Les Feux de la crampe 

12345
Loading...

AZRIA Luc

BrigandineMedia 1000


polar



Papier 4€49 Ebook 4€49

Télécharger Format Epub

Téléchargement immédiat
4€49 Télécharger

Résumé

Naturellement, elle s’est mise à chialer. Elles chialent toutes, dans ces moments-là. On peut presque prédire, à la seconde près, le moment où leurs grands yeux innocents vont s’embuer.

— Je peux vous montrer mes papiers, si vous voulez, elle a insisté en balbutiant. Là, dans mon sac !

Crac ! Ma seconde mornifle lui a cloué le bec. Elle s’est affaissée sur ses talons, comme si elle se dégonflait, et l’air qui la remplissait s’est évadé en chuintant. Ce genre de comportement pitoyable a le don de m’agacer. Je l’ai prise au colback, pour la remettre sur pieds. Elle résistait, la vache, se lestait, faisait son poids mort, son cul de plomb ! Ah, j’allais te l’alléger, moi, te la soulager de sa pesanteur ! J’allais le faire valser, son tafanar d’handicapée moteur ! Ça, une danseuse ? Mon genou !

Débuter la lecture

Des romans à l’eau de rose, vous avez déjà essayé d’en écrire, vous autres, les fraiseurs érotomanes, les chaudronniers pornocrates, les P.-D.G. que le démon de la chair démange, les cadres qu’ont une tarentule dans le calbard, mes lecteurs ? Sûrement pas ! L’angoisse de la page blanche, les kilomètres d’écriture à l’encre sympathique, les affres du créateur devant sa créature qui n’arrive pas à prendre, vous vous asseyez dessus, j’en suis sûr !

Laissez-moi vous dire : c’est pas du nanan ! C’est pas du tout cuit, en plein XXesiècle, d’aller raconter les flirts de la petite pisseuse qui deviendra Catherine de Russie, la Grande Catherine, la mangeuse d’hommes, et je parle pas au figuré, quand on a droit, en tout et pour tout, au dernier paragraphe du dernier chapitre, à un chaste baiser sur les lèvres des futurs mariés, et encore, sans la langue ! Je ne connais rien de plus frustrant, quand on jouit d’un tempérament comme le mien ! Et c’est avec ces minces appâts qu’il faut les faire mouiller, les grenouilles de bénitier qui font leurs délices vespéraux de mes élucubrations asexuées !

Amours, Délices et Orgues ! Vaste fresque ! Épais, copieux millefeuille dont je torchais, à l’heure présente, le vingt-deuxième tome ! Élégante pâtisserie, bourrée de Chantilly et de beaux sentiments ! Pas un meurtre, pas une goutte de sang ! Des batailles, oui ! Mais en dentelles, la guéguerre ! Jamais vulgaire, jamais sale ! Jamais caca ! Mine de rien, c’est ce boulot de petite main qui me permettait de becqueter !

Alimentaire, vous allez me dire, mon cher Watson ! Je vous vois venir ! Eh bien, parfaitement : alimentaire et fier de l’être, comme du néant !

C’est là que j’en étais, quand elle a sonné : à la première lettre du premier mot de la première ligne du premier chapitre du XXIIe tome.

Un e. Un e majuscule. Et fallait voir comme je la soignais. Deux heures que je tournais autour, de la pointe de mon Bic. J’y mettais le même soin que ces moinillons médiévaux avaient pour dorer, pendant plusieurs mois, leurs enluminures ! Sauf que moi, j’avais pas le frère Verger pour me ramener les pêches du jardin, après les vêpres. Ni le frère Potager, ni les autres frangins ! Ma croûte, fallait que j’me la trouve tout seul !

Vous expliquer comme je bichais, d’entendre sonner à ma porte, en pleine débandade de l’inspiration, c’est pas la peine ! Les nerfs en pelote, je me suis levé de ma chaise pour aller ouvrir.

Derrière la lourde, Catherine de Russie faisait le pied de grue. J’ai rengainé mon coup de gueule aussi sec, en déglutissant ; elle était belle à vous la couper ! La chique, bien entendu ! Oh, eh, faudrait voir à pas se précipiter !

