La Comtesse au fouet

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MAC ORLAN Pierre

La MusardineLectures amoureuses


BDSMbourgeoisedomination F/HSM


240 pages


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Résumé

Une fois de plus, voici une véritable découverte. D’’abord inconnue de la plupart des bibliographies spécialisées, La Comtesse au fouet ou Belle et Terrible (on verra pourquoi ces deux titres) sera condamnée six fois par les tribunaux entre 1950 et 1954. Le livre, jamais réimprimé depuis, ne figure guère que dans Les Livres de l’’enfer, de Pascal Pia.
Mais ensuite son auteur est un important écrivain du XXe siècle.
Nous ajouterons que cet auteur, sous le couvert de l’’anonymat, n’’abandonnera guère le genre érotique (toujours dans le domaine sadomasochiste) que lorsque ses succès (et son appartenance à l’’Académie Goncourt), lui prendront la plus grande partie de son temps.
Bonne découverte, et bonne lecture.

Débuter la lecture

CHAPITRE PREMIER

Quand Mlle Maria Nicolaievna eut terminé son éducation dans l’un des couvents à la mode de Pétersbourg, elle rentra dans la maison de ses parents où l’attendait une gouvernante française chargée d’adoucir discrètement le rigorisme un peu vieux jeu des dames du Sacré-Cœur.

Mlle Maria était, à cette époque, une belle jeune fille brune, un peu pâle, de cette pâleur étrange des vierges du Nord.

Sa féminité déjà provocante attirait sur elle les regards concupiscents de toute la jeunesse dorée qui fréquente à Pétersbourg la perspective Newski, et, dans le sillage de ses jupes, bien des cœurs s’étaient trouvés entraînés, tant les charmes de l’adolescente provoquaient les hommes à sa conquête.

La vie et ses contingences eurent tôt fait de déniaiser la petite pensionnaire, aidée en cela par l’éducation ultra mondaine que Mlle Suze, la gouvernante, sut distiller goutte à goutte dans le cerveau curieux de son élève.

Mlle Émilienne Suze, qui suivit Maria dans tous les avatars de sa vie d’aventure et qui fut en quelque sorte son historiographe, était une adorable caillette blonde, d’un parisianisme à contenter les plus exigeants.

L’éclat de ses yeux doucereux et pervers n’était pas sans attirer le regard énervé des beaux officiers de la Garde, dont les tuniques blanches révélaient des pectoraux non sans charme pour des dames éprises de plastique masculine.

C’était le cas pour Maria Nicolaievna, dont l’éducation paternelle permettait toutes les libertés. La jeune fille avait fréquenté des ateliers et savait cacher le léger sadisme de ses désirs sous le manteau d’une éducation artistique sans scrupule. Un charme légèrement « rapin » palliait l’expression un peu cruelle de ses longs yeux admirables. Des yeux comme en ont révélé à la postérité les inquiétantes têtes d’impératrices égyptiennes, des yeux languides et durs, dont l’expression fit rêver, plus d’une fois, ceux que la science désigna pour violer les sépultures des Khéops, des Khephren et des Mykérinos.

Le charme oriental de ses yeux, Maria Nicolaievna le tenait sans doute d’une obscure aïeule enlevée au hasard d’un raid de Cosaques dans les prairies illimitées de la Transcaucasie asiatique.

Et c’était comme une vengeance atavique, un don légué par ses aïeules domestiquées, que ces admirables fleurs d’intelligence.

Tout le poison de cette âme de jeune fille émanait du velours brun des prunelles fixes, et comme ces plantes trop somptueuses dont la fleur est mortelle, les yeux de Maria devaient porter malheur aux hommes qu’elle désignait d’un regard.

C’était la vengeance posthume des aïeules asservies sous la nagaïka des cosaques-centaures.

Quand elle passait, moulée dans son « tailleur » signé à Paris par un couturier de la rue de la Paix, sa sveltesse robuste précisait dans une silhouette moderne, cette obscure « âme slave » dont les héroïnes déconcertantes firent rêver Dostoïevski.

L’héroïsme que certaines vierges déposèrent au pied d’un idéal humanitaire, Maria devait l’apporter dans la lutte cruelle et sans merci, une lutte qui devait la rendre supérieure par tous les moyens.

Éprise de Nietzsche et de l’orgueil de ses livres, elle se rêva au-dessus d’une humanité qu’elle méprisait, et l’homme, par le fait de sa suprématie sociale, lui parut digne de haine et d’avilissement.

Déconcertante d’humeur elle exerça sa domination sur la douce Française dont la faiblesse voluptueuse ne savait rien refuser.

Ainsi elle jouait avec sa demoiselle de compagnie, à peu près comme le chat avec la souris qu’il tient dans ses griffes.

Les parents de Maria, riches propriétaires, de mentalité médiocre, mettaient les escapades de leur fille sur le compte de « l’âge ingrat ».

Quelques menues cruautés qu’elle sut éparpiller sur la personne d’Émilienne et de sa femme de chambre parurent aux yeux de sa mère comme des énervements bien compréhensibles chez une jeune fille de son âge.

En effet, Maria devenait très nerveuse et certain jour qu’Émilienne lui lisait quelque livre d’exportation parisienne, elle eut une affreuse crise de colère parce que la jeune fille fatiguée, il était deux heures du matin, s’endormait sur les pages.

« Mais lisez donc… Qu’est-ce que vous avez… Vous mériteriez que je vous gifle, que je vous gifle, entendez-vous ? »

La jeune fille leva la tête et répondit : « Mademoiselle, je n’ai pas pour habitude d’être traitée ainsi, on ne m’a jamais… »

Elle ne continua pas… Maria s’était levée et la regardait bien en face, dans les yeux.

« Quoi… ? »

Cette fois la Française ne répondit pas, elle baissa la tête et se mit à pleurer comme une petite fille.

Mais, ce soir-là, comme les amants de l’Aligheri, elles ne lurent pas plus avant.

C’est alors que le conseil de la famille décida de choisir un mari digne de la fierté et de la hautaine prestance de Maria Nicolaievna.

On décida de « recevoir » et, pour inaugurer cette série de réceptions mondaines, un bal fut donné, où toute l’aristocratie pétersbourgeoise fut conviée.

Les invités furent nombreux ; c’est à peine si les domestiques, aux mollets cambrés dans les bas de soie blanche et le torse sanglé dans des habits à la française, eurent le temps de décliner les qualités des arrivants. Bientôt les grands salons furent remplis d’une foule d’habits noirs et de toilettes blanches, radieuses comme des bouquets de fiançailles.

