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Broché / 160 pages


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Résumé

Claire a tout accepté pour plaire à son amant : le fouet, les tortures, les viols par des inconnus. Mais il l’a rejetée pour une bécasse pourrie de fric… En rencontrant Muriel, si naïve, si docile, déjà, Claire conçoit une vengeance comme seule peut en imaginer une femme bafouée. Il lui suffirait de corrompre cette fille à la dérive, de la dompter comme un animal savant, d’alterner caresses enivrantes et punitions sans pitié… Dans la douleur, la passion et l’avilissement, Claire a beaucoup appris. Maintenant, elle inverse les rôles. Muriel sera dressée à l’amour et à l’obéissance, jusqu’à ce qu’elle soit capable d’endurer des abus extrêmes, de se complaire aux pratiques les plus scandaleuses… La Grâce des amours saphiques n’est-elle pas aussi le pays de la tragédie ?

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– Elle n’a pas eu ma peau, mais elle a pris mon âme, dira Piaz Tarquet aux enquêteurs venus d’Athènes.

Et quand ils lui demanderont pourquoi il n’a pas tenté plus tôt de sauver la française de Mysos, il secouera la tête avec un sourire navré :

– Moi aussi, j’aurais voulu la tuer.

– Mais vous l’avez sauvée.

– Je me demande si elle ne m’en veut pas.

 

Ce jour-là, quinze jours plus tôt, le ferry Ajax entre en rade de Mysos à midi pile. Sa sirène lance deux longs barrissements, puis le grondement des machines s’apaise pour faire place à une pulsation profonde que se renvoient les montagnes.

Le panache qui ourlait la proue retombe. Le sillage se dissout dans l’immensité marine, loin derrière le monstre de métal.

Courant sur son aire, l’éléphant blanc corne encore deux fois avant de battre en arrière. Aussi haut que la tour de l’horloge qui orne l’entrée du port, il est maintenant immobile au centre de la rade.

Lentement, avec précaution, il pivote pour présenter sa rampe d’accès au quai. Recule enfin, ses hélices brassant fougueusement l’eau turquoise du port.

Des amarres sifflent et claquent. Les énormes pneus de tracteurs qui servent de parebattage miaulent sous la pression énorme de la coque. Barques et voiliers dansent dans les remous.

Des cris sont échangés. Les Grecs hurlent toujours, pour n’importe quoi. Dans le ciel chauffé à blanc tournent deux sternes.

Puis tout retombe. Le silence. L’eau. La torpeur qui étreint le petit port cousu dans son linceul de montagnes sèches, à quatre mille kilomètres de Paris. Le soleil déverse sa pluie d’or dans un ciel sans nuages, la mer crépite comme un creuset rempli de magnésium.

Le décor est planté, éternel.

Le drame peut commencer.

Sur le pont supérieur, à l’aplomb des hautes cheminées peintes en bleu, une jeune femme replace sur son nez des lunettes noires à profilé Porsche et remonte le sac de toile qui fait tout son bagage sur son épaule droite. Elle jette un dernier coup d’œil aux maisons blanches jetées comme des pièces de puzzle sur les pentes de la montagne, puis descend lentement les escaliers d’acier du pont supérieur.

Elle contourne les canots de sauvetage. D’autres escaliers. La fille plonge dans la pénombre fraîche de la cale.

Il y a là des dizaines de voitures, de camions et jusqu’à un malheureux baudet surchargé de sacs de chaux. La voûte retentit du grincement des chaînes d’ancres, du rugissement des machines et des ordres clamés par haut-parleur. La foule qui, tout à l’heure, se pressait sur les ponts s’apprête à remplacer ceux qui attendent sur le quai, au milieu de bagages rebondis, de chapeaux de paille et de sacs en plastique renfermant leurs souvenirs — la délicieuse huile d’olive grecque, le cognac Metexas, l’Ouzo et les éponges naturelles, des chapeaux de paille et de mauvaises étoffes tissées en Albanie.

Peu de français. À vue d’œil, Claire est la seule.

La jeune femme gagne la file d’attente qui serpente devant la lourde porte encore fermée. Elle s’adosse à la paroi, repose son sac à ses pieds et s’abandonne un instant au frémissement de l’immense coque.

Cette fois-ci, elle joue sa dernière carte. Mais avec Arkan, toutes les cartes n’ont-elles pas toujours été des cartes ultimes ?

Un coup de sifflet vrille les profondeurs obscures du navire, la tirant de ses pensées moroses. Tout autour d’elle, les touristes s’engouffrent dans leurs voitures et lancent les moteurs. Un nuage de fumée bleue se répand maintenant dans la cale, mêlé aux relents de diesel, de marée et de peinture surchauffée. Pourtant, la lourde porte ne s’abaisse pas encore.

C’est long. Il doit faire trente degrés. Elle ruisselle sous sa robe légère et elle a envie de faire pipi. Qu’est-ce qu’elle fiche là, à l’autre bout du Dodecanèse, quand elle pourrait être à Paris, tranquille, à se vernir les ongles de pieds sur le balcon de son appartement ?

Elle aurait dû prendre un amant, se morigène-t-elle. Se choisir un beau type, jeune, tout épaté de se taper une femme aussi jolie et aussi vicieuse. Ils auraient fait l’amour sur le tapis du salon, devant la grande glace, et elle aurait peut-être oublié Arkan.

Et qu’elle a quarante ans depuis huit jours.

Quarante ans ! Elle jette un regard à la dérobée sur un miroir terni par l’air salin accroché au-dessus d’un point d’eau, à droite de la rampe d’accès. Rien à dire, pourtant. On lui donnerait quoi ?… Trente deux, trente trois ans. Petite robe de toile toute simple, espadrilles blanches, et son bronzage est impeccable. Un casque de cheveux noirs, lisse et brillant, coiffe son visage osseux d’orgueilleuse. Le nez est busqué, la bouche provocante, les yeux superbes pour peu qu’elle accepte de les montrer.

Bien sûr, elle n’est pas grande. Avec ses sandale à talons de corde, elle atteint tout juste le mère soixante. Mais elle est mince, très mince, presque maigre en vérité — pas de seins, et la peau sur ses pommettes est tendue comme un parchemin — C’est pourtant elle que l’on remarque en premier au milieu d’autres filles. Elle a pu le vérifier cent et mille fois.

Elle est très jolie, et l’a toujours su. Pas vraiment le look mannequin, mais mieux que ça : du chien, une vraie personnalité. Son charme acide est celui d’une petite fille qui aurait saisi très tôt comment tourne le monde.

Mal, mais vite. Sexe et argent. Tant que vous n’avez pas compris ça, vous êtes une enfant.

Pourtant, depuis quelques jours, il ne reste plus rien de sa superbe. Claire glisse avec terreur vers l’âge mur, celui où elle va se mettre à ressembler à sa mère. Bien sûr, se dit-elle, j’ai encore quelques bonnes années devant moi. Je n’ai pas grossi d’un gramme depuis mes vingt ans, les types se mettent en quatre pour me pousser dans leur lit — les vieux, les jeunes — et les plus malins devinent que je peux être une salope intégrale, pour peu qu’on me le demande gentiment. Mais c’est la première fois qu’on me jette.

Celui qui a fait ça est son amant depuis quinze ans. Depuis le jour de ses vingt-cinq ans, elle lui est soumise pieds et poings liés. D’abord éblouie par sa prestance de quadragénaire, son argent, sa facilité — Arkan descend d’une riche famille Turco-libanaise, — elle a su monnayer année après année sa jeunesse et ses charmes, ses atouts à elle. Et surtout son obéissance absolue. Cette obéissance affolante, qui donne aux hommes l’impression d’être le maître, alors qu’ils ne sont que les esclaves de leurs pulsions.

Quinze ans de plaisir, de voyages, d’une liaison agitée mais toujours passionnante. Mais elle a payé le prix fort, songe-t-elle. Ce séduisant et riche agent de spectacles — Monsieur 28 %, comme on le surnomme — lui a fait descendre une à une les marches de l’abjection. Avec lui, elle a mis à nu ce noyau dur, incandescent, que l’on se cache à soi-même, et où se mêlent intimement les fantasmes les plus répugnants et les jouissances les plus aiguës.

Avec lui, elle a tout appris, tout exploré. Les mains dures d’Arkan ont tiré de son corps les émotions les plus fortes, les plus rares. Sous sa férule, elle est devenue une femme accomplie, maîtresse ou esclave, ne reculant devant aucun caprice sexuel. Qu’il vienne des hommes. Ou des femmes… Elle pense fugitivement à la petite indonésienne du club de la rue Legendre. À sa jolie bouche charnue collée comme une ventouse à sa vulve, et à la langue gainée d’un étui d’argent ciselé qui s’agitait dans son vagin comme un poisson dans son bocal…

Elle soupire. À vrai dire, les femmes ne l’intéressent pas ; elle a fait l’amour avec elle pour plaire à Arkan. Les femmes ne sont que des instruments, qu’elle méprise. Elle trouve son sexe romanesque, naïf, incurablement victime de l’autre, quand elle ne recherche que les gagnants, les forts, les brutes. Enfant, elle était déjà garçon manqué. Adolescente, elle a été longtemps lesbienne, pour faire le mec. Femme, elle n’aime rien tant qu’être harnachée d’un sexe d’homme, le plus gros possible, et posséder sa proie par devant ou par derrière, à longues et profondes poussées, jusqu’à ce que la victime crie, la supplie d’arrêter et accepte pour cela d’être livrée à Arkan…

Elle y revient toujours. Arkan, son double, son maître, ce complice dont elle s’est aperçue trop tard qu’il était l’homme de sa vie. Il a beau être devenu un quinquagénaire obèse, elle est toujours amoureuse de sa belle tête patricienne pleine de morgue, yeux de velours et crinière de cheveux neigeux. Et pourtant, il vient de lui échapper. Il s’est échappé pour des raisons qu’elle ne soupçonne que trop bien en s’examinant dans la glace.

Oui, la jolie, la fraîche et acide Claire a vieilli. Une fine toile d’araignée, blanchie par le soleil, part du coin de ses yeux et frise imperceptiblement sur ses tempes. Et elle a deux rides, là, au coin des lèvres — des rides d’amertume. Pas de cheveux blancs, mais elle guette avec terreur le jour où elle en découvrira un.

Le cynisme qui étendait sur elle son dur vernis commence à se craqueler. « Ce que tu es conne, » lui dit toujours son beau-frère avec affection, « tu ne peux donc pas sortir une fois pour toutes de ton univers bidon de baby-doll prolongée ? » Il est le seul à lui parler ainsi. « Cesse de tortiller du croupion et de montrer tes nichons à tout le monde, quand deviendras-tu adulte ? »

Maintenant, mon cher Gilles. À cette minute même, où je découvre qu’Arkan m’a quittée pour de bon.

Car lui aussi a vieilli, sans doute. Il ne joue plus