Elle m’a tendu une main gantée jusqu’au-dessus du genou… du coude, je veux dire. Je l’ai prise sans un mot.

… Je pouvais plus la lâcher !

Elle s’est présentée. Sa voix était douce et rauque, juste le genre de voix qui me retourne les valseuses comme un gant !

– Bonjour, je suis Ilse Mayer. Je voudrais parler à Thérèse Le Doux. C’est bien ici ?

– C’est bien ici. Je suis Thérèse Le Doux.

Léger mouvement de recul de la dame. Faut la comprendre : je mesure près d’un mètre nonante et je frôle d’un millipoil le quintal ! Mais ce n’est pas ça qui a dû la surprendre ! J’ai plutôt une tête à m’appeler Gaston que Thérèse, et, au début, quand on n’est pas au parfum, ça fait un choc !

– Ah ! elle a fait, avec un sourire ambigu. On ne m’avait pas prévenue. Je peux entrer ?

Elle ne m’a pas fait le coup du pied qui coince la lourde, mais elle a dû sentir qu’elle n’en avait pas besoin. Elle développait, en toute innocence, des arguments plus pertinents que les salades des V.R.P. Sa rhétorique était parfaite, pour ne pas dire brillante, et l’exposé tacite des raisons qui pouvaient la faire entrer chez moi, pour être muet, n’en était pas moins convaincant.

Je me suis effacé, pour la laisser passer, et j’ai lâché sa main. Elle a navigué jusqu’au fauteuil de skaï qui trône devant mon bureau et s’est installée dedans, tout à fait à l’aise, comme chez elle.

J’ai fait le tour de la table, et j’ai pris place en face d’elle. Mes grands yeux inquisiteurs ne la lâchaient pas. J’avais comme qui dirait le sourcil en forme de point d’interrogation. Elle s’est dégagée de sa pelisse, d’un geste vif. Panoramique sur ses roberts, enfouis dans la dentelle comme des truffes au chocolat dans le papier mousseline ; rien à dire ! Newton avait dû se gourer, le jour où la pomme lui avait tapé au cassis ! Les seins de la demoiselle défiaient la loi de la pesanteur avec autrement plus d’efficacité que la fusée Aurore !

Le cou était long et souple, mais on ne va pas passer le Réveillon là-dessus !

Sa bouche s’est arrondie. J’étais suspendu à ses lèvres : elle allait dire quelque chose ! Ça y est, elle parlait !

– Voilà ! Je suis journaliste ! C’est votre attaché de presse qui m’a donné votre adresse ! Je n’ai pas jugé utile de vous téléphoner ! Vous m’auriez probablement raccroché au nez !…

Ce n’était pas sûr, avec la voix dont la nature l’avait dotée. Mais je n’allais pas le lui dire, et je l’ai laissé continuer.

– J’effectue actuellement une enquête sur la littérature, euh, disons… populaire. Vous êtes concerné au premier chef ! Acceptez-vous de répondre à mes questions ! Dites oui, ça me ravira !

Je buvais, littéralement, ses paroles comme du petit-lait. Chaque syllabe qu’elle prononçait faisait frémir ses lolos dans leur présentoir. J’ai dû dire oui sans m’en rendre compte, parce qu’elle a embrayé immédiatement, et qu’elle est entrée dans le vif du sujet, sans plus de préambule.

– Je suppose que votre vrai patronyme est celui qui est indiqué sur votre porte, à côté de Thérèse Le Doux ? Jean-François Lance ?

– Exactement ! Vous pouvez m’appeler Jeff, pour J.-F…

– Eh bien, Jeff, puisque vous m’y autorisez, je vais aborder des questions plus personnelles.

– Eh bien, Ilse, allez-y !

Je me suis carré dans ma chaise, bien au fond, et j’ai attendu.

– Pour quelles raisons écrivez-vous ? Qu’est-ce qui vous pousse à prendre la plume ? Je veux dire : réellement.

Je vous fais grâce de la suite, qui n’a d’intérêt que pour les spécialistes de l’édition et les syndicats d’auteurs. Je passe donc la demi-heure qui s’ensuivit.

Le ronronnement de son magnétophone a soudain envahi la pièce. Ilse a appuyé sur la touche arrêt, d’un long doigt effilé, manucuré comme un vrai doigt de femme.

– Et voilà, c’est fini ! a-t-elle déclaré, de sa belle voix rauque. Je vous remercie pour votre aimable coopération, monsieur Lance.

– Jeff, j’ai souligné.

– Jeff. O.K. !

Elle faisait mine de se rhabiller. Je ne pouvais pas la laisser filer comme ça !

– Je ne peux pas vous laisser partir comme ça ! Cette interview a dû vous sécher la gorge ! Vous voulez boire quelque chose ?

– Je vous remercie, mais j’ai rendez-vous ! Avec votre collègue : Anne-Rose Ducharme !

– Pouah ! Avec ce gros pédé ? Vous n’allez pas vous embêter !

– Parce que, lui aussi…

– C’est un homme, oui ! Enfin, si on peut dire !

– Ce qui signifierait que Thérèse Le Doux est le type même de la virilité incarnée ?

– Vous voulez essayer ? j’ai minaudé.

Elle s’est levée. Sans se presser. Mais avec détermination.

– Pas aujourd’hui, merci. Je vous l’ai dit, j’ai rendez-vous !

La garce me filait entre les doigts, aussi insaisissable que les mailles d’un bas nylon en train de faire une échelle.

– Dommage ! j’ai soupiré. Je vous laisse partir, si c’est votre volonté.

– Je sais où vous trouver. Remettons ça à plus tard ? a-t-elle quand même susurré, au moment où la porte se refermait sur elle.

– C’est ça, c’est ça ! j’ai marmonné, pour ma barbe, en regagnant ma chaise et mon Bic mal inspiré.

Je n’avais pas ajouté les trois lettres l-l-e, derrière mon e majuscule – configuration qui, pour les non-initiés, forme le mot Elle – qu’on résonnait à ma porte. Je peste, mais j’y vais, de plus méchante humeur encore que la première fois.

Elle est là, derrière la porte. Sa pelisse est sous son bras. Il fait une chaleur atroce, tout d’un coup.

– Finalement, elle fait en avançant le pied dans l’entrée, je boirais bien un soda ! Glacé !

Je ne réponds pas, mais je vole vers le frigo. Coup de bol, je l’ai rempli la veille. De la bière, pour moi, et du soda, pour les jeunes filles, il en est bourré, le cher et tendre Philips.

– Vous savez, m’avoue-t-elle de sa belle voix rauque, en dégrafant le premier bouton de son chemisier en dentelle, je n’ai jamais fait ça pour un homme, auparavant. Je m’étonne moi-même.

Je suis tellement ému que les bouteilles s’entrechoquent dans ma main et, puisque vous voulez le savoir, je bande comme un cochon !

Je me retourne. De la taille à la pointe de ses cheveux, elle est nue comme un cobra qui vient de faire sa mue. Ses nénés sont tout à fait époustouflants. Rien qu’à voir la manière insolente qu’ils ont de me désigner, d’une pointe longue comme un auriculaire de nouveau-né, je sais déjà que je suis le coupable ! Elle est à se mettre à genoux devant, et c’est ce que je fais ! Je pose verres et bouteilles, et je m’agenouille à ses pieds. Mais elle me relève, et c’est elle qui pose ses genoux ronds sur le carrelage frais.

Rien ne m’a jamais fait plus frissonner que la petite main froide d’une inconnue se glissant dans ma braguette, pour y cueillir, innocente, et le porter à ses lèvres, mon mandrin frétillant. Vous entendez ? RIEN !

Mais c’est sûrement pas ça qui va me donner des idées pour ce foutu roman à l’eau de rose !

 

Vous avez aimé ce texte, vous aimerez sûrement ...

Donnez nous votre avis !

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *