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Résumé

Les variations des meilleurs auteurs de littérature érotique  sur le thème de Noël

À quoi rêvent les grandes personnes le 24 décembre ? De Pères et Mères Noël coquins en étrennes luxurieuses, de rois mages lubriques en fantasmes neigeux, Noël suggère décidément des élans d’inspiration très différents. Érotisme, bien sûr, mais aussi amour, humour, nostalgie, perversité, parodie, rêverie sont les ingrédients de ce recueil, à lire une fois que le Père Noël des enfants sera passé…

Avec des contributions de :

Léo Barthe

Virginie Bégaudeau

Cécile Coulon

Gil Debrisac

Octavie Delvaux

Esparbec

Brigitte Lahaie

Étienne Liebig

Françoise Rey

Stéphane Rose

Carl Royer

Anne Vassivière

Carlo Vivari

Débuter la lecture

ESPARBEC – Les Rois mages

Noël, pour moi, est lié à l’idée du sexe, et à un afflux de sentimentalité écœurante. Les deux ne font pas toujours bon ménage. Je me méfie comme de la peste de la nuit du réveillon car l’idée de suicide y rôde volontiers. En général, je m’arrange pour la passer en compagnie de quelque autre solitaire, homme ou femme, et nous prenons bien soin, en nous soûlant, de nous comporter comme si Noël n’existait pas.

Chaque fois que j’entends Tino Rossi chanter Petit Papa Noël, je suis au bord de la nausée. Mais je bande. Pour moi, rien n’est plus aphrodisiaque que cette niaiserie. Voici pourquoi : c’est dans la nuit de Noël, à Tunis, en 1956, que j’ai fait l’amour pour la première fois avec une femme, ma tante. Je venais d’avoir seize ans. Ma mère était morte très jeune (j’avais à peine un an) et c’était ma tante Magda qui m’avait récupéré, avant d’elle-même m’abandonner pour me confier à son amie Marie, en mal d’enfants dont elle pourrait s’occuper. À quinze ans, Magda me fit tout de même revenir auprès d’elle. Elle était alors cigarettière au casino de La Goulette. Affublée d’un tutu, elle vendait des cigarettes aux dîneurs et aux joueurs. Que pourrais-je vous dire sur elle ? Elle plaisait aux hommes ; elle avait des amants ; c’était une femme facile, et même, n’ayons pas peur des mots, assez vénale. Mais quand j’aurais dit cela, que saura-t-on de plus ?

La nuit de Noël, le casino était fermé. Le réveillon eut lieu chez ma mère adoptive Marie, qui nous élevait, ma sœur et moi, avec les deux filles qu’elle avait fini par avoir. Elle s’occupait de l’intendance pour tout le monde, ma tante se contentant d’apporter l’argent. Les appartements des deux amies se touchaient, au rez-de-chaussée d’un patio, dans la petite Sicile ; on passait de l’un à l’autre, on y entrait souvent par les fenêtres. Marie était ouvreuse de cinéma. Pour la nuit de Noël, ses collègues vinrent fêter la première partie du réveillon chez elle. Elles étaient en uniforme sous leur manteau de fourrure (des tailleurs rouge vif agrémentés d’épaulettes et de boutons dorés), car ensuite, elles devaient se rendre au Colisée, où le « grand patron » donnait une fête jusqu’au matin pour le petit personnel.

En fait, les ouvreuses constituaient le cheptel privé du directeur de salle, il y puisait à son gré. Après la fin de la fête officielle, où il recevait les familles de ses associés et d’autres gérants de cinémas de Tunis, elles viendraient jouer les entraîneuses et fournir de la compagnie aux célibataires. Pour sauver les apparences, elles porteraient leur tenue de travail.

« Tu comprends, avait dit ma mère adoptive à ma tante, ces gens-là ne vont pas aller au bordel. Que veux-tu, si je veux passer chef ouvreuse, il faut que j’aie les reins souples… Je serai soûle, ça fera passer la pilule. »

Outre les collègues de Marie, on avait invité la sage Arnica, la locataire du dessus, avec son père, et Mme Esposito, la couturière, notre autre voisine, une veuve dont le fils, qui était scout, participait à une veillée avec chœur à la primatiale de Carthage. Et naturellement, il y avait les Rois mages (comme les appelait ma tante), mes trois pères présumés : notre voisin, l’inspecteur Brancaléoni, dont la femme était sur le point d’accoucher, et qui s’était pour l’occasion déguisé en Père Noël, Sfez, le bijoutier (la gourmette que je porte au poignet gauche me vient de lui) et Gherardini, policier lui aussi (mais en tenue), et lui aussi affublé d’une barbe de coton, d’un faux nez et d’un capuchon rouge. Tous les deux devaient participer le lendemain à l’arbre de Noël de la police. Les tenues de Père Noël (surtout les barbes) leur étaient bien commodes pour ne pas se faire repérer dans le quartier, où ils étaient connus comme le loup blanc, en venant réveillonner chez des femmes de mœurs légères. Il y avait aussi Frédo, un barman, amant de cœur de ma tante et un courtier du casinoqui s’appelait Déconfiture (probablement un surnom).

Ma mère adoptive et ma tante avaient éloigné les filles (ma sœur Rita et mes cousines), qui, après la messe de Noël, iraient dormir au Bardo chez un oncle de la branche respectable de la famille. Moi, j’avais refusé de les suivre, et ma tante ne s’opposait jamais à mes désirs à cause du sentiment de culpabilité qu’elle nourrissait à mon égard, pour m’avoir éloigné d’elle si longtemps. Elle me « passait » tout, ce qui mettait Marie en rage, quitte à me rouer de coups quand j’allais trop loin (et j’allais souvent trop loin) ; brèves bourrasques qui crevaient sur moi, j’adoptais la posture fœtale et n’étais plus que coudes et genoux. Après s’être meurtri les poings sur mes os, elle était prise de remords, et j’avais le droit de dormir auprès d’elle.

La fête avait démarré sec mais resta dans les bornes de la saine gaudriole tant que le père d’Arnica, qui était chauffeur de locomotive, et Mme Esposito, y participèrent. Tout le monde avait beaucoup bu, et l’on riait, l’on criait très fort. Assis tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre (j’étais la coqueluche des ouvreuses), je me demandais avec lequel de mes trois pères présumés ma tante finirait la nuit (car elle avait pris la suite de ma défunte mère en la matière). Ils avaient l’air de bien s’entendre entre eux ; quant à mes sentiments à leur égard, ils restaient sur l’expectative ; trois pères, c’est trop ; aucun d’eux ne m’attirant particulièrement, je préférais rester dans le doute quand on cherchait des signes de ressemblance avec l’un ou avec l’autre. Il me suffisait de ressembler à ma mère.

J’étais très mignon, à seize ans. Pour la circonstance, à cause d’une fête de patronage, on m’avait maquillé et déguisé en ange, avec des ailes minuscules, en papier doré. Toutes les femmes, très échauffées, n’arrêtaient pas de m’embrasser. Leurs cris perçants, leurs gloussements de filles chatouillées (mes pères présumés avaient les mains baladeuses) me donnèrent l’idée de me rendre invisible en singeant l’ivresse. Je fis en sorte qu’on me vît boire force vin muscat, que j’allais ensuite recracher dans les pots de basilic, sur les fenêtres (l’un d’eux en crèverait). Me croyant ivre, tout en s’indignant très fort qu’on m’eût laissé boire, à mon âge, ma tante ne se brima plus. Dès que les personnages respectables furent rentrés chez eux, elle s’abandonna sans pudeur à une exagération de gestes et de rires mouillés qui rendait redoutable l’attrait qu’elle exerçait sur tous les mâles présents (y compris moi).

Sous son influence, les ouvreuses perdirent le peu de tête qui leur restait et la fête tourna à l’orgie. On éteignit le plafonnier et quelques bougies tremblotèrent sur les consoles. Les couples dansaient dans la pénombre, immobiles, bouche-à-bouche. Les Pères Noël avaient retiré leur barbe pour mieux rouler des pelles aux ouvreuses. À tour de rôle, les hommes présents poussaient leur cavalière, déjà fort dépoitraillée, dans le couloir, et les autres couples échangeaient des plaisanteries salaces. On m’avait oublié, comme un chat, sur le canapé ; je m’étais fait un nid parmi les manteaux de lapin des ouvreuses, et je surveillais tout. De temps en temps les yeux de ma tante me cherchaient, et je jouais à dormir. Elle flirtait ferme, avec l’un, avec l’autre. Entre deux danses, elle s’asseyait sur les genoux de ses cavaliers, laissait leur main remonter sous sa jupe. Les autres femmes (même la sage Arnica) ne se gênaient pas davantage. On commençait à voir beaucoup de chair, à la lueur des bougies. Une cuisse, un sein, une paire de fesses surgissaient brièvement de l’étoffe rouge des uniformes d’ouvreuse.

À force de faire semblant de boire, j’en avais quand même avalé ; il m’arrivait de sombrer dans des gouffres de torpeur dont je m’échappais par intermittence. La fin de la nuit est assez morcelée dans mon souvenir. Réveillé par l’envie de pisser, je sortis dans le patio (où se trouvaient les chiottes) et je trouvai ma mère adoptive et ma tante, assises sur l’escalier, en grande conversation avec un des Pères Noël. Il avait remis sa barbe, sans doute s’apprêtait-il à rentrer chez lui. Marie et Magda discutaient ferme. Comme je traversais la cour, Marie tira une piécette de sa pochette d’ouvreuse et la jeta en l’air. Ma tante la saisit au vol et cria « face ! ». Puis elle poussa un cri de dépit, et Marie, glissant son bras sous celui du Père Noël, l’entraîna dans notre appartement.

Quand je ressortis des chiottes, ma tante avait rejoint la fête. Je pus me glisser chez nous par une fenêtre. Je savais qu’ils étaient dans la grande pièce. Pieds nus, je remontai le couloir qui servait de débarras, et m’accroupis derrière le rideau qui cachait les misères que nous y entassions. Marie avait retiré sa jupe ; elle n’avait gardé que sa veste d’ouvreuse, rouge et or. À genoux, elle suçait le Père Noël, affalé sur le divan. Je les entendis chuchoter. « Tu as trop bu ! » disait Marie. Puis elle s’y remettait. Je voyais sa bouche engloutir le gros sexe blafard luisant de salive, mais en dépit de ses efforts, il restait mou. Au bout d’un temps infini, elle parvint enfin à ses fins et enfourcha son partenaire, dont elle guida de la main la virilité paresseuse. Je pus voir sa touffe de poils l’absorber. Je garde surtout le souvenir de l’inertie du Père Noël, vautré comme un moribond, du vaste cul pâle de ma mère adoptive, de la tache sombre de l’anus qui s’écarquillait chaque fois qu’elle creusait les reins, des tremblements spasmodiques de sa cellulite quand elle retombait sur l’homme. L’affaire ne traîna pas. Marie remit sa jupe et ils sortirent dans le patio.

Quand j’entendis ma tante rire dehors, je compris que ma retraite était coupée. Au lieu de repasser par la fenêtre, je traversai la grande pièce et courus me jeter à plat ventre sur son lit, parmi les robes et les manteaux qu’elle avait jetés dessus, en les essayant. Il était temps, je l’entendis demander : « Tu n’as pas vu le petit ? » Marie avait manifestement autre chose en tête ; elle lui répondit que je devais sans doute dormir dans la chambre de ses filles. J’entendis des bruits d’embrassades, les ouvreuses s’en allaient jouer les entraîneuses pour la seconde moitié de la nuit. Dans le silence qui suivit leur exode, un rire de femme ivre chevrota, excessif, et ma tante, les seins nus, entra en courant dans la chambre, poussée devant lui par le second Père Noël. Comme l’autre, il avait remis sa barbe et voulait tirer le coup de l’étrier avant d’aller retrouver sa famille. Ma tante ne me vit pas. L’homme l’avait propulsée sur le lit ; elle y était tombée à plat ventre, tout près de moi. Son parfum qui avait tourné et l’odeur de ses aisselles m’agressèrent, ainsi que celle du tabac, dans ses cheveux. Toujours riant, elle prit appui sur ses avant-bras et tourna la tête vers la glace de l’armoire. Comme elle, je vis s’y épanouir son beau cul en forme de pleine lune. Le Père Noël lui avait retroussé sa robe sur les reins. Il la dépiauta de sa culotte ; elle ramena ses genoux sous elle pour s’offrir. Elle en avait très envie. Je l’entendis chuchoter une supplication et je vis, toujours dans la glace, le Père Noël empoigner sa queue (il bandait, lui) et s’ajuster. Ma tante eut un sursaut de tout le corps quand il entra en elle et tourna sa tête en soupirant d’aise, se désintéressant de ce qui se passait dans le miroir. C’est alors qu’elle me vit. Nos visages se touchaient presque, ses yeux entrèrent dans les miens, que je n’eus pas le temps de fermer. Tout le temps que dura l’opération, nos yeux restèrent attachés. Nous bondissions ensemble sous les assauts qui faisaient danser les ressorts du sommier. Jamais je n’oublierai son regard candidement étonné, vaguement suppliant, ni le rire nerveux qui faisait trembler sa bouche chaque fois que l’homme s’enfonçait en grognant. Puis, comme son plaisir venait, elle posa sa main chaude sur mes paupières, comme on ferme celles d’un mort, et tout le temps où elle cria, sa main m’aveugla. Dès que l’homme se retira, avant qu’il ait le temps de me voir, elle rabattit sur moi un manteau de fourrure et je m’endormis dans l’odeur de son parfum, pendant qu’elle raccompagnait son amant dans l’impasse.

Plus tard, un bruit de moteur de voiture me réveilla ; je soulevai la fourrure et vis ma tante nue s’examiner dans le miroir. La lumière s’éteignit et elle se coucha près de moi. Des chats se disputaient sur la terrasse. Un train de marchandises siffla et passa interminablement en faisant trembler les murs. Encore plus tard, à la lueur du jour naissant, je la vis laisser tomber deux comprimés dans un verre d’eau. D’habitude, elle gobait directement ses somnifères, et si je m’étonnai du changement, ce fut sans m’y attarder, tant j’avais hâte qu’elle s’endorme enfin. Quand elle avait pris du Gardénal, surtout si elle avait bu avant, elle sombrait dans un état semi-comateux et j’en profitais pour me livrer à son insu, sur son corps inerte, à des simulacres de possession, en me masturbant contre son sexe, sans la pénétrer. En entendant sa respiration s’apaiser, je crus qu’elle y était, et me couchai sur elle. Mais au lieu de rester inerte sous mes assauts maladroits, elle referma ses bras sur moi. Une peur innommable me pétrifia. Je n’osais plus bouger. Au bout d’un moment, comme elle se taisait, je finis par me dire qu’elle ne se rendait pas vraiment compte de ce qui se passait, que c’était son corps, pas elle, qui m’étreignait. Alors je pris en bouche le téton qui s’offrait à moi, et je me mis en branle pour obtenir mon plaisir en me frottant sur elle, à la façon d’un chien. Quelle ne fut pas ma stupeur quand je me sentis absorbé par une chaleur humide d’une douceur inexprimable…

Ce n’est qu’après coup, en y repensant, que je compris que ses doigts m’avaient guidé – sans doute machinalement. Mais comment ne s’était-elle pas étonnée, dans son demi-sommeil, d’un amant si fluet ? Toujours est-il que pour la première fois je pris mon plaisir comme un homme, et m’endormis sur elle. À mon réveil, j’étais dans mon lit, dans le cagibi voisin. Les filles étaient revenues, je les entendais jouer dans le patio avec les cadeaux qu’elles avaient récoltés dans la famille bien pensante. Je sortis par la fenêtre et elles me donnèrent un recueil de contes de Perrault, qui me revenait.

Jamais ma tante ne se montra aussi tendre avec moi. Pendant qu’elle se préparait pour aller travailler au casino, à tout instant nous échangions des regards, sa main prenait la mienne, elle me tirait l’oreille, m’ébouriffait les cheveux. À partir de ce jour, de nouveaux mots entrèrent dans notre vocabulaire amoureux ; Magda ne m’appelait plus que « petit monstre » ou« crapule », et même, quand elle était très câline, « sale petite ordure ».

Désormais, chaque matin, avant d’aller en classe, je venais prendre mon dû sur elle. Son corps me recevait sans témoigner ni plaisir ni déplaisir. On aurait pu croire qu’elle dormait, mais il n’en était rien.

Nous n’en parlions jamais. J’attendrais encore deux ans avant d’apprendre qu’elle m’avait donné mon « petit Noël » en toute connaissance de cause. Nous étions (officiellement) amants depuis plusieurs mois quand elle me confia que les cachets qu’elle avait pris dans la nuit de Noël n’étaient que de l’Alka-Seltzer, et qu’elle était tout à fait lucide quand elle m’avait aidé à la pénétrer.

« Tu en avais tellement envie, me dit-elle, et j’avais tant à me faire pardonner. »

C’est ainsi que j’ai perdu la foi. Je me confessais à un curé du voisinage, très Don Bosco, qui venait souvent jouer au jacquet avec ma tante. Il me fut impossible de lui faire mes confidences. S’il avait été un inconnu, peut-être serais-je resté dans le giron de l’Église ; les choses étant ce qu’elles étaient, je lui ai menti et me suis donc damné à jamais (du moins en étais-je persuadé). Alors, tant qu’à faire, je me suis débarrassé de ce Dieu jaloux et indiscret qui me suivait jusqu’au cabinet, et pour qui, au fond de moi, je n’avais jamais éprouvé grande sympathie.

Chaque fois que Noël approche, ou que j’entends la voix de Tino Rossi, ou que des cachets effervescents pétillent dans un verre d’eau, j’ai un pincement au cœur. Et je bande.

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