Acheter

Disponible sous 48 heures
9€95 Acheter

Télécharger Format Epub

Téléchargement immédiat
8€99 Télécharger

Résumé

Charlotte arrive un beau matin, conduite par son père, dans la biscuiterie du comte Z. Elle sera prise sous la protection de Mélanie, la maîtresse du comte, qui règne en despote absolue sur les biscuitières. Initiée aux joies troubles du saphisme par Mélanie qui ne tarde pas à en faire sa poupée, Charlotte est bien vite entraînée dans des jeux de domination particulièrement scabreux sur la personne du garçon de bureau, Philéas. Après quoi Rosalinde Darley, la fille du pasteur, voyeuse impénitente, lui fera découvrir peu à peu tous les secrets de la biscuiterie…

Ayant écrit une centaine de « romans de gare » et « produit » dans son atelier près d’’un millier, Esparbec est remarqué par Jean-Jacques Pauvert qui édite La Pharmacienne dans la collection qu’’il dirige à La Musardine. En 1998, un récit autobiographique, Le Pornographe et ses modèles, attire l’’attention de la critique. Quant à La Pharmacienne, il devient en quelques mois un « livre culte ». D’’autres romans vont suivre, où sa verve « démoniaque » se donne libre cours : La Foire aux cochons, Les Mains baladeuses, Amour et Popotin, Le Goût du péché, Monsieur est servi, La Jument, Le Bâton et la Carotte, Frotti-frotta

« Le plus emblématique des pornographes contemporains. », Le Monde
« Le porno réclame d’’être décoré, bien fourni en préliminaires. Et c’’est en raccrochant ses livres à cet art du superflu qu’’Esparbec livre des romans pornographiques très divertissants. », Les Inrockuptibles
« De longues et minutieuses descriptions, une insistance obsessionnelle dans celles des sexes de femmes, des actes sexuels divers décrits avec une grande véracité physiologique et le refus systématique de toute exagération métaphorique. », Brain Magazine

Débuter la lecture

CHAPITRE PREMIER : COMMENT JE DEVINS FILLE DE BUREAU

J’approchais de mes seize ans, quand mon père, voyant le peu d’enthousiasme que j’apportais à mes études, prit le parti de me faire entrer comme apprentie à la biscuiterie, une des nombreuses entreprises que le riche comte Zappa, notre propriétaire, possédait dans la région.

Je n’en menais pas large le jour où il m’y conduisit ; il faut dire qu’au village, les bruits les plus fâcheux couraient sur les mœurs des biscuitières. Mes sœurs aînées qui avaient dû y travailler toutes les deux pendant quelques mois avant de se caser m’avaient raconté que les contremaîtres menaient la vie si dure aux ouvrières pour les obliger à coucher avec eux qu’elles n’avaient toutes qu’une idée en tête : trouver au plus tôt un imbécile qui les épouse pour les délivrer de ce bagne.

Mais toutes n’avaient pas la chance qu’avaient eue mes sœurs, aussi, en attendant de dénicher ­l’oiseau rare, étaient-elles obligées de subir la loi des ­contremaîtres qui les traitaient comme des esclaves quand elles re­fusaient de céder, et comme des putains quand elles se soumettaient à leurs désirs. Hors de l’usine, habituées très tôt aux plaisirs de la chair, elles passaient d’un amant à l’autre dans l’espoir de faire une fin, mais comme elles les recrutaient le plus souvent parmi les vauriens qui fréquentaient la salle de billard, et qu’ils ne cherchaient, quant à eux, qu’à se les échanger pour coucher avec toutes, elles n’étaient guère mieux loties avec ces chenapans qu’avec les contremaîtres qui abusaient d’elles.

Connaissant leur réputation de filles légères, des hommes de la ville voisine venaient régulièrement, en fin de semaine, les chercher à la sortie de l’usine et les emmenaient en voiture pour faire la foire à Londres d’où elles revenaient par le car, le lundi matin, avec des teints de papier mâché, en se vantant de s’être amusées comme des folles.

Mon père n’ignorait rien de cela, mais il comptait sur la sévère éducation religieuse que nous avions reçue, mes sœurs et moi, pour me protéger contre les dangers de la corruption. Il me renouvela néanmoins ses mises en garde contre les tentations que je pourrais subir de la part de ces filles dépravées.

— Ne les écoute pas si elles te promettent monts et merveilles. Ce sont des pécheresses. Contente-toi de travailler, d’obéir aux ordres sans discuter, et de rapporter ta paye à la maison. Nous en avons bien besoin pour te constituer une dot, et te marier au plus tôt comme tes sœurs avec un brave garçon sans imagination. Une fois mariée, tu pourras courir le guilledou tant qu’il te plaira, cela ne tirera plus à conséquence !

