LE DROIT A LA CARESSE

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AZRIA Luc

BrigandineMedia 1000


polar



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Résumé

Les pimbêches ont toujours eu le don de m’agacer et de me donner la trique. Les filles de bourgeois, leurs bonnes femmes, avec leur accent XVIe et leurs manières trou-d’balle-la-Duch’, ça me fait immédiatement monter à la tronche des envies de viol ! Mais celle-là battait tous les records. Pas plus tard que la veille, je l’avais vue s’autotrouducuter soi-même devant un public cosmopolite de bougnoules et de portos et elle se permettait de jouer les serrées ! Pas dégoûtée, la greluche ! Mais si ça la faisait reluire de faire son étroite pour le moment, j’avais rien contre ! On verrait bien, à la finale, celui de nous deux qui rirait le dernier.

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– Vous m’auriez vu vers la trentaine ! Un gaillard, mon vieux ! Rien de commun avec la loque que vous avez sous les yeux !

– Vous êtes encore pas mal ! a fait le petit homme à tête de souris, de son énervante voix flûtée. Il était trop complaisant pour être honnête ! Il hocha la tête doucement, comme pour souligner son compliment.

Évidemment, si l’on s’en tenait aux apparences, je trompais encore mon monde : un bon mètre quatre-vingt-douze, le quintal musculeux, la bonne vieille tronche de bébé joufflu, polie par près d’un quart de siècle de rasages, tous les signes extérieurs de la virilité, quoi ! À condition de faire abstention de la vilaine couleur grise qui filtrait de plus en plus sous le rose de ma peau !

Je pouvais comprendre que le nabot s’extasie !

Mais j’étais miné de l’intérieur et je le savais ! Nous n’étions d’ailleurs pas nombreux à le savoir : moi, mon toubib et les gens de l’hôpital qui m’avaient charcuté.

Quand je dis miné, ce n’est pas un vain mot. Piégé, ficelé, empaqueté sont des vocables encore trop faibles. Le nabot ne pouvait pas comprendre : il ne voyait pas l’Autre !

Je me suis penché par-dessus le bureau qui nous séparait :

– C’est l’Autre… il me grignote… j’ai chuchoté. Pouce par pouce ! Oui, monsieur ! Et je me suis rassis.

– L’autre ? il a demandé, un peu inquiet. Il devait me prendre pour un allumé.

– Parfaitement, monsieur Bruckberger. L’Autre ! Mon pacemaker !

Et j’ai pointé vers ma poitrine un doigt discret, tout en posant sur mes lèvres mon index tendu :

– Chut !

Ça peut sembler con, mais j’aime pas m’imaginer qu’il puisse m’entendre parler de Lui.

Le petit homme a reculé ses fesses vers l’arrière de Mon fauteuil. Je le dominais d’une bonne tête et demie ! Je devais avoir l’haleine un peu lourde. Mais ça, c’était son problème.

– Aaaah ! Parce que vous…?

– Eh oui, je… C’est pas fabuleux, ça ? Lamentable, ouais !… Et à trente ans, encore !

– Et… ce n’est pas gênant, dans votre profession ?

– Une croix ! Une croix, monsieur Bruckberger ! j’ai soupiré.

– Ça ne vous empêche pas de boire ?

– Tout ! Je peux tout faire ! Fumer, baiser, boire ! TOUT ! À condition de faire attention ! Le seul foutu problème, c’est cette électrode, qui risque de se débrancher pour un rien : un geste brusque, un coup, un effort ! Voyez-vous, monsieur Bruckberger, dans ma situation, c’est plus un problème mental qu’un problème physique ! Mon truc, c’est que je n’y crois pas à ce satané gadget ! Pour moi, ça ne peut PAS fonctionner ! C’est TOUT !

Je ne sais vraiment pas pourquoi je lui racontais tout ça ! Après tout, c’était un client ! Un client potentiel, peut-être, mais un client tout de même ! J’étais bourré comme une queue de pelle et dans une phase bavarde, voilà ! Un zest de mélancolie par-dessus et la veine de la confidence laisse gicler son beau sang rouge ! Et puis, bien fait pour lui ! Ce mec n’avait qu’à éviter de faire irruption chez les gens en dehors des heures de bureau ! On a bien le droit de tramer un peu dans ses locaux passés six heures, sans se faire emboucaner par un mironton à tronche de souris, doté d’une voix de fillette et curieux comme une pie. Il venait me proposer une affaire… louer mes services… bon !… il pouvait bien m’écouter un peu délirer !

J’étais reparti sur mon entrevue avec le cardiologue qui m’avait conseillé la pose de ce foutu bidule ! Surréaliste, la converse !

Moi : – Z’êtes bien sûr que ça marche, votre truc, au moins ?

L’homme de l’Art : – Vous n’avez pas VRAIMENT le choix, monsieur Maublanc !

Monsieur Maublanc, c’est moi. Vous avez probablement saisi la coupure.

– Je n’ai pas VRAIMENT confiance, non plus.

Le toubib : – La quasi-totalité de la Faculté y croit, monsieur Maublanc !

– Ça me fait une belle jambe !

Finalement, bien sûr, j’ai accepté. Le moyen de leur dire NON ! à ces spécialistes ? Mais je me suis toujours méfié de ce sacré bidule. À tel point que je ne peux me résoudre à y penser que comme à l’« AUTRE ». Tellement j’ai l’impression que nous sommes désormais deux à nous partager mon corps !

Je vais pas vous raconter ma vie. Je vous fais un bref résumé, en dix lignes. À 25 ans, j’avais fait tous les métiers ! Tous les métiers de merde, je veux dire : loufiat, la plonge, un peu de trafic d’or, pour rendre service, un peu l’indicateur, pour surnager ! Mes seuls bons souvenirs de l’époque, c’est les séances de tir du samedi matin au stand de Versailles, avec les gros-bras de l’Anti-Gang, dont j’étais devenu un peu la mascotte, et mes premiers quinze jours de mariage avec ma femme. Le reste, c’était couilles pleines et bourse vide ! Je me serais bien fait flic mais, sans diplôme, l’idée de gravir un à un tous les échelons me coupait les bras.

La mort de mon vieux m’a tiré de la mouise. On pouvait pas se blairer, tous les deux ! Quinze ans qu’on s’était pas vus ! Il n’était pas assez démerde pour savoir comment il fallait s’y prendre pour me déshériter. Du coup, quand il a eu la bonne idée de casser sa pipe le jour même où il prenait sa retraite, je me suis retrouvé à la tête de quarante ans de labeur et d’éconocroques. Son pognon puait la sueur, mais j’allais pas cracher dessus ! À cheval donné on ne regarde point la bouche, j’ai toujours dit !

J’ai acheté une armurerie. Pas bien grande, mais juste assez pour qu’on vive à deux dessus. Mes potes de la Rousse m’ont gentiment aidé à me mettre en selle : c’est qu’il en faut des licences, dans ce genre de job, et des certificats de moralité, et des casiers judiciaires vierges, et tout et tout !

J’ai acheté une armurerie et, deux ans après, j’ai mis la clef sous la porte. Dépôt de bilan, faillite, la pente savonneuse ! Le malheur, c’est que je préférais les calibres aux affaires, et le pastaga aux calibres : mauvaise gestion, on appelle ça !

Gérant salarié, licencié économique, chômage technique, ANPE, ASSEDIC, recyclage. Deux ans durant, j’ai croqué les prébendes étatiques en me roulant les pouces. J’étais pas vraiment fier de moi, mais ça payait amplement le pastaga.

Du coup, je bouffissais à vue d’œil. Je picolais trop, je fumais trop. Ma femme a commencé à me trouver une tête de beauf, et à le dire un peu trop haut. J’ai offert le divorce : j’aime pas les beaufs !

Après, les choses se gâtent. Faut pas croire que parce qu’on était séparés de corps, elle pouvait se permettre de prendre un amant dès que j’ai eu le dos tourné ! Tant qu’elle portait le beau nom de Maublanc, elle n’avait pas le droit de le tramer dans la boue.

Un bon pote m’a refilé le condé ! On l’avait vu monter dans un hôtel avec un godelureau. J’ai mené ma petite enquête. Ma première filature ! Pas la plus facile, je dois le dire : la moitié au moins des filés me connaissaient par cœur. J’ai donc été mon premier client ! Je peux dire que c’est cette première aventure qui m’a donné le goût, et l’idée, de devenir détective privé.

On m’a bloqué le bras juste au moment où j’allais le terminer à la main, le gigolpince de Madame : un freluquet aux membres déliés, vêtu de fringues importables par un homme qui se respecte ! Elle peut dire qu’elle a eu de la veine, la garce, parce qu’après en avoir terminé avec lui, j’avais la ferme intention de me la goinfrer, elle, rien que pour lui montrer qu’elle était toujours à moi ! C’était peut-être une salope, mais c’était une salope rudement bandante !

Pour mon nouveau job, les copains de la Préfecture m’ont encore bien appuyé. Les affaires ont marché calmos, pendant deux piges. Jusqu’au jour où, en plein mitan d’un constat d’adultère, pendant que je reluquais à l’œil une belle salope à loilpé que notre intrusion venait de tirer de son orgasme un peu brutalement, j’ai senti mes jambes s’alourdir ; sur le coup, j’ai mis ça sur le compte d’un vieux retard de sommeil et de quelques cuites récentes. Je ne me suis pas arrêté de mater pour si peu : l’adultéresse avait des cuisses superbes, un cul à damner Dieu le Père lui-même, avec toute sa Sainte Famille Tuyau de Poêle, et elle n’arrêtait pas d’en frétiller en hurlant qu’on n’avait pas le droit, et qu’il fallait qu’on sorte tout d’suite, bande de vic’lards ! qu’elle allait faire appeler la police, etc. L’huissier et le commissaire se fendaient franchement la pêche. Moi, j’étais tout attendri : la scène me rappelait ma femme et son petit marquis. Puis mes oreilles ont bourdonné. Des milliers de mouches luisantes se sont mises à voltiger devant mes yeux. Impossible de les compter, y’en avait trop. Mon visage a viré au brique, paraît-il, tout d’un coup, et je suis tombé tout droit, en travers du lit. Je me suis réveillé à l’hosto. Un connard de toubib me racontait sa vie :

– Ça va mieux, monsieur Maublanc ?

– Mieux que vous, mon vieux !

C’est vrai, quoi ! Avec sa gueule de raie pas fraîche, il avait l’air à tout moment à deux doigts de claboter !

Il n’a pas répondu à cette boutade. Il s’est mis à délirer sur ma « cardiomyopathie éthylique », soi-disant ! Éthylique, je voyais à peu près de quoi il retournait. Le reste ! Bref, après m’avoir assené son jargon pendant une demi-plombe, genre… influx cardiaque… mauvaise conduction… dégénérescence… faisceau électrique qui traverse votre cœur… de haut en bas… syncopes fréquentes… qui risquent d’être mortelles… il a enfin démasqué ses batteries :

– Il va falloir vous poser un pacemaker, mon vieux. Vous savez ce que c’est, naturellement ?

Vous connaissez la suite. On m’a branché sur piles. Une batterie sous l’aisselle gauche, à la place qu’occupe normalement le holster. Une électrode dans la veine cave, qui passe par la sous-clavière, et se fixe à l’autre bout au ventricule droit. Un cyborg ! Une espèce de machine humaine, mon cher Bruckberger !

– Si on en revenait à nos moutons ? a fait patiemment le petit homme à tête de souris. Il avait la tronche de Croquignol, quand on l’examinait bien !

– Nos moutons ? Quels moutons ? j’ai demandé, éberlué, tout en nous resservant deux pastis. Il a posé sa main à plat sur son verre, en signe de refus poli :

– Merci, j’ai assez bu ! Je suis venu vous voir parce que j’ai décidé de louer vos services. Vous vous souvenez ?

– Vaguement ! J’ai l’impression que c’était hier !

– C’était il y a un quart d’heure. On m’a recommandé votre Agence !

Pas besoin de demander qui. J’avais encore de bons potes, à la Tour Pointue !

– Vos tarifs… a-t-il commencé.

– 25 dollars par jour, plus les frais ! je l’ai interrompu, en éclatant d’un rire énorme. Cette réplique m’a toujours fait hurler ! J’ai sifflé mon verre de 51 cul sec.

–… seront les miens ! a-t-il continué sans s’offusquer.

Je l’ai regardé par en dessous. Il m’a regardé par en dessous. Il guettait mes réactions.

– Ça peut vous mener loin ! j’ai dit lentement.

– Dans les limites raisonnables, naturellement ! il a ajouté, sans sourire. Mille francs par jour, ça vous semble correct ?

– Ça dépend de ce que je suis censé faire pour les gagner ?

– Vous voulez parler de vos rapports avec la Loi ? Vous n’aurez pas à franchir les limites de la légalité ! m’a-t-il rassuré.

– Ça, je m’en tape ! Ça ne serait pas la première fois ! Je veux parler des risques physiques immédiats…

– Vous pourrez toujours laisser tomber, quand vous jugerez que l’enjeu n’en vaut pas la chandelle !

Mille francs par jour, ça ne se trouve pas sous les pieds d’un cheval ! Avec un minimum de vase je pouvais faire durer ! J’ai fait O.K. de la tête.

Il a fouillé dans son crapaud et a fait glisser une diapo vers moi, sur le bureau.

J’ai jeté un coup d’œil. Et j’ai réprimé une grimace discourtoise. Une grosse don-don en short à fleurs me souriait de toutes ses dents, sur fond de pinède bretonne.

– Vous êtes vicieux, vous ! j’ai observé.

Il a levé un sourcil circonflexe et interrogateur.

– Si c’est elle qui vous fait cocu, faut que vous ayez la moelle pour la faire rechercher, à mille francs par jour !

– Eh, pardon ! Ça, c’est ma femme !

Il a repris la photo, l’a rangée soigneusement et m’en a tendu une autre.

– Ma fille ! elle a quitté le domicile paternel, il y a plus de deux mois. Elle était descendue acheter des blondes ! Retrouvez-la-moi !

J’ai marqué une petite pose, avant de zyeuter la nouvelle diapo. Puis, je l’ai levée dans la lumière, à hauteur de mes yeux. Évidemment, c’était plus du tout le même tabac !

C’était sûrement une photo magique, bourrée de vitamines, revitalisante. Parce que rien qu’à jeter un cil dessus, je me sentais déjà beaucoup plus sobre.

 

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