Çà et là, un uniforme vert sombre ou le dolman cramoisi d’un hussard jetait une note éclatante et inattendue.

Maria Nicolaievna fut la plus belle parmi les plus belles ; une toilette blanche vaporeuse idéalisait sa beauté et faisait valoir la splendeur tragique de sa tête.

Elle souriait d’un joli sourire de triomphatrice car elle voyait monter vers elle, comme un encens, l’hommage de tous ces hommes influents, dont un geste, un seul geste de ses mains magiques, pouvait faire un esclave.

Elle se disait qu’on ne lit ces choses que dans ces contes, si mystérieux que la légende les place dans l’Orient inaccessible ; elle se disait cela et, sachant aussi qu’elle pouvait réaliser la fiction de ces contes, elle se sentait défaillir d’orgueil et de puissance.

Près d’elle, au-dessus de sa chevelure brune discrètement ramenée en bandeau, une fleur tropicale élargissait ses palmes comme un aigle déployant ses ailes.

C’était un symbole, le comte Carnoski, vieillard littéraire et romantique, le comprit. Il se trouvait devant une de ces rares figures dont le souvenir seul cerne les yeux des poètes. Il était poète et tout de suite s’approcha de la dangereuse idole.

Derrière l’éventail Maria écouta le « flirt » du soupirant quinquagénaire.

Il lui disait des choses éternellement redites mais que les nouvelles générations, exclusivement sportives, ne redisent plus et le vieux seigneur, pris lui-même au propre piège des galanteries subtiles qu’il détaillait, se voyait comme un galant marquis de cette cour de France, morte depuis plus de cent ans, mais dont la lumière continuait à s’épandre doucement sur son âme aristocratique.

Maria Nicolaievna ne l’écoutait pas ; elle ne vivait pas la minute présente, mais bien les heures futures qu’elle se plaisait à considérer comme idéales.

Elle se voyait l’épouse adorée, la reine dominatrice et autoritaire de cet homme qu’elle réduirait facilement au rôle d’esclave ; elle se voyait asservissant cette volonté à la sienne et cette victoire, qu’elle jugeait facile, la faisait sourire doucement.

Devant le geste gracieux de la jolie bouche, le comte s’affolait et cherchait des mots pour exprimer son adoration.

« Si vous étiez Romaine, disait-il, je vous parlerais dans la langue de Virgile, car la langue vulgaire qui sert de truchement aux exigences de la vie ne peut convenir pour supplier les déesses ! »

Le sourire de Maria s’alanguissait ; l’éventail battait plus vite, comme des ailes de colombe apeurée et le comte déposa ses lèvres tremblantes sur la main fuselée de la jeune fille.

*
*    *

Le mariage eut lieu avec toute la pompe désirable pour satisfaire l’orgueil d’une famille opulente et, le soir même des noces, la jeune Maria devenue la femme du comte Carnoski partait en voyage de noces.

La première étape avait été fixée d’un commun accord, à Bruges, en Belgique, et cela pour de bonnes raisons, particulières à chacun des nouveaux époux.

Le comte désirait vivre sa lune de miel dans cette ville calme et reposante, pour goûter plus complètement le bonheur de la possession et la comtesse pour mettre plus facilement l’emprise sur son mari.

Elle avait rêvé faire de cet homme sans volonté un esclave définitif.

Les bagages et les voyageurs débarquèrent un matin de printemps dans la vieille cité flamande aux exigences catholiques.

La campagne et les petits villages, semblables à ceux que peignit le doux Breughel de Velours, intéressèrent la jeune comtesse et firent rêver le comte dont l’âme mystique et confiante communiait avec les chastes artistes de la Flandre occidentale.

Un hôtel se trouvait libre près du Minnewater, le lac où l’on aime, dont les eaux clémentes favorisent les vœux des fiancés, le ménage s’y installa en compagnie de la petite Française, Mlle Suze. Madame la comtesse avait décidé de se fournir de domestiques dans le pays même.

Dans ce décor de religion et de silence, la jeune femme sentit le cortège des spleens envahir son esprit énergique et aventureux.

Mais comme elle avait maté les exigences de sa chair en épousant cet homme âgé et débile, elle dompta les exigences de son intellectualité et se contraignit à ce qu’elle se plaisait d’appeler « l’éducation matrimoniale » de son époux.

Elle « l’entraînait » chaque jour pour ainsi dire à se soumettre à ses caprices prédominants pour la moindre chose.

L’avis de Maria prévalait. Le vieux seigneur approuvait d’abord par galanterie et plus tard parce que les yeux de la belle jeune femme avaient sur lui un empire qu’il ne pouvait méconnaître.

L’autorité de la jeune dame s’exerçait d’ailleurs sur toute la domesticité et plus particulièrement sur la personne de Mlle Émilienne, dont la douceur nonchalante ne pouvait qu’accepter les pires exigences de la comtesse.

Ce dimanche-là, dans le grand salon de la maison du béguinage où demeuraient les Carnoski, Maria nerveuse et irritée par cette période d’attente qu’elle appelait irrévérencieusement la « voie de garage » distribuait les vexations à tout son entourage.

Son mari était parti à la chasse, dans les dunes, du côté de Knocke-an-Zee, et elle, heureuse d’être livrée à elle-même et à ses combinaisons, faisait supporter à Émilienne les rancœurs de sa vie conjugale.

La petite Française s’ingéniait à distraire sa maîtresse, s’attirant chaque fois des phrases malveillantes et des rebuffades continuelles.

« Émilienne je vous en prie, ne jouez plus du piano, vous m’agacez horriblement. »

La jeune fille fermait l’instrument ; au bout de quelques minutes Maria exaspérée l’interpellait.

« Ma pauvre fille, ne restez pas ainsi à ne rien faire, vous êtes là comme une souche ; remuez un peu, vous me faites mal aux nerfs ! »

À la fin Émilienne, malgré sa patience inépuisable, répondit vertement aux réflexions de la comtesse.

La pauvre fille eût donné tout au monde pour s’éclipser dans un trou de souris après cette parole malencontreuse.

La réponse malheureuse avait fait éclater l’orage et ce dernier fondait sur elle avec toutes ses conséquences,

« Ah ! par exemple, criait Mme Carnoski, c’est la première fois dans ma vie qu’une fille me manque de la sorte ; c’est ignoble ! Voulez-vous que je vous chasse, dites, le voulez-vous ? Si nous étions encore en Russie, je vous ferais fouetter toute nue par les gens de la police… Oh ! c’est cela que je voudrais… Je le veux… je le veux… je le veux ! »

Elle s’énervait de plus en plus en parlant et toute la sauvagerie ancestrale flambait dans ses prunelles amincies par la colère.

Émilienne abasourdie, subjuguée par cette femme qui la dominait et qu’elle craignait avec amour, voilait sa figure dans ses menottes.

De gros sanglots soulevaient sa poitrine et secouaient ses épaules.

Maria s’était approchée d’elle toute pâle, les sourcils barrant le front d’un trait volontaire et cruel.

« Émilienne, dit-elle, mais sa voix tremblait légèrement, allez dans ma chambre, vous trouverez un knout dans mon chiffonnier, vous le prendrez et viendrez me le remettre. »

Émilienne redoubla ses pleurs et à travers les doigts disjoints, ses grands yeux bleus regardaient ceux de sa maîtresse avec stupeur et incompréhension.

« Eh bien, allez ! »

Automatiquement, la jeune fille fit ce que la comtesse lui ordonnait.

Elle revint bientôt tenant dans ses mains l’instrument de supplice dont elle ne se demandait même pas l’improbable usage.

« Voici, Madame ! »

Ce fut tout ce qu’elle put articuler. Mme Carnoska prit le knout, assez semblable au martinet dont on se sert pour châtier les enfants, elle en fit siffler les terribles lanières et s’approchant d’Émilienne blême de terreur, sans dire un mot, mais les forces décuplées par la volonté, elle la prit par les épaules et l’amena près d’elle.

Assise sur le coin d’une ottomane, elle avait couché la jeune fille anéantie en travers de ses genoux.

D’une main, elle pesait sur la nuque délicate et blonde, et de l’autre elle relevait tout l’envol froufroutant des jupes et des jupons empesés.

Émilienne, domptée par l’irrésistible volonté du geste, n’eut même pas la pensée de résister.

Sous la poigne de la comtesse, elle devenait, comme au temps pas très lointain encore, où, petite fille, elle subissait l’outrageante punition des mains de sa mère.

Les jupons relevés sur les épaules, le pantalon, bombé par l’adorable plénitude des chairs de la croupe, apparut moulant indiscrètement les formes d’un derrière rebondi sans vulgarité.

À coups secs, la comtesse tirait sur les coulisses de l’intime vêtement. Alors la jeune fille, dont les joues s’empourpraient de honte supplia.

« Madame, madame, je vous en prie, ne faites pas cela, je mourrai de honte… C’est honteux… Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! »

Le pantalon écroulé et la chemise retroussée, le postérieur nu offrait la cible tentante de ses rotondités aux morsures du knout.

D’un bras impitoyable, Mme Carnoska brandissait les terribles lanières.

Un hurlement de bête blessée déchira l’air calme, en même temps que des stries rouges et violacées s’entrecroisaient sur la peau délicate d’Émilienne.

Vingt fois le bras s’abattit, et vingt fois les joues du postérieur torturé se zébrèrent affreusement malgré les ruades de la jeune fille et les soubresauts convulsifs de ses reins.

La correctrice, cruelle à l’excès, la fouetta sans pitié et pour sa chair blessée et pour ses sanglots pitoyables.

Comme à regret, elle jeta loin d’elle le knout qui s’étala sur le tapis, telle une bête tentaculaire, cependant qu’Émilienne, redressée, remontait son pantalon et réparait rapidement le désordre indécent de sa toilette.

« Vous avez été fouettée par moi, lui dit Maria en la fixant du regard, souvenez-vous que je vous fouetterai encore toutes les fois que je le jugerai bon. »

La pauvre Émilienne ne répondit pas et courut cacher sa confusion dans la paix discrète de sa petite chambre.

Elle répétait : « Mon Dieu, j’ai été fouettée à mon âge, comme une petite fille, j’ai reçu le fouet comme une gamine ! »

Elle se répétait cela, sans pouvoir trouver une parole de haine contre la comtesse, sans qu’un mouvement de colère la contraignît à se révolter contre le châtiment honteux qu’elle venait de subir.

L’eau froide dont elle lotionna son derrière enflammé calma la douleur et bientôt les bras repliés sous sa tête, elle s’endormit, le corps brisé et le cerveau vide.

Quelques jours s’étaient écoulés depuis la mémorable fessée d’Émilienne et la vie quotidienne avait repris son cours normal dans le cottage, quand un soir, après le souper, alors que les domestiques regagnaient leurs chambres, le comte pria sa femme de lui accorder un moment d’entretien.

« Mais, mon cher ami, lui répondit la comtesse, parlez tout de suite, je vois d’ailleurs où vous voulez en venir, c’est au sujet d’Émilienne que vous voulez me causer ?

— Oui, c’est au sujet de votre demoiselle de compagnie… enfin au sujet… de… cet incident… regretta… »

Maria lui coupa la parole et la voix sifflante :

« Écoutez, mon ami, une fois pour toutes, ne vous mêlez plus de mes affaires, surtout de mes rapports avec ma demoiselle de compagnie ; je l’ai fouettée, c’est très vrai et la fouetterai aussi souvent qu’il me plaira de le faire… Vous entendez bien, je suppose ?…

— Maria…, interrompit le comte interloqué, pardonnez-moi, je n’ai pas voulu dire, je n’ai pas voulu vous contrarier… Je voulais seulement vous… »

Il hésitait cherchant ses mots, effrayé par le regard étrange de sa femme, par l’énigmatique et ironique sourire de cette splendide tête de sphinx, dont il ne parvenait pas à saisir l’énigme.

« Je-vous-en-prie », et Maria scandait ses mots pour donner plus de force à ses paroles et aussi pour en corser l’insolence, « je-vous-en-prie, ne-me-parlez-plus de cela, je ne peux le supporter, j’ai du sang de cosaque dans les veines et, vous comme les autres, vous m’obéirez. »

Le comte, très pâle, s’était redressé et son bras se leva vers la comtesse.

Il n’acheva pas son geste. Rapide comme l’éclair, Mme Carnoska s’était emparée d’une cravache de jonc et, d’un coup violent, en balafrait la figure du comte.

Le gentilhomme, aveuglé par la morsure du jonc, jeta un cri de douleur et porta les mains à son visage.

La tête splendide de la Carnoska reflétait à ce moment de tels appétits de cruauté et d’atavisme barbare que le comte eut peur et qu’il éprouva la crainte, cette terrible crainte qui disperse la volonté et mate les esclaves sans espoir de révolte future.

Maria, désormais certaine de la victoire, reposa la cravache et sortit du salon en haussant les épaules, dédaigneuse et superbe.

Devant le mépris que sa femme manifestait pour lui, le comte ne trouva pas un mot de blâme, pas un geste pour se venger de l’insulte.

Écroulé dans un fauteuil, il pleura et sa fierté qu’il sentait disparue pour jamais et le rêve d’amour qu’il s’était plu à caresser.

Cependant la douleur et la honte de l’homme cravaché firent place à des sensations plus complexes. Le comte dont les idées tourbillonnaient vertigineusement, ne se donna pas la peine de les analyser ; mais il lui sembla que la morsure douloureuse se muait en un baiser sauvage et pervers, un baiser de feu, comme le sceau diabolique dont les satanes de la Magie marquent le front des âmes qu’elles ont damnées.

*
*    *

Il n’y avait plus de raisons pour demeurer à Bruges.

La comtesse, toute-puissante et sûre d’être obéie, désira rentrer à Pétersbourg pour reprendre le train de vie mondaine dont les complications excessives plaisaient à son caractère retors.

Le voyage fut pour le comte un véritable calvaire.

La fatigue agissant sur les nerfs de Maria, celle-ci ne permettait pas la plus petite observation et abusait de son autorité d’une façon indiscrète.

En sleeping-car, elle eut un flirt avec trois jeunes Américains, blonds et roses, vêtus tous trois d’identiques complets-blouse de drap verdâtre, les mollets tendus dans de gros bas de laine, feuille morte, les pieds chaussés de souliers pratiques.

La belle Slave séduisit les trois adolescents dont l’expérience purement sportive ne les mettait pas en garde contre les yeux étranges de la désirable jeune femme.

Quand ils descendirent à Cologne et qu’ils serrèrent une dernière fois la main de la comtesse, celle-ci sentit que les mains des jeunes hommes tremblaient malgré l’apparente vigueur du shake-hand.

« Ils étaient vraiment gentils », dit-elle à Mlle Suze un jour que, tout à fait en joie, elle prenait la jeune fille pour confidente ; « et avez-vous remarqué, Émilienne, comme ils étaient roses et timides ; j’aurais aimé les fouetter tous les trois. »

« Oh Madame ! » se contenta de répondre Émilienne tout émotionnée.

C’est ainsi que la mignonne rougissait chaque fois que le mot fouet était prononcé devant elle.

Elle avait gardé le souvenir de la terrible fessée de Bruges, elle croyait encore en sentir les cinglades et son chaste petit séant, bien moulé dans une trotteuse grise, se contractait craintivement par la magie seule du mot évocateur.

Le voyage se termina sans encombre et sans aventure.

Cette seconde partie fut plus agréable au comte dont la jalousie impuissante se calma dès que les Américains furent partis.

À Pétersbourg, Mme Carnoska lança des invitations.

Son salon, très fréquenté, était légèrement cosmopolite, et sa très grande liberté d’allure, ses relations despotiques avec son mari, éloignaient d’elle la société « ancien régime » de la cité des tzars.

Parmi les jeunes hommes que Maria contraignait à une adoration perpétuelle et presque sans espoir pour le culte de sa divine personne, elle avait remarqué un officier de l’artillerie de la garde.

C’était un beau garçon aux yeux rêveurs et vagues, des yeux de Slave, dont les ancêtres ont trop vécu.

Il s’était créé une réputation d’homme à femmes, due en majeure partie à la conquête facile d’une cabotine française dont les toilettes et la beauté avaient fait courir toute la haute noce de Saint-Pétersbourg.

Assidu des cafés de nuit où l’on s’amuse, le lieutenant Hüne savait rentrer dans un état d’ivresse suffisamment discret pour avoir la réputation d’un buveur émérite.

Ce soir-là au mess des officiers de la garde, le trompette de service vint lui apporter l’enveloppe mauve discrètement ornée d’une couronne comtale.

« Vous allez chez la Carnoska ? lui demanda le capitaine Borinoff. Méfiez-vous, mon cher, c’est une sorte de femme qui ne m’inspire que dans les romans ; des yeux admirables, j’en conviens, mais un peu trop à la Gogol ; il y a longtemps que nous sommes loin du siècle de Catherine et, pour ma part, je ne considère pas le knout comme un passage obligatoire du parfait amour.

— Mais qui vous parle de knout ? demanda un jeune enseigne rose et mince comme une jeune fille, je ne suppose pas que la Carnoska soit une fervente de la verge ?

— Ah ! jeune homme, jeune homme, vous ne pèseriez pas lourd dans les mains d’une pareille femme, vous et vos épaulettes. »

Et Borinoff, philosophe, continua la savante préparation d’un cocktail, cependant qu’Hüne bouclait son ceinturon et prenait congé de ses camarades.

Quand il arriva chez la comtesse, les salons étaient pleins de monde.

La première personne qu’il rencontra quand il eut présenté ses respects à la Carnoska fut son mari.

Le comte errait d’un groupe à l’autre, pitoyable et meurtri comme une marionnette détraquée.

Une lueur brilla dans ses yeux, quand il vit l’officier déposer ses lèvres sur la main énergique de sa femme, puis il haussa les épaules et reprit le cours de son interminable rêverie.

Pourquoi était-il jaloux ? Maria ne lui avait-elle pas assigné un rôle définitif.

Sevré de ses caresses, il aspirait plus que jamais à la possession de ce corps magnifique.

D’autres fois, il tremblait lui-même de l’irrespect de ses désirs.

Il en était arrivé à considérer sa femme comme une réincarnation de quelque princesse hautaine dont l’histoire de la Russie offre tant d’exemples. Elle était pour lui le symbole de sa volonté déchue et il se plaisait à voir revivre dans le cerveau de cette femme ce qui autrefois avait été l’apanage de sa race…

Un homme, un seul homme excitait sa jalousie, c’était ce Hüne dont la silhouette élégante lui déplaisait instinctivement.

Jusqu’alors, connaissant bien le caractère de sa femme, le comte la savait incapable de se donner aux hommes qui se prosternaient à ses pieds.

Elle recueillait les hommages comme un tribut obligatoire et remerciait l’humble troupeau de ses adorateurs en les humiliant comme elle avait su humilier son mari.

Avec Hüne, cela changeait ; l’officier, pressant et peu sentimental, désirait surtout la possession de cette superbe créature, une possession purement physique, toute de volupté charnelle et de bestialité érotique.

Le comte savait cela, comme tout le monde le savait, car le flirt de la Carnoska avec le lieutenant Hüne était la fable de toute la ville, et l’on en commentait les moindres incidents avec une regrettable publicité.