Il avait parfois des sorties de ce genre, bien surprenantes dans la bouche d’un homme qui fréquentait assidûment l’église, mais sa religion, qui était sincère, était tempérée par un solide bon sens, et il avait sous les yeux l’exemple de mes sœurs qui ne se gênaient pas pour cocufier leur mari. Il ajouta qu’au cas où les contremaîtres me chercheraient noise, je ne devrais pas hésiter à me placer sous la protection de Mme Mélanie, la secrétaire de direction, une ancienne condisciple de ma mère.

Nous arrivions en vue de la biscuiterie, une imposante et lugubre bâtisse qui se dressait à l’abri d’un rideau de peupliers, dans une anse de la rivière. L’air empestait la vanille artificielle quand nous franchîmes les grilles pour entrer dans la cour pavée. Je me dis que j’allais vivre dans cette puanteur sucrée pendant les semaines, les mois à venir, peut-être même pendant des années, et une angoisse inexprimable me serra le cœur.

Mon père m’aida à descendre de sa camionnette. Toutes les filles qui, assises çà et là sur les pelouses qui entouraient la cour, attendaient l’­ouverture de l’usine, nous observèrent curieusement. Quelques-unes étaient en compagnie de leur amant du moment, et la plupart d’entre elles fumaient. Je fus surprise de les trouver coquettement mises et maquillées comme des filles de la ville. Les plus délurées avaient tellement de fard aux joues, de noir aux yeux et de rouge aux lèvres qu’elles ressemblaient à des poupées de bazar. En outre, toutes étaient fort court-vêtues, ce qu’autorisait la saison, le printemps étant fort précoce cette année-là, et elles montraient leurs jambes sans parcimonie sous prétexte de profiter du soleil matinal. On pouvait voir là une bonne trentaine de ces filles dont les âges s’échelonnaient entre quinze et trente ans. On se serait cru dans une volière tant toutes jacassaient d’une voix haut perchée.

Elles firent silence quand nous passâmes devant elles ; quelques-unes se poussaient du coude en riant sous cape. À peine les eûmes-nous dépassées que des gloussements s’élevèrent.

— Il y a du bizutage dans l’air ! cria une fille à une autre, et toutes s’esclaffèrent.

Mon père témoigna sa contrariété en fronçant les sourcils et en pressant le pas. Fort heureusement, à ce moment même une sirène se mit à mugir, et les portes de la biscuiterie, mues par un mécanisme électrique, pivotèrent sur leurs gonds. Toutes les filles se levèrent et jetèrent leur cigarette, car le comte Zappa interdisait qu’on fume dans l’enceinte de l’usine. Celles qui étaient en galante compagnie se donnèrent en spectacle en embrassant leur amant sur la bouche. Après quoi, elles se dirigèrent sans hâte excessive vers le porche.

Nous ne prîmes pas le même chemin ; mon père me conduisit vers les bureaux, ils se trouvaient à l’extérieur du corps de logis, dans les anciennes écuries qu’on avait aménagées en locaux administratifs dix ans auparavant quand le comte Zappa qui venait de s’installer dans la région avait racheté plusieurs propriétés laissées à l’abandon, dont cette ancienne gentilhommière qui tombait en ruine et qu’il avait fait transformer en biscuiterie. Mon père, qui était charpentier, avait participé à la construction des bureaux, et il me fit admirer la qualité de son travail. Le couloir que nous remontions était, en effet, boisé et lambrissé dans le goût du siècle dernier, dans des tons très chauds. Cependant, tout au bout, à l’endroit où il bifurquait, je vis qu’on avait mutilé les boiseries d’une façon scandaleuse : toute une partie du mur était couverte de graffitis tracés avec des limes à ongles, des crayons à paupières ou du rouge à lèvres. Mon père m’apprit que c’était ici que les ouvrières, chaque semaine, venaient attendre leur paye devant le bureau du comptable, Mr Farnèse.

— Ces filles ne respectent rien ! me dit-il, plein d’indignation.

En revanche, l’autre embranchement du couloir qui menait au bureau de la secrétaire était d’une propreté parfaite et embaumait la cire d’abeille. Je respirais avec volupté cette odeur qui nous changeait agréablement de la douceâtre puanteur de la vanille qui régnait partout ailleurs. En même temps, un sentiment d’envie me mordait le cœur ; je me disais que Mélanie, la secrétaire du comte, avait bien de la chance de ­travailler dans un endroit si douillet et si calme, à l’écart de l’usine.

Je n’eus pas le loisir de laisser ces pensées s’attarder. Une porte s’ouvrit, et nous vîmes paraître le vaste embonpoint et la trogne rubiconde de Fenimore Carmody, le minotier qui fournissait l’usine en farine. Sa fille aînée, Melinda, une pimbêche qui jouait les princesses, se tenait derrière lui. Elle faisait grise mine. Je ne pus faire autrement que de remarquer qu’à son habitude, elle était habillée fort élégamment, bien qu’elle n’eût qu’un an de plus que moi, ce qui lui donnait l’allure d’une demoiselle, alors que ma mère persistait à m’habiller comme une gamine. J’avais toujours détesté Melinda, à cause des grands airs qu’elle se donnait, mais aussi, et même surtout, parce que je lui enviais sa beauté. Elle avait un teint très clair, comme je n’en vis jamais à personne, et de grands yeux de biche, une bouche minuscule et bien dessinée, un nez très pur ; ajoutez à cela les plus beaux cheveux blonds du monde, qu’elle laissait flotter sur ses épaules, comme une crinière, et un corps élancé de mannequin déjà orné de rondeurs fort appétissantes. Vous comprendrez aisément que les autres filles ne l’aimaient guère. Elle me toisa avec dédain comme chaque fois que le hasard nous mettait en présence, pendant que mon père et le sien échangeaient leurs politesses.

— Alors, comme ça, toi aussi, Carmichael, tu amènes ta brebis à l’abattoir ? N’est-elle pas un peu jeunette ?

— Il n’est jamais trop tôt pour découvrir les saines vertus du travail, répondit pompeusement mon père. Mais toi-même, Carmody, un homme aussi riche que toi… Cette grande demoiselle ?

Melinda se fendit d’une sèche révérence.

— Oh, ce n’est pas pareil, fit rondement le minotier. Je ne l’amène ici que pour qu’elle se forme aux travaux d’écriture, avant de la placer à Londres, chez un avocat de mes amis. Mélanie m’a promis un emploi de bureau dès que la place serait vacante. Cela ne saurait tarder !

La jalousie m’empoisonna ; cette garce de Melinda allait travailler ici, dans ce bon parfum d’encaustique, pendant que je suerais à l’usine. Les larmes me montèrent aux yeux. Carmody prit un ton confidentiel :

— Néanmoins, comme le comte, avec qui je suis en très bons termes, ne veut pas avoir l’air de faire du favoritisme, Melinda va travailler pendant une semaine ou deux à l’empaquetage… (Voilà donc pourquoi elle arborait cette mine maussade.) ­Monsieur Simms, le contremaître principal, qui est de mes amis, va lui dénicher une planque, afin qu’elle patiente en attendant qu’un emploi de bureau se libère !

Mon père accusa le coup ; il n’était pas moins jaloux de la réussite sociale du minotier que moi de la beauté de sa fille ; cette faveur de plus lui parut certainement fort injuste.

— Allez, viens, ma cocotte, allons te présenter à Monsieur Simms, fit jovialement Carmody.
À la revoyure, Carmichael, et bonne chance avec la tienne. Si tu veux, ajouta-t-il, en prenant un air important, je pourrais dire un mot à Simms pour qu’il lui trouve un petit boulot pas trop fatigant !

Mon père le remercia du bout des lèvres, et, me prenant par le bras, il poussa la porte qu’avait refermée le minotier et me fit entrer chez Mélanie.

Pour la bonne intelligence de ce qui va suivre, je vais ouvrir maintenant une brève parenthèse afin de vous présenter le personnel administratif. Tout d’abord, donc, au sommet de la hiérarchie, il y avait Mélanie, une ancienne maîtresse du comte Zappa. En tant que secrétaire de direction, elle avait la haute main sur tout le personnel, y compris celui de l’usine. Même Mr Simms, qui régnait en tyran sur les biscuitières, était sous les ordres de Mélanie, et venait lui rendre régulièrement compte du moindre incident. C’était elle qui prenait les décisions. Le comte se reposait entièrement sur elle ; il ne venait ici que fort rarement, car l’odeur de la vanille l’incommodait ; du moins, était-ce la raison officielle.

L’autre personnage important, c’était Mr ­Farnèse, le comptable, un gros type adipeux à l’air sournois, qui portait une visière en cuir bouilli comme un croupier de casino, pour protéger de la lumière électrique ses yeux rougis par la blépharite. Dès que je le vis, j’éprouvai à son égard une aversion insurmontable ; il y avait chez lui quelque chose de visqueux qui me donnait la chair de poule. Le second volume de mes Mémoires, si j’ai le courage de l’écrire, vous montrera que je ne me trompais pas.

Dans le même bureau que Mr Farnèse, travaillait Phileas Ferguson, son adjoint et son souffre-­douleur. Phileas Ferguson appartenait à la race des jeunes hommes pauvres, mais méritants, si vous voyez ce que je veux dire. Il avait trouvé cet emploi grâce à la protection du pasteur Darley, qui était dans les petits papiers du comte. Phileas, âgé de vingt-quatre ans à l’époque où commence ce récit, était un long dadais au nez proéminent, à la pomme d’Adam pointue, vêtu « pauvrement, mais dignement », qui rasait les murs et fuyait la compagnie des biscuitières dont les sarcasmes le faisaient rougir et bégayer. Il n’y avait que les jours de paye où il retrouvait sur elle un semblant d’autorité, car c’est lui qui les recevait dans le bureau pour les faire signer sur le registre avant de leur remettre leur enveloppe. Les plus effrontées se faisaient alors toutes mielleuses avec lui, car il avait la rancune des faibles et pouvait se venger en faisant poireauter une fille autant que cela lui chantait. D’où la rage de certaines et les graffitis qui profanaient les lambris.

Phileas n’était pas seulement le souffre-douleur du comptable et l’objet des moqueries des biscuitières, il était aussi, d’une façon proprement inexplicable, le « jouet » de Mélanie. Je n’en dis pas davantage, car dès le second chapitre, vous serez fixés sur ce que j’entends par là ; il partageait d’ailleurs ce sort avec une autre tête de Turc de Mélanie, la bibliothécaire, j’ai nommé Rosalinde Darley, qui travaillait sous les combles dans un petit réduit où s’empilaient d’inutiles paperasses qu’elle était censée classer. Fille aînée du pasteur, Rosalinde ne se maquillait pas et s’habillait comme une vieille institutrice ; ses cheveux peu soignés, mais qui auraient été assez beaux, pendaient de chaque côté de son visage comme des oreilles de cocker ; elle avait des traits réguliers, une belle bouche charnue, un nez peut-être un peu trop pointu, et des yeux ronds au regard perpétuellement aux aguets qu’elle dissimulait derrière d’affreuses lunettes à monture d’acier. Quand on l’observait attentivement, on ne pouvait se défendre de l’idée qu’elle s’enlaidissait volontairement. Mais j’aurais l’occasion de revenir sur son cas et je vais finir cette liste en vous présentant l’­infirmière, Julie Beaumonde, une Française, femme d’environ quarante ans, bien en chair, et qui passait le plus clair de son temps à lire des romans sentimentaux.

Elle vivait cloîtrée dans son infirmerie et avait l’air au premier abord d’une personne sans histoire. Mais c’était une impression trompeuse, si l’on juge par la crainte qu’elle inspirait aux ­biscui­tières. Elles la redoutaient encore plus que Mr Simms, et ce n’est pas peu dire. Il faut préciser qu’il n’y en avait pas une comme elle pour dépister les « maladies diplomatiques » et les « fièvres du lundi matin ».

Chaque fois qu’une biscuitière s’était absentée pour cause de maladie, elle devait, par ordre exprès du comte Zappa, subir de la part de Julie Beaumonde une visite de contrôle fort méticuleuse. Les biscuitières en plaisantaient entre elles, et les plus dévergondées affectaient même de trouver cette pratique amusante, mais il suffisait de voir leur mine défaite quand elles ressortaient de l’infirmerie, leur visa en main, pour comprendre que l’épreuve qu’elles venaient de traverser n’avait pas été de tout repos.

Voilà, je crois que vous connaissez maintenant toute la troupe. Ah non ! J’oubliais la dernière : l’ingénue de service ou, si vous aimez mieux, « la petite jeune fille », car c’est là le titre qu’on lui décernait d’une façon un peu condescendante ; il s’agissait en fait de cet emploi que Carmody avait quémandé pour sa fille. En un mot comme en cent, la petite jeune fille était la secrétaire de la secrétaire, ou plus exactement, sa bonne à tout faire. C’était en fait une planque royale, une vraie sinécure, que Mélanie réservait à ses favorites, de très jeunes et très jolies filles qu’elle recrutait parmi les candidates qui se présentaient pour trouver un emploi à l’usine. Vous pensez si les élues étaient ravies de travailler ici, au lieu d’aller marner dans les ateliers. En général, ­Mélanie les gardait un an ou deux, le temps de les former, puis les filles allaient se placer en ville ou comme femmes de chambre dans de bonnes maisons où le certificat élogieux que leur délivrait la secrétaire les faisait accueillir à bras ouverts. Voilà, nous pouvons maintenant refermer cette parenthèse.

À peine fûmes-nous dans le bureau qu’un grondement sourd ébranla les murs : les turbines des pétrins automatiques se mettaient en marche. Dans l’usine toute proche, le travail venait de commencer et d’asservir à sa loi les filles trop maquillées que nous venions de croiser. Au voisinage de ce vrombissement incessant auquel, comme au bruit d’un torrent tout proche, j’allais tellement m’accoutumer que je finirais par ne plus l’entendre, l’atmosphère féminine qui régnait chez Mélanie paraissait encore plus douillette. Je me fis la réflexion que le bureau de la secrétaire ressemblait en effet davantage à un salon où des amies se réunissent pour papoter en prenant le thé qu’à un lieu de travail.

On y apercevait bien, exilée dans un coin, une petite table hideuse chargée d’une antique machine à écrire, d’un non moins vétuste téléphone à potence et de papiers épars, mais c’était bien le seul meuble de la pièce qui pût porter à croire qu’on s’occupait bien ici d’administration. L’autre table, fort belle, et très grande, trônait bien en vue au milieu de la pièce, recouverte d’une nappe brodée de toute beauté sur laquelle s’effeuillait un magnifique bouquet de roses rouges. Il y avait, en effet, des fleurs en permanence dans le bureau, car Mélanie les adorait. Deux hautes fenêtres donnaient sur le jardin, elles étaient dotées de doubles rideaux en reps vieil or et de voilages de tulle. Des coussins aux couleurs vives s’éparpillaient sur un vaste et confortable canapé de cuir, devant lequel s’accroupissait un guéridon jonché de journaux de mode qui entouraient un gros cendrier de cristal et un plateau chargé d’un samovar, de deux tasses en très belle porcelaine, d’un sucrier et d’un pot à lait. Il va sans dire qu’on y voyait aussi, à la place d’honneur, une grosse boîte carrée en fer blanc qui contenait un assortiment des biscuits qu’on fabriquait à l’usine.

— Elles les font, me disait souvent Mélanie, quand je fus devenue sa putain, et nous, nous les mangeons ! C’est la vie, ma chérie !

(Mais nous n’en sommes pas encore là.) Son chapeau à la main, mon père observait ce décor d’un œil passablement réprobateur, car il se faisait du travail une idée plus austère. Mais lorsque Mélanie opéra majestueusement son entrée, arrivant de la pièce voisine qui lui servait de cuisine, il s’inclina respectueusement et se présenta en ces termes à l’égérie du comte Zappa.

— Bonjour, Madame Mélanie, je suis Carmichael, le charpentier. J’ai souvent eu l’honneur de travailler pour le comte, et ma femme et vous avez été à l’école ensemble.

C’était une façon de parler. En fait d’école, il s’agissait d’un cours pour adultes que dirigeait le pasteur Darley, où Mélanie qui venait d’arriver du Brésil dans les bagages du comte, était venue quelque temps, il y avait dix ans de ça, pour ­perfectionner son anglais. Quant à ma mère, le pasteur lui faisait alors ingérer quelques rudiments de comptabilité afin qu’elle pût aider mon père, qui venait de s’établir à son compte, à gérer son affaire. Éblouie par la beauté exotique de la Brésilienne, ma mère, femme toute simple, était tombée sous son charme, et elles avaient copiné un bout de temps. (Par la suite, quand je connus mieux Mélanie, je devais souvent m’interroger sur la nature de leur amitié et me poser sur ma mère des questions que je m’empressais chaque fois de chasser de mon esprit.)

— Voici ma fille Charlotte, ma cadette, que je vous amène comme convenu.

Comment vous décrire l’embarras que j’éprouvai quand je vis s’abaisser sur moi les yeux de cette superbe créature, et qu’elle m’inspecta des pieds à la tête avec un sourire distrait.

— Elle me semble bien jeune, non ? laissa-t-elle tomber.

J’eus la nette impression qu’elle pensait à autre chose.

— En principe, ajouta-t-elle, nous n’avons pas le droit d’engager d’apprenties de moins de seize ans. Depuis que les travaillistes sont au gouvernement, la législation du travail est devenue draconienne sur ce point.

Mon père fit tourner son chapeau dans ses mains. Il expliqua qu’il avait obtenu pour moi, grâce à l’­appui du pasteur Darley, une dispense spéciale de l’assistante sociale.

— Charlotte perd son temps à l’école. Les études ne sont pas son fort. Je me suis dit qu’il serait plus profitable pour elle de recevoir une formation professionnelle.

— Et plus profitable aussi pour vous, car elle vous rapportera sa paye ! ironisa Mélanie.

Mon père ne releva pas cette insolence. ­Mélanie m’observait sans s’occuper de lui. L’ombre d’un sourire relevait maintenant les coins de sa bouche épaisse qui lui donnait l’air de bouder perpétuellement. À deux reprises, je croisai son regard, où je crus lire une question appuyée, question que je n’avais lue à ce jour que dans les yeux des garçons qui me proposaient à voix basse d’aller faire un tour derrière l’église, pour nous y amuser à ce que vous devinez. Je me dis immédiatement que j’avais dû me tromper, je n’en rougis pas moins jusqu’aux oreilles, ce qui fit s’accentuer le sourire de Mélanie. Elle me caressa la joue de ses longs doigts parfumés.

— Elle est vraiment adorable, je ne l’avais pas bien regardée. Quel âge dites-vous qu’elle a ?

Mon père fit mine de ne pas entendre. Les doigts de Mélanie suivirent l’arrondi de ma joue, effleurèrent la commissure de mes lèvres.

— Et quelle peau de pêche… un vrai bébé !

Elle se tourna vers mon père, et il fut bien obligé alors de lui dire mon âge. J’eus très peur qu’elle ne me jugeât trop jeune. Or, ce fut le contraire, elle parut ravie. Bien qu’elle fît la moue, la lueur qui brillait dans ses yeux trahissait une étrange gourmandise.

— C’est beaucoup trop jeune ! s’écria-t-elle néanmoins. Beaucoup trop ! Il est hors de question d’envoyer cet agneau chez ces ogresses ! Elles n’en feraient qu’une bouchée !

Terriblement déçu, mon père tordit son chapeau cabossé entre ses doigts.

— Il n’y aurait qu’une solution, fit alors Mélanie, ce serait que votre fille travaille ici avec moi, provisoirement. Le temps qu’elle atteigne l’âge légal. Je pourrais la former moi-même. Bien entendu, elle ne serait pas déclarée.
Je veux bien faire une petite entorse au règlement en souvenir de l’amitié qui m’a liée autrefois à votre épouse, mais je ne peux pas prendre de risques trop grands. Si un inspecteur du travail débarque, nous lui dirons que votre fille est ma nièce, et qu’elle me tient compagnie.

Mon père consentit à tout, et même à ce qu’on me paye sur la caisse noire du comte, de la main à la main, tant que je n’aurais pas seize ans. Vous pensez s’il était heureux de cet arrangement ! Et moi donc !

Ce n’est donc que par une inutile coquetterie d’homme honnête qu’il crut bon de formuler une vague objection. La place n’était-elle pas occupée actuellement ? N’était-ce pas ce que Carmody nous avait laissé entendre ? Mélanie lui coupa la parole.

— Admirez comme le hasard fait bien les choses ! Je viens aujourd’hui de donner son congé à mon ­assistante. Figurez-vous qu’elle a pris un amant ! Voilà bien une chose que je ne puis tolérer. Que les ouvrières le fassent, c’est la règle, mais pas les filles que j’emploie ici !

Nous entendîmes à ces mots comme un sanglot étouffé qui parvenait de la pièce voisine. Mélanie se renfrogna aussitôt et prit nerveusement une cigarette dans le coffret en argent qui se trouvait sur le guéridon. Mon père lui offrit du feu. Il désapprouvait qu’une femme fume en public (ma mère ne le faisait qu’en cachette), mais il s’efforça de n’en rien montrer.

— Je comptais me défaire de cette fille à la ­première occasion ; poursuivit Mélanie, aussi quand, la semaine passée, Carmody qui sort d’ici et que vous avez peut-être croisé dans le couloir, m’a proposé son aînée, j’ai tout de suite bondi sur l’occasion. Mais ce vantard de minotier a cru bon de passer par-dessus ma tête et de contacter directement le comte pour accélérer la procédure ! Bien mal lui en prit ! Vous n’ignorez pas que c’est Carmody qui nous fournit en farine. Le comte Zappa, furieux des prix qu’il nous fait, m’a formellement interdit par téléphone, à l’instant, d’engager la donzelle. Je le regrette pour elle, car elle me paraît charmante, mais le père n’est qu’un butor. Voilà pourquoi, si votre fille n’éprouve pas trop de répugnance à travailler avec moi (vous pensez bien que nous nous récriâmes, pour mon compte je fus à deux doigts de lui baiser les mains), l’affaire est faite !

Inutile de vous dire que mon père n’était pas moins ravi que moi, et d’autant plus à cause de ce qu’elle venait de dire : Mélanie ne voulait pas que ses employées eussent des affaires de cœur. C’était un homme droit et sans imagination, il prit pour argent comptant les paroles de Mélanie et, me laissant entre ses mains, il s’en alla le cœur léger, soulagé au fond de lui de me voir échapper à la promiscuité de ces filles délurées contre lesquelles il m’avait mise en garde – pas mécontent non plus, car il avait ses faiblesses, comme tout un chacun, de me voir attribuer un emploi que Carmody avait sollicité en vain pour sa fille. À peine venait-il de nous quitter qu’une fille en larmes sortit de la cuisine. Elle portait d’un côté une valise en carton et de l’autre main un carton à chapeau. C’était une très jolie blonde qui ne devait guère avoir plus de dix-huit ans. Elle avait un teint de porcelaine et une peau très fine qui, sous le rapport de la douceur, n’avait rien à envier à la mienne. Il s’agissait là pour Mélanie d’une qualité essentielle : un épiderme délicat, velouté et fragile, une chair laiteuse qu’on pouvait « marquer » facilement.

— Je raffole des filles qui ont une peau de bébé ! me confia-t-elle plus tard.

Je compris, au regard plein de rancœur qu’elle me lança à travers ses larmes, qu’il s’agissait de la fille congédiée dont j’allais prendre la place. Elle se rua dehors, me bousculant au passage, secouée par d’atroces sanglots. Mélanie lui courut après. Je les entendis chuchoter longuement dans le couloir. J’eus le sen­timent que la fille suppliait Mélanie de la reprendre et qu’elle lui promettait de s’amender, mais que Mélanie, tout en la consolant, se montrait intraitable.

— Inutile de revenir là-dessus, Elizabeth ! Ce qui est fait est fait ! D’ailleurs, tu seras très bien chez Madame Lebrun ! Dans une semaine, tu m’auras oubliée !

— Mais elle louche ! cria la fille, indignée.

— Bah, tu n’auras qu’à fermer les yeux ! répondit Mélanie.

Enfin, l’ancienne favorite consentit à vider les lieux. Je ne devais plus la revoir. De retour, Mélanie vint me prendre par les mains et m’attira vers l’une des deux fenêtres pour m’examiner à la lumière du jour. Je me sentais comme une emplette qu’elle venait de faire.

— Tu ne ressembles pas du tout à ta mère. Heureusement, cela m’aurait gênée. Mais comme te voilà fagotée ! Nous allons t’apprendre à t’habiller ; n’est-ce pas ?

— Est-ce qu’elle va travailler à l’usine, maintenant ?

Mélanie ne comprit pas tout de suite que je parlais de la fille congédiée.

— Elizabeth ? fit-elle enfin. Non. (Elle me ramena les cheveux derrière la nuque afin de mieux dégager mon visage poupin.) Je ne suis pas aussi ingrate qu’on le dit. Je lui ai trouvé une place de femme de chambre chez une amie, une veuve qui s’ennuie beaucoup. Elle louche un peu, mais à part ça, elle est encore très bien. Seulement, elle ne veut plus entendre parler des hommes. Son dernier amant la grugeait. Elizabeth sera chez elle comme un coq en pâte. Que veux-tu, elle est charmante, mais cela faisait deux ans qu’elle travaillait ici, on se lasse des meilleures choses. Et puis, elle commençait à devenir un peu vieille pour moi.

Trop vieille ? La fille n’avait guère plus de dix-huit ans. Mon étonnement n’échappa pas à Mélanie…

— Personne n’est parfait ! me dit-elle en scrutant ma peau de très près pour vérifier si j’avais des points noirs. Que veux-tu, moi, j’aime la chair fraîche, les enfants naïves qui ont encore tout à apprendre…

Un frisson tiède me lécha les reins ; sans force, je la laissai me pousser vers le canapé et m’y asseoir ; sans me lâcher les mains, elle s’installa tout près de moi. Son parfum m’étourdissait.

— Maintenant, nous allons faire connaissance, me murmura-t-elle, en me serrant les doigts. Nous avons tout le temps nécessaire, nous ne sommes pas pressées. Je veux tout savoir de toi, et bientôt, de ton côté, tu n’ignoreras plus rien de moi !

Parvenue à ce point de mon récit, je crois bon d’ouvrir une seconde parenthèse. Je ne voudrais pas en effet me donner le ridicule de me faire passer pour plus naïve que j’étais. À l’époque où mon père me présenta à Mélanie, je n’étais déjà plus tout à fait une oie blanche. Il y avait déjà plus d’un an que, marchant sur les brisées de mes sœurs, j’avais commencé à fréquenter les garçons. Certes, je n’en étais encore qu’à échanger avec eux des baisers maladroits et des attouchements superficiels, mais quand ils m’avaient bien échauffée, je leur montrais mes seins et je les laissais me les toucher. Cela me rendait toute molle et quelquefois même, je me laissais convaincre de retirer ma culotte, et nous jouions au docteur. Comme vous le voyez, ces jeux ne tiraient pas à conséquence. Parmi ceux qui me lisent, que celui ou celle qui n’a jamais joué à touche-pipi me jette la première pierre.

Outre ces coquineries, j’avais, comme toutes les filles du village, un amoureux attitré. Depuis ma plus tendre enfance, une affinité particulière m’avait liée à Paul, le fils cadet de mon oncle Jeremy. Parmi tous les garçons à qui j’accordais des rendez-vous derrière l’église, Paul était de loin le plus assidu. En revanche, c’est avec lui que je me montrais la moins délurée. N’était-ce pas compréhensible ? Puisqu’il était plus ou moins convenu dans la famille que nous nous marierions un jour, la prudence la plus élémentaire ne m’interdisait-elle pas de lui don­ner de moi l’idée que j’étais une fille trop facile ? Aussi lui disputais-je ce que j’accordais par ailleurs avec prodigalité. Nombreux étaient déjà ceux qui m’avaient mis la main entre les cuisses et à qui j’avais rendu la politesse, mais avec Paul, nous n’en étions encore qu’au stade des baisers et des caresses sur les seins.

Lorsque nous nous promenions ensemble, au bord de la rivière, nous nous tenions par la main. Mais, pendant qu’il me parlait de ses projets et des enfants que nous aurions, moi, je pensais aux garçons avec qui je le trompais. Parmi les plus hardis, il y en avait deux ou trois qui m’avaient demandé de me laisser enfiler par le cul ; à la campagne, ces choses-là sont monnaie courante, et presque toutes les filles du village se pliaient à cette coutume pour rester vierges jusqu’au mariage. J’hésitais, cependant, à sauter le pas, bien que mes sœurs m’eussent assuré que ce n’était douloureux que les premières fois, et qu’ensuite, on y prenait goût.

Comme Paul était le seul garçon que j’avais le droit de fréquenter, mes parents lui témoignant une confiance aveugle, il me venait par moments des agacements de le voir si empoté, et cela ne m’aurait pas déplu s’il m’avait fait un peu violence, comme les autres garçons. Mais il était trop timide, et il me respectait. Aussi lui menais-je la vie dure et me conduisais-je souvent avec lui en fille tyrannique et capricieuse. Périodiquement, je lui donnais son congé. Je lui disais que je ne voulais plus de lui, que nous nous connaissions trop, que j’en aimais un autre. J’étais heureuse de voir le chagrin que je lui causais alors. Il revenait dès que je le rappelais, et je n’étais pas peu fière, auprès des autres filles, de mon pouvoir sur lui.

— Ce sera un bon mari, me disait ma mère. Tu as raison de lui tenir la dragée haute, mais n’abuse pas. C’est un garçon en or, la fille qui l’épousera pourra en faire ce qu’elle voudra.

Son frère Toots ne lui ressemblait en rien. C’était un voyou fini, un garçon extrêmement déplaisant, une vraie petite brute. Nous nous détestions. Jaloux de la préférence que j’accordais à son aîné, il ne manquait pas une occasion de me témoigner son aversion. Il tenait de son père Jeremy, homme envieux, plein de fiel, épris de racontars. Dans la famille, mon père ­Carmichael, l’aîné, était celui à qui tout réussissait, tandis que Jeremy, le cadet, allait d’échec en échec et tirait toujours, à quarante ans passés, le diable par la queue.

À l’époque où je commençai à travailler à la biscuiterie, Jeremy y exerçait les fonctions de chauffagiste ; c’était lui qui s’occupait de l’entretien des chaudières. Comme on le verra par la suite, il arrivait à ses fils de venir lui donner un coup de main.

Je n’ignorais pas que Jeremy, qui enviait la réussite sociale de mon père, ne voyait pas d’un meilleur œil que son fils Toots la relation que j’avais avec Paul. Il en voulait à son aîné de se laisser mener par le bout du nez et le traitait souvent de mauviette.

— Tu n’as donc pas de sang dans les veines, mon garçon ? Qu’est-ce que tu attends pour lui faire rougir les fesses ? Elles ne connaissent que la trique ! Si tu as peur de ne pas y arriver tout seul, demande à ton frère de t’aider ! Ah, ce n’est pas Toots qui se laisserait marcher sur les pieds par une femelle !

Et Toots se rengorgeait, tout faraud.

Je les détestais, lui et son père, et je m’en méfiais comme de la peste, car je savais qu’ils ne reculeraient devant rien pour me brouiller avec Paul. Or, bien que je préférasse me faire tripoter par les autres garçons du village, j’entendais bien garder Paul à ma dévotion.

Nous étions dans une de nos brouilles le jour où mon père m’amena à la biscuiterie. Une fois de plus, parce qu’il m’avait contrariée, je lui avais fait savoir que je ne voulais plus entendre parler de lui. Il l’avait très mal pris, car je lui avais dit son fait en public. Pour la première fois, j’avais vu s’allumer dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la haine, et cela m’avait décontenancée.

Voilà, je crois en avoir assez dit sur ce chapitre. Nous aurons l’occasion de reparler de Paul, et de Toots, et de leur père Jeremy. Il est temps, maintenant, de revenir à Mélanie.

 

Vous avez aimé ce texte, vous aimerez sûrement ...

Donnez nous votre avis !

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *