Frankenstein de filles en aiguilles

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RAZAT Claude

BrigandineMedia 1000


polar



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Résumé

— Arrêtez-la ! Elle a tué un homme !
Ses poursuivants étaient tout proches. Il y eut des cris dans la bande de fêtards attardés qui lui faisaient face. Ils se déployèrent pour lui barrer le passage, excités par l’aventure.
— Arrêtez-la !
Les autres la talonnaient. L’un des noceurs s’élança, l’attrapa par un bras.
— Je la tiens !
Elle eut un regard de bête traquée, se retourna. L’homme n’eut pas le temps de voir la main qu’elle abattait sur lui en rugissant. Il s’écroula, le visage arraché par les formidables griffes. Elle fit front aux autres qui s’étaient arrêtés net et se taisaient, effrayés par ce qu’ils venaient de voir. Pendant de longues secondes, ce fut le silence. Puis il y eut le déclic d’un surin dont la lame surgissait, un autre, un autre encore. Plusieurs couteaux luirent simultanément et le cercle commença à se refermer lentement sur elle…

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I

Comme sonnait le douzième coup de minuit au clocher voisin, une tête émergea au-dessus du mur du cimetière et regarda précautionneusement de tous côtés.

– Alors ? s’impatienta quelqu’un resté au bas de l’enceinte.

– On peut y aller, assura l’homme en achevant de se hisser. Fais passer les pelles.

Quelques minutes plus tard, les deux silhouettes se glissaient silencieusement entre les tombes.

– C’est par là, chuchota l’un des hommes. J’ai vu l’enterrement de loin, ce matin.

Celui qui avait parlé était un grand diable dépenaillé, affectant certaine élégance mais dont les vêtements, usés jusqu’à la corde, luisaient de crasse. Son compagnon était un individu petit et chafouin, étonnamment laid et d’une saleté repoussante. Le premier s’appelait Abraham Beck, le second répondait au nom de Julian Stoker ; ces deux honorables gentlemen exerçaient la profession, lucrative mais non exempte de risques, de résurrectionnistes.

Au siècle dernier, peu avant le couronnement de la reine Victoria, nombreux étaient ceux qui, dans les bas-fonds de Londres, choisissaient ce métier consistant à approvisionner en cadavres frais les chirurgiens et anatomistes que la loi, en interdisant l’autopsie et la dissection, gênait dans leurs recherches. Les savants ayant recours aux services des résurrectionnistes payaient généralement ceux-ci de façon assez généreuse et la police ne pouvait surveiller chaque nuit tous les cimetières. Mais malheur aux déterreurs de cadavres qui se faisaient pincer ! À défaut de s’en prendre directement à ceux pour le compte de qui ils agissaient, que leur fortune et leur position sociale plaçaient à l’abri des représailles, les tribunaux punissaient sévèrement les profanateurs de sépultures qui, crime affreux, avaient osé troubler sacrilègement le repos des morts. Les autorités n’étaient pas fâchées de laisser la populace faire parfois elle-même justice : cela calmait les esprits et évitait les émeutes…

– On creusera à tour de rôle, proposa Beck.

– Pourquoi ? grogna son compère. Ça va nous demander deux fois plus de temps !

– Ouais, mais celui qui ne creusera pas fera le guet. C’est plus prudent, après ce qui est arrivé la semaine dernière.

Stoker frissonna à cette évocation. Deux de leurs distingués collègues d’Édimbourg, William Burke et Charly Hare, avaient en effet été démasqués à la suite d’une fatale imprudence : las de jouer les terrassiers, ils avaient jugé plus expéditif de fabriquer eux-mêmes les cadavres que leur achetait le docteur Knox. Celui-ci avait naturellement été acquitté mais Burke avait été condamné à la pendaison. Quant à Hare, il n’avait échappé à la peine capitale, en acceptant d’être témoin à charge contre son complice, que pour avoir les yeux brûlés par la foule à laquelle on l’avait, sans doute à dessein, livré.

– T’as raison, admit Stoker. Après ce qu’ils ont fait au pauvre Hare, Dieu sait le sort qu’ils nous réserveraient s’ils nous prenaient !

– Bah ! avec le froid qu’il fait, je pense qu’on aura la paix…

– N’empêche, j’aurais préféré qu’il fasse un peu plus chaud. Si par malheur la terre est gelée, il va falloir suer sang et eau pour creuser !

Comme ils approchaient de l’endroit repéré par Beck, la lune se voila. De gros nuages noirs s’amoncelaient dans le ciel.

– On a de la chance, se félicita Beck. Rien de tel qu’un beau clair de lune pour être repéré et se faire poisser !

– T’appelles ça de la chance ? s’indigna Stoker. S’il se met à pleuvoir, ça va devenir coton pour déterrer le macchabée !

– Le bruit de la pluie couvrira celui de nos pelles, rétorqua philosophiquement son complice.

Il s’immobilisa soudain.

– C’est là, fit-il.

Stoker s’approcha de la tombe, simple monticule de terre surmonté d’une croix de bois. Il se pencha pour lire l’inscription calligraphiée sur celle-ci, tandis que Beck débarrassait la sépulture des quelques bouquets qui l’encombraient.

– Elizabeth Gilling, déchiffra le résurrectionniste. C’est une femme.

– Oui, et toute jeune. Elle est clamsée avant d’avoir vingt ans.

– De quoi qu’c’est-y qu’elle est morte ? interrogea Stoker en arrachant le crucifix.

– D’un accident.

– Tant mieux. C’que ça peut puer, des fois, quand ils sont crevés d’une vilaine maladie !

– Le client pour lequel on va travailler avait des exigences. Il m’a dit qu’il voulait une femme, qu’elle soit jeune, sans maladie grave et fraîchement ensevelie. Je crois que ce que je lui ai trouvé fera tout à fait son affaire.

Stoker s’était déjà mis à l’ouvrage et commençait à creuser.

– Qu’est-ce qu’il veut en faire, de la morte ? demanda-t-il sans s’interrompre.

– Est-ce que je sais, moi ? Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

Pendant que son acolyte poursuivait sa macabre besogne, Beck scruta les ténèbres qui les entouraient et tendit l’oreille. Rien ne bougeait dans le cimetière, tout allait bien.

Il faisait décidément frisquet et du brouillard commençait à flotter. Beck frissonna et, ayant frileusement remonté le col de sa veste, alla s’asseoir sur une tombe voisine, un grand caveau taillé dans la pierre. Il souffla sur ses doigts pour tenter de les réchauffer quelque peu, battit des pieds afin de rétablir la circulation dans ses orteils qui devenaient gourds et, ayant faim, sortit de sa poche un quignon de pain et un bout de fromage qu’il se mit à manger en regardant travailler son camarade.

Celui-ci, qui avait hâte que tout fût terminé, creusait avec ardeur et avançait rapidement dans sa tâche, soufflant et ahanant au rythme de ses vigoureux coups de pelle.

S’accordant une pause lorsqu’il fut éreinté, il se redressa et s’épongea le front du revers de la manche.

– Ne perds pas de temps, grommela Beck qui, ayant achevé son casse-croûte, se nettoyait les dents d’un ongle douteux.

– J’suis fatigué, se lamenta Stoker. Avec ce fichu brouillard qui s’est levé, la terre est toute mouillée.

– Le brouillard étouffe les bruits, remarqua Beck. De quoi te plains-tu ?

– Prends ma relève, insista l’autre. T’avais dit qu’on creuserait à tour de rôle !

Beck se leva en maugréant, cracha pour marquer sa désapprobation et jeta un coup d’œil sur la fosse.

– T’en es même pas à la moitié, mentit-il sans scrupule. C’est pas encore à moi de te relayer.

Stoker faillit s’étrangler d’indignation.

– T’es un joli salaud ! affirma-t-il. Le trou est presque terminé, sale menteur !

– Beck soupira.

– Ça va ! concéda-t-il à regret. Je vais t’aider. À deux, on ira plus vite.

Muni de la seconde pelle, il descendit rejoindre son compagnon.

– Eh ! s’étonna celui-ci, j’croyais qu’il était plus prudent qu’un de nous deux fasse le guet !

– Mais non, bougonna le tire-au-flanc, c’est pas la peine puisque tout est peinard. Et pis avec la brouillasse, on risque ni d’être vus, ni d’être entendus. Allez, creuse !

Donnant l’exemple, il se mit au travail. Stoker, satisfait, l’imita.

Quelques minutes plus tard, une des pelles heurta quelque chose avec un bruit mat.

– Ça y est, jubila Stoker. C’est l’cercueil !

Ils achevèrent de dégager la bière puis, avec les lames des pelles et en utilisant les manches comme leviers, ils firent sauter le couvercle.

Une forme blanche, celle d’un corps enveloppé dans son linceul, apparut. Stoker écarta le drap du visage de la morte.

– Vise-moi comme elle est fraîche ! admira-t-il. Elle schlingue même pas !

– Elle est rudement mignonne, constata Beck en s’approchant.

Il prit le cadavre par les aisselles et Stoker, le saisissant par les jambes, l’aida à le soulever. Ils le firent basculer sur le côté de la fosse hors de laquelle ils s’extirpèrent ensuite.

Beck chargea la morte sur son épaule et alla l’étendre sur le tombeau où lui-même s’était restauré tout à l’heure.

– Commence à reboucher le trou, fit-il à son compère. Pendant ce temps, je vérifie en vitesse que le corps soit en bon état. S’agirait pas qu’not’client le refuse !

Stoker râla un peu pour la forme puis, le laissant à ses investigations, lui tourna le dos et se remit bravement à l’ouvrage, balançant sur le cercueil refermé de lourdes pelletées de terre.

Beck défit le suaire grossièrement cousu et considéra leur proie avec intérêt. C’était vraiment une belle fille, encore toute jeunette et d’une minceur que la mort, en tirant ses traits et en creusant ses joues, soulignait sans en altérer la grâce juvénile. De longs cheveux blonds et fins, que l’humidité plaquait contre la chair, encadraient la joliesse du visage à peine cireux. Le résurrectionniste caressa une joue du bout des doigts. C’était froid et très doux.

Il souleva la tête du cadavre dont il examina minutieusement la nuque. On ne l’avait pas trompé en le renseignant : il vit distinctement la plaie, qu’on avait tant bien que mal nettoyée avant l’ensevelissement. La fille était morte d’un violent choc sur le sommet du crâne. Un accident de travail, avait-on dit à Beck, survenu dans l’atelier où elle travaillait…

Il dégrafa le corsage, dénudant le buste du cadavre auquel on avait jugé inutile de passer des dessous. La famille avait sans doute préféré, par économie, récupérer son linge intime. Les seins étaient superbes, haut fixés et d’une opulence insolente. Ils commençaient à se marbrer de bistre, ainsi que le ventre.

Beck fit rouler le corps pour le retourner, jeta un regard sur le dos et les épaules. Tout ça était intact. Satisfait, il releva la jupe. Les jambes étaient également en parfait état. Allons ! le client serait content…

Les fesses de la morte étaient d’une rondeur appétissante. Il les parcourut de la main, s’émerveilla du velouté de cette chair dont la blancheur blafarde était estompée et comme adoucie par les ténèbres nocturnes. Il remit la fille sur le dos, glissa une main le long de ses cuisses sur la face interne de celles-ci, là où les vivantes ont la peau plus chaude. Il atteignit l’entrejambe et, bien qu’il fût suffisamment habitué à manipuler des cadavres pour ne pas être surpris par sa froideur, il apprécia délicieusement de sentir, sous ses doigts, combien cet endroit était glacé. Il passa ensuite la main sur le pubis qui s’offrait à sa caresse, frôlant à peine les poils soyeux qui frisottaient.

Revenant aux cuisses, il les écarta sans trop de difficulté. Comme il l’avait espéré, la rigidité cadavérique n’avait pas encore eu le temps de parachever son œuvre. Les pauvres enterraient rapidement leurs morts – et c’était tant mieux. Cela rendait certaines choses plus aisément possibles…

Stoker, cependant, comblait la fosse sans se soucier de ce que faisait son équipier. Pressé d’en finir et de convoyer la marchandise pour aller ensuite se réchauffer dans quelque taverne accueillante malgré l’heure tardive, il jetait à toute allure d’énormes pelletées et voyait avec satisfaction diminuer le tas de terre qui restait à remettre en place. Il travaillait avec tant d’énergie qu’il ne sentait presque plus la morsure humide du froid.

Enfin, il mit la dernière motte sur la tombe et, du plat de la pelle retournée, égalisa le petit monticule avant d’y replanter la croix. Il avait fait du bon boulot et l’on ne soupçonnerait pas, le lendemain, que la sépulture avait été profanée. Il ne restait plus qu’à remettre les fleurs à leur place.

Il se retourna pour les prendre et vit tout à coup ce que Beck faisait à la morte, sur le tombeau voisin.

– Ah ! s’exclama-t-il, s’pèce de fumier dégoûtant !

Beck se redressa, ricanant, en se rajustant.

– Ben quoi… Pendant que tu refermais le trou, je me suis un peu amusé, c’est tout !

Stoker rappliquait, furieux.

– Et qui qu’c’est qui s’est tapé tout l’travail, hein ? C’est moi, pendant qu’toi tu rigolais !

– T’avais pas besoin de moi, protesta Beck sans se démonter.

– T’aurais quand même pu m’attendre, c’est une question de principes !

Le petit homme défaisait déjà sa ceinture et voulait écarter son ami.

– C’est mon tour ! éructa-t-il.

– Pas question, trancha Beck.

Décontenancé, Stoker pleurnicha :

– J’peux bien m’distraire un peu moi aussi, quoi ! J’en ai pour deux minutes, pas davantage, pendant qu’tu remets les fleurs sur la tombe de la gosse…

– Non, décida Beck d’une voix sans réplique. La prochaine fois, ça sera ton tour. C’est promis. Mais pas cette nuit, on n’a plus le temps maintenant. Faut pas moisir davantage dans le secteur, ça deviendrait malsain.

Stoker hésitait encore.

– En plus, ajouta Beck pour le décider, faut livrer le colis tout de suite. J’ai dit au client qu’on serait chez lui avant deux heures du matin. Si on est en retard, il sera mécontent et on n’aura pas de pourboire !

– Comment qu’il s’appelle, l’client ? demanda Stoker résigné.

– C’est un étranger : Frankenstein.

 

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