Hüne s’était approché de Maria et rapidement lui avait glissé ces mots derrière l’éventail :

« J’ai besoin de vous parler ! »

La Carnoska sourit, mais ses yeux se fixèrent sur l’officier ; celui-ci ne broncha pas, affectant de jouer avec la dragonne de son sabre.

« C’est bien ! ce soir, ma demoiselle de compagnie vous conduira chez moi. »

Quand les invités se furent retirés, le lieutenant simula une sortie et vint attendre dans un petit bureau Louis XV la visite de Mlle Émilienne.

Celle-ci ne tarda pas, elle entra silencieusement, un léger parfum de linon embaumé la suivait, la rendant plus troublante et plus désirable.

« Ma foi, pensait Hüne, je me contenterais bien de la demoiselle de compagnie ! »

Il voulut la lutiner ; la jolie fille se défendait avec un petit rire amusé roulant dans la gorge et tout de suite elle le prit par la main.

Hüne suivit Émilienne et se trouva subitement baigné d’électricité, dans un boudoir, dont la décoration peu féminine le déconcerta.

Sur les murs, des panoplies japonaises et tartares, des cimeterres recourbés, des yatagans damasquinés et des kandjars dont la poignée orfévrée étincelait du feu des gemmes voisinaient avec des armures mogoles et des casques étranges, dont les chimères accroupies sur le cimier grimaçaient.

Sur un secrétaire Empire traînait un petit revolver à crosse de nacre et cette arme moderne donna à réfléchir à l’officier sur les intentions galantes de la superbe créature qui lui avait fixé ce rendez-vous.

Elle entra.

Un « kimono » de soie noire, brodé par un artiste japonais, faisait ressortir la souplesse féline du corps de Maria et la beauté sauvage de sa tête impérieuse.

« Eh bien, mon cher, me voilà, que me voulez-vous ? »

Pour la première fois, bien qu’habitué à l’humeur hautaine de certaines dames, Hüne fut déconcerté.

« Voyons, Maria, vous savez que je vous aime, vous agissez mal avec moi, tantôt vos yeux me promettent les plus douces voluptés, tantôt votre inhumaine indifférence me désespère.

« Je vous assure que je vis comme une vraie brute en ce moment, je ne sais plus que faire et je n’ai de goût pour rien.

« Ce matin à l’exercice, j’ai failli me tuer. Mon cheval était au galop de charge ; tout d’un coup une figure se dresse devant moi : c’était votre adorable tête que je voyais là, à un mètre de mon cheval ; j’ai fait un écart brusque, si je ne me suis pas tué, c’est qu’il y a une Providence. Voilà tout. Mais cela ne vous intéresse pas ! »

Pendant qu’Hüne parlait, Maria n’avait cessé de jouer avec la crosse du petit revolver.

Une moue ironique gonflait ses jolies lèvres, et son regard coulé sous l’ombre des cils observait l’officier dont l’émotion sincère se laissait deviner dans le tremblement de la voix.

« Que voulez-vous que je vous dise de plus, me tuer ? – il haussa les épaules. La mort ne me fait pas peur, mais cela n’est pas une solution, je vous aime trop pour disparaître ainsi ! je vous veux, j’ai soif de vos baisers, ensuite… »

Son regard erra vague et lointain.

Cet homme était sincère et sa souffrance l’étouffait, l’empêchant de trouver les mots enjôleurs, les phrases savantes, capables de verser la tentation au cœur des femmes.

Maria ne lui répondait pas. Soudain, visiblement ennuyée de cet amour qu’elle jugeait par trop encombrant, elle se leva pour signifier congé à son importun soupirant.

L’insolence du geste réveilla le désir impérieux du mâle ; il s’élança sur la Carnoska et, lui tordant les mains, il cherchait goulûment à s emparer de ses lèvres.

Avec une vigueur peu commune, presque silencieusement, la comtesse luttait, essayant de dégager sa tête, le corps renversé en arrière. Elle allait faiblir et ployer sur les jarrets, quand son genou heurta l’homme au siège sensible de son désir animal.

De toutes ses forces elle pesa… Hüne, sous la douleur, desserra son étreinte, et la comtesse en profita pour se dégager et s’emparer du revolver qu’elle avait maintenant à portée de la main.

Sans mot dire, Hüne rajustait sa tunique, un peu calmé ; il songeait au scandale et surtout à l’impossible réalisation de son désir.

« Voulez-vous me faire sortir ? » dit-il.

Deux minutes après, dans la rue barrée par l’ombre épaisse du gardavoï, l’air frais reposa le sang qui affluait à ses tempes et qui injectait ses yeux.

Ne valait-il pas mieux que cette affaire se terminât ainsi ?

Il suivit la Perspective blanche, où l’ombre des becs de gaz dessinait de grandes croix sur le sol.

Un café de nuit laissait jaillir par ses fenêtres une musique de Tziganes ; la lumière orangée séduisit Hüne ; il y entra et, comme il était en uniforme, il demanda un cabinet particulier.

*
*    *

La scène de la veille ne laissa pas d’impressionner fortement l’esprit inquiet de la comtesse Carnoska. Une telle aventure répétée pouvait avoir des suites fâcheuses pour son bonheur et pour les plans d’avenir qu’elle avait conçus.

Qu’elle ait eu un caprice pour le beau lieutenant, elle ne le cachait pas ; mais elle préférait lutter contre l’amour alors qu’il en était temps.

Semblable à cette grande dame, dont Pierre de Bourdeille détaille avec complaisance les secrets d’alcôve, elle voulait posséder l’homme jusque dans les minutes les plus intimes de la vie.

La brutalité malheureuse de Hüne à son égard l’écœura et lui fit prendre en haine celui qui, la veille, avait pu faire vibrer ce cœur qui ne devait plus trouver d’émoi.

La comtesse rêvait maintenant, le menton obstiné, appuyé sur la paume délicate de ses mains.

Un pli de volonté inlassable barrait son front et donnait un aspect de dureté inlassable avec la douceur byzantine des traits.

Sur la figure de Maria se lisait la même expression cruelle que l’on découvre chez les impératrices des décadences romaines et asiatiques.

C’était comme une réminiscence vivante de cette étonnante Messaline de marbre dont la beauté déprimante du buste est enclose à jamais dans une des vitrines du Capitole.

Maria appuya sur un bouton dissimulé dans la tapisserie et presque immédiatement une femme de chambre apparut.

« Olga, vous préviendrez Monsieur que je désire lui parler !

— Bien Madame ! »

La femme de chambre s’éclipsa sans bruit pour transmettre le désir de sa maîtresse.

En passant devant Yégof, le cocher, elle eut un cillement entendu et murmura, rapide à son oreille : « Madame est en forme, ça va chauffer pour Monsieur ! »

M. le comte ne tarda pas à se rendre à l’invitation de sa femme, car celle-ci l’avait habitué définitivement à obéir au doigt et… à la baguette.

« Que voulez-vous, chère amie ? Vous m’avez fait demander, et je suis prêt à satisfaire vos désirs.

— Bien ! »

Maria était étendue sur une chaise longue et sans regarder son mari, sans même l’inviter à prendre un siège, elle parla de sa voix harmonieuse, un peu sèche, un peu monotone, mais dont le charme magnétique forçait l’attention de celui qui l’écoutait.

« Mon ami, si je vous expose un peu de moi-même, n’allez pas croire que je vous estime davantage ? Non, vous m’avez donné assez de preuves de votre faiblesse pour que je sois en mesure de vous juger incapable de me rendre service surtout si ce service demande du courage…

— Voyons, Maria ! interrompit le comte, dont la détresse navrante embuait de larmes des yeux fatigués par l’insomnie.

— Laissez-moi continuer… Je vous disais qu’il me fallait trouver un ami sûr et courageux et j’ai pensé malgré tout le trouver dans le mari que ma famille m’a donné. Vous savez que je ne vous aime pas, ou du moins pas à la façon des jeunes filles que vous vous plaisez à décrire dans des livres d’une sentimentalité ridicule.

« Je vous aime à ma façon, c’est-à-dire que j’ai besoin de vous pour imposer tout de suite ma volonté ; je ne vous aime jamais tant que lorsque vous vous effondrez sous les coups de cravache que je daigne parfois vous accorder.

« Soyez sûr que si je ne vous fouette pas comme je fouette Mlle Suze, c’est uniquement parce que l’anatomie qu’il vous faudrait exhiber n’est pas suffisamment tentante pour m’induire en de semblables procédés.

« Ne protestez pas, vous avez goûté l’âcre volupté de l’esclavage et vous ne pouvez plus vous en passer.

« Qu’y a-t-il de mal ?… C’est la vie et nous ne sommes responsables ni l’un ni l’autre, moi de vous flageller et vous de vous laisser faire.

« Je ne vous fouette pas comme je le devrais, car j’ai le mépris de votre faiblesse et je puis vous affirmer que je vous ménage plus que la chair jeune et appétissante de ma demoiselle de compagnie ; celle-là je la flagelle sans mesure comme je le ferais pour un adolescent, même un homme fort et je vous avouerais que c’est là mon rêve de tenir sous les verges la fierté d’un homme robuste dont je ferais l’instrument servile de mes idées les moins avouables.

« Vous êtes instruit ; vous devez donc savoir que je suis un cas assez curieux de psychologie féminine comme vous en êtes un pour le genre masculin.

« Vous avez eu le tort, peut-être, de laisser passer parmi les livres que vous m’avez prêtés, un livre de Sacher-Masoch, dont l’héroïne me plut comme un fidèle portrait de moi-même.

« Ce livre fit éclore en moi des appétits latents et qui s’épanouirent à mesure que les pages s’inscrivaient dans ma mémoire.

« Maintenant j’ai la hantise de faire souffrir et cela n’est pas toujours drôle, je vous assure, quand on ne peut pas la contenter.

« Vous êtes responsable de tout cela et je vous promets de vous le faire payer fort cher.

« Ceci dit en manière de préambule, pour bien vous prouver que je ne plaisante pas, j’arrive au point capital de mon entretien.

« En quelques mots, je voudrais me débarrasser du lieutenant Hüne, dont les assiduités m’importunent.

« J’ai songé à vous faire battre en duel tous les deux, mais j’ai craint que votre maladresse ne fût l’occasion d’une victoire pour votre rival ; alors une autre pensée m’est venue que je considère assez bonne et que vous exécuterez demain au plus tard.

« Voici le plan : je donnerai rendez-vous au lieutenant, il deviendra très entreprenant, surtout si je m’y prête un peu ; je demanderai du secours et vous arriverez car vous serez caché dans mon cabinet de toilette avec un revolver tout prêt. Vous tuerez votre rival et tout sera fini.

« Je puis vous assurer que venger l’honneur de son nom et de sa femme ne constitue pas un crime, tous les tribunaux vous acquitteront et la récompense que je vous accorderai sera douce et sans limites. »

Maria s’arrêta de parler, presque souriante ; elle prit une cigarette de tabac blond et l’alluma à la lampe qui grésilla.

Les yeux dilatés par l’épouvante, le comte regardait sans parler cette femme pâle dont le génie criminel échafaudait tranquillement le scénario d’un monstrueux attentat.

À cette minute il eut la sensation bien nette qu’il n’était qu’un jouet dans les mains de la comtesse, et qu’il ne pourrait jamais plus s’évader des chaînes invisibles dans lesquelles elle avait garrotté sa personnalité anéantie.

« Maria… demandez-moi tout !… Mais cela… je ne peux pas !… Soyez bonne… Je suis à vos genoux dans la posture suppliante d’un esclave, êtes-vous satisfaite ? »

Le comte s’était agenouillé et il cherchait fébrilement le bas des jupes odorantes pour le porter à ses lèvres.

« Je ferai tout ce qu’il vous plaira, mais ne me demandez pas de tremper mes mains dans le sang d’un homme qui ne m’a rien fait ! »

La comtesse se leva toute droite et toisant le malheureux écroulé à ses pieds, elle s’écria :

« Qui ne t’a rien fait !… Mais veux-tu donc, misérable esclave, veux-tu que demain je me livre à lui, veux-tu que, devant toi, je satisfasse à tous les caprices que la luxure lui suggérera ?

« Demain, m’entends-tu, je serai sa maîtresse et mon corps n’aura plus de secrets pour lui !

« Ses lèvres se poseront partout où ma chair est ambrée, et je lui rendrai ses caresses, tu seras le témoin de mon impudeur et le martyr de ta propre lâcheté !… Ne me touche pas. Ne me touche pas… Rampe… Je veux te voir ramper comme une bête immonde… et ferme les yeux… Tu ne dois pas me regarder… Rampe comme un chien !… »

Elle prit un knout.

La lanière se détendit dans l’air et claqua, le comte hurla de douleur, Maria venait de le cingler entre les deux épaules. Tout en se débattant sous les coups il s’était retourné sur le dos, essayant de protéger ses reins que la terrible courbache fouaillait impitoyablement. Maria ne perdit pas de temps et pour l’empêcher de crier, elle appuya sa fine bottine sur la bouche suppliante, pesant de toutes ses forces, tandis qu’elle continuait de fouetter le corps qui se tordait à chaque cinglée comme un reptile coupé en morceaux.

Quand elle s’arrêta, lasse de fouailler les chairs de son mari, celui-ci restait immobile comme ne sentant plus la douleur, ses yeux fixés sur l’indomptable jeune femme reflétaient une mystique adoration, une extase quasi religieuse et tout doucement, tout doucement, en signe d’humilité et de soumission, il léchait la bottine délicate dont la pointe pénétrait dans sa bouche comme une délicieuse poire d’angoisse.

*
*    *

Quand Hüne reçut le mot de Mme Carnoska, l’invitant à venir prendre le thé, il était en train de passer sa mauvaise humeur sur le dos de son ordonnance.

La lecture du billet parfumé eut pour effet immédiat de le faire sourire et la bonne humeur renaissant vite dans ce caractère violent, il gratifia le soldat ébahi d’un rouble dans la main et d’une tape amicale sur les épaules.

Puis il songea à sa toilette.

Quel costume mettrait-il pour avantager mieux sa superbe prestance ?

« Ah ! si j’étais resté dans le Caucase, je mettrais ma tcherkessa… Il est vrai que je ne l’aurais pas connue. »

En réfléchissant un peu plus, il s’habilla en civil et, deux heures après, il était admis dans l’hôtel Carnoski.

Maria était seule dans le salon quand l’officier entra, courbé en angle droit dans une révérence de cour ; elle lui tendit gentiment la main pour lui prouver que tout malentendu était dissipé.

Un joli sourire tendait l’arc affolant de sa bouche pulpeuse, et tout de suite Hüne fut de nouveau en sa possession.

Le même flux de sang colorait son visage et, dans le tumulte de ses sens, une seule pensée prédominait le désir de violer cette femme pâle et énigmatique.

Le sourire de la comtesse Carnoska se faisait plus pervers et devant la promesse tacite qu’il croyait lire au fond des yeux, Hüne n’hésita pas.

Il eut le geste maladroit et brutal du mâle qui s’attaque aux jupes d’une femme apeurée, sa bouche essaya de chercher le contact des lèvres retroussées par une instinctive répulsion.

Maria eut la crainte véritable de subir le contact impur de l’être qu’elle détestait ; elle poussa un cri d’épouvante que le piétinement de la lutte ne couvrit point.

Quatre coups de revolver éclatèrent successivement, avec un petit jet de feu et pendant quelques secondes l’atmosphère trembla, dans une fumée bleue.

Comme un automate justicier, le comte Carnoski, dont la figure ne reflétait aucune émotion, regardait Hüne étendu sur le tapis, la face tournée vers le sol et les bras en croix.

Un flot noir s’élargissait lentement sur le parquet et c’était le sang du jeune homme dont l’âme était déjà restituée à l’infini.

Sans émoi, la Carnoska enjambait le cadavre en retroussant ses jupes sur ses mollets, car la flaque de sang baignait ses bottines.

« Il faut faire enlever cela, dit-elle et prévenir la police ! »

Le bruit avait attiré les domestiques ; dans l’escalier, on entendait la voix de Mlle Suze qui s’affolait.

« Mon Dieu, mon Dieu, qu’y a-t-il ? » Quand elle vit Hüne étendu mort, elle demeura béante d’horreur et tomba évanouie.

Mais la police montait.

chapitre 1

L’ispravnick obséquieux commençait son enquête, interrogeant le comte avec déférence.

« J’ai défendu ma femme que cet homme voulait outrager », répondit-il simplement.

Son enquête terminée l’ispravnick se retira après avoir prié le comte de bien vouloir se tenir à la disposition de la justice.

Quand le comte se trouva seul avec sa femme et que le calme fut revenu dans l’hôtel celle-ci tint sa promesse.

Elle livra son corps de déesse à l’adoration mystique de celui dont elle avait fait un assassin.

Et ce fut dans une nuit rouge, où le sang avait coulé pour elle, que la comtesse, pour la première fois, sentit sa chair s’émouvoir.

Les ondes puissantes d’une volupté subite tordaient ses reins souples et des sanglots de joie roulaient dans sa gorge gonflée comme des roucoulements de colombe.

Sur le lit défait, elle était nue, si pâle qu’elle semblait morte, un cercle violet s’élargissait autour de ses yeux chavirés et tout son corps tremblait, baigné dans une extase infinie.

Ainsi la comtesse Carnoska connut l’amour dans cette nuit de meurtre, qui fut pour elle le baptême du sang ; elle y arriva fatalement par le génie morbide de sa race, et pour avoir suivi les traditions de ses ancêtres, elle goûta dans le meurtre la suprême joie que d’autres cueillent dans la vie harmonieuse.

*
*    *

L’affaire Hüne traîna en longueur et finalement fut étouffée.

Le comte Carnoski n’avait fait que venger l’honneur de sa femme et la justice des hommes a pour habitude de n’apporter aucune sanction dans ces sortes d’affaires.

Au surplus chez des gens bien nés et d’éducation suffisamment cérébrale, les remords, s’il y a lieu, sont un châtiment suffisant.

Le comte éprouva-t-il des remords ?

Nul ne le sut jamais.

Cependant il se voûtait davantage comme sous le poids d’un trop lourd fardeau.

Il ne sortait presque plus, ne fréquentait personne et restait des journées entières dans son cabinet de travail à contempler le portrait de sa femme.

Peut-être vivait-il chaque jour l’unique minute qu’il avait vécue le jour où Maria s’était donnée.

Peut-être ce jour-là avait-il eu la connaissance du bonheur, et par cela même la connaissance de Dieu qui n’est que l’expression conventionnelle de la félicité la plus absolue.

Aussi ne livra-t-il pas ce secret, car n’est-il pas dit dans un poème de Wilde que celui qui livre la connaissance de Dieu aux autres, la perd pour lui-même ?

C’est ainsi qu’il ne put survivre à ce grand bonheur.

Le comte mourut et comme l’héliotrope se tourne vers le soleil, il se créa une agonie de douceur et de beauté en tournant ses regards vers l’image sacrée de Celle qui était pour lui le commencement et la fin de toutes choses.

Tels autrefois les esclaves adressaient une dernière et muette adoration à Cléopâtre, dont les mains cruelles leur avaient distribué la mort.

La veuve prit, sous le voile, une allure plus autocratique et plus mystérieuse, car ce deuil, qui ajoutait un crêpe à sa toilette, n’était pas suffisant pour voiler la tragédie dont elle était la romantique héroïne.

Après les délais convenables, que la société imposait pour vénérer la mémoire du défunt, la Carnoska, libre et riche, ouvrit les portes de son salon.

Et ces portes étaient celles d’une vie nouvelle que la jeune veuve pressentait pleine de satisfactions.

Une foule d’adorateurs attirés par le danger d’un amour, même platonique, se rendirent en foule à une soirée concertante qui fut donnée à l’hôtel Carnoski.

Il y avait là des officiers, des banquiers, des hommes d’affaires et surtout des artistes.

Un sculpteur connu avait modelé la tête de la Carnoska dont l’expression cruelle l’inspirait pour une maquette destinée à symboliser la lutte des espèces pour le triomphe de la force sélectionnée.

Des poètes chantèrent ce qu’ils croyaient lire dans son regard et des adolescents rêvèrent de mourir pour elle un soir de bataille, les épées levées comme une moisson d’acier vers le ciel.

La jeune femme ravie de toute cette gloire qui l’environnait se faisait complice, et exagérait son rôle de femme fatale.

Toute autre qu’elle se serait brûlée à ce jeu dangereux ; Maria ne faiblit pas et très finement elle observait ses invités dont elle canalisait les forces intelligentes à son profit.

Depuis la mort de son mari, Maria ne pouvait plus se passer de Mlle Suze.

Tout doucement la rumeur publique chuchotait sur cette intimité des deux femmes, que l’on jugeait suspecte.

À dire vrai, la petite Française, asservie comme les autres aux caprices de son tyran féminin, l’entourait d’un tendre et délicat amour qui ne se refusait pas à des satisfactions trop intimes pour être détaillées.

Cela n’empêchait pas la pauvrette de subir les revirements fantasques de l’humeur de sa maîtresse.

Pas plus que par le passé, les fessées ne lui étaient ménagées.

Mais une volupté s’emparait de la jeune fille, une volupté faite de honte et de douleur.

Tremblante et déjà apeurée à la seule vue des verges de bouleau dont Maria se servait pour la fouetter, c’est avec une délicieuse émotion qu’elle sentait les mains impitoyables de la comtesse fourrager ses vêtements les plus intimes pour mettre à nu le fruit désirable qu’était son joli derrière rebondi.

Les cinglées qui marbraient l’une et l’autre joue du postérieur malmené ne laissaient pas d’être cinglantes ; mais la fessée administrée, cependant qu’elle reboutonnait ses pantalons, en sanglotant comme une petite fille, une sensation étrange s’emparait d’elle et c’est avec amour et docilité qu’elle se prêtait à certaines complaisances que la Carnoska exigeait de sa douceur et de sa perversité.

« Mademoiselle Suze j’ai apporté quelque chose pour vous », lui dit un jour Mme Carnoska en lui tendant un paquet.

Un peu rose de curiosité, Émilienne développa le paquet, et, toute désappointée, aperçut une grosse gerbe d’orties assemblées en verge.

Maria, qui riait de sa déception, lui dit : « Méditez ! la prochaine fois que vous le mériterez ou simplement quand je le voudrai, je vous fouetterai avec ceci !

— Oh madame, madame, mais cela doit faire horriblement mal… Ne soyez pas méchante, je vous en supplie ! »

Malgré la domination qu’elle exerçait sur sa charmante esclave, la comtesse ne parvenait pas à calmer sa soif d’autorité.

Émilienne répondait au désir immédiat de ses nerfs malades en se mettant elle-même dans la posture la plus convenable pour recevoir la fessée, mais elle n’était pas un jouet suffisant pour les fantaisies de la Carnoska.

Comme un superbe oiseau de proie, dont les yeux royaux cherchent la victime sur laquelle il doit refermer ses serres, la Carnoska recherchait dans son entourage la victime, ou plus exactement l’esclave sur qui elle aurait tous les droits.

Le choix demandait de l’audace et de la sagesse, car l’autorité de la comtesse ne se bornait pas à la satisfaction irraisonnée de ses ordres, elle voulait un esclave qu’elle put gifler, fouetter nu, humilier à son aise et même faire disparaître si tel était son bon plaisir.

Le luxe et la béatitude la rendaient plus désirable encore et elle n’eût pas manqué d’hommes qui se fussent damnés pour être admis à la servir.

« Il me faut un homme qui puisse supporter mes coups », disait-elle.

Prodigue à l’excès, l’argent filait sans compter en des dépenses dont l’excentricité excitait la jalousie des femmes.

Et cet argent, qui était la source de toute puissance, n’était pas sans inquiéter la Carnoska. Elle envisageait déjà la conquête d’une autre fortune pour remplacer celle que lui avait laissée son mari, et, parmi tous les hommes qui l’entouraient, elle sélectionnait, supputant les qualités et les vices, cherchant le point vulnérable, pour faire la blessure invisible qui devait la rendre victorieuse.

C’est ainsi qu’elle avait remarqué Yvanof, un avocat, qu’avec son instinct de grande aventurière elle avait jugé propre à faire un esclave soumis et intelligent.

Yvanof était un homme de quarante ans, au teint frais, rasé de près à l’américaine. Un commencement d’embonpoint alourdissait sa démarche et le rendait sympathique à première vue.

Il dirigeait à Pétersbourg un cabinet d’affaires et de gros commerçants ne craignaient pas de lui confier des sommes considérables.

Très retors, avec une mentalité digne d’un héros de Balzac, il passait pour être une des plus fines mouches du barreau.

Son éloquence sobre ne s’emportait point en vains effets de rhétorique, mais fouillait un caractère comme la pointe d’un scalpel fouille les chairs d’un cadavre, avec un rare esprit d’à-propos dont plus d’une crapule bénéficia.

Comme tant d’autres, il était amoureux de la comtesse Carnoska, mais, timide à l’excès devant cette femme, il se contentait de soupirer en silence n’osant lui avouer l’amour qui le torturait.

Maria s’en était aperçue, mais n’en laissait rien voir, attendant elle-même de bien connaître sa proie pour s’en emparer avec tous les atouts dans les mains.

Quand elle se sentit bien armée, elle jeta son emprise sur l’homme stupéfait d’un tel bonheur.

Toute la puissance énergique qu’elle possédait en elle, Maria la concentra dans les regards dont elle fixait l’avocat.

Et celui-ci, comme en extase devant elle, semblait le prêtre d’une religion païenne dont la superbe idole était une idole sanguinaire, impitoyable comme ces dieux carthaginois dont le peuple achetait les faveurs en les gorgeant de victimes toujours renouvelées.

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