parlait, d’ailleurs, franchement, comme d’une chose normale, sous-entendue.

Dans la maison, elle mit la table dans le salon, au rez-de-chaussée. Comme il ne cessait de l’effleurer et de l’embrasser, tandis qu’elle réchauffait leur léger repas, elle tira les rideaux. Il ne fallait pas que les voisins voient ce qui se passait chez Mme Toussaint !

Elle lui avait préparé un dîner léger, à la française : hors-d’œuvre variés, œufs au jambon, fromage, crème caramel.

L’intimité de la pièce et le vin délicieux excitaient les sens de Pierre. Il déboutonna le corsage et puis défit la ceinture qui serrait la taille de la femme.

Il voulut lui enlever la robe.

— Oh ! non, chéri, ayez un peu de patience.

— Je t’en supplie, fit-il avec une voix d’enfant gâté.

Il revint à la charge, insista, protesta. Elle tourna la clef dans la serrure pour que personne ne vienne les surprendre. Elle ôta son vêtement. Elle portait une combinaison de soie blanche ornée de dentelle, qui rendait plus noire sa peau sombre.

Dans ce déshabillé, elle était à la fois ridicule et indécente : mais le ridicule relevait le goût de l’indécent.

Elle se mit à le servir dans cette tenue. Tout en mangeant, il effleurait le corps brun, il palpait les formes à moitié cachées. Elle s’abandonnait en souriant à ses attouchements. Au dessert, il lui retira sa combinaison. Elle resta en slip. Il embrassa les seins encore fermes, le ventre, les cuisses noires. Après dîner, elle rangea les couverts, les assiettes et la nappe. Il la suivait dans la cuisine où il ne cessa de lui faire maintes agaceries et mignardises, jouant avec les poils du vagin et le clitoris.

Elle l’invita dans sa chambre à elle, une pièce banale de femme, occupée en grande partie par un lit à deux personnes. Elle enleva sa culotte, et écarta ses cuisses. Il vint auprès d’elle et ne tarda pas à l’écraser de tout le poids de son corps. Elle gémit, heureuse. Mme Toussaint avait une conception vulgairement saine de l’amour : elle était satisfaite de chaque geste de Pierre, de ses effleurements réussis autant que de ses attouchements maladroits.

Enfin, il glissa son membre dans son vagin. Pour la première fois, il pénétrait si loin dans son intimité.

Elle le reçut avec un soupir voluptueux, elle redevint grave, attentive à l’évolution de son amant dans son corps.

Atteinte au plus profond de sa chair, elle respira avec force avant de répondre par des secousses rythmiques aux mouvements du jeune Français qui s’acharnait en elle.

Les deux amants atteignirent ensemble la limite du plaisir et se vidèrent avec un cri.

Pierre resta dans les bras de la négresse.

Beaucoup plus tard, il se rappela qu’il n’avait pas écrit à sa fiancée, Dominique ; à ce moment, en France, elle devait penser à l’homme qui la trahissait dans les bras d’une étrangère.

« Je lui… demain… », eut-il encore la force de penser.

Il s’endormit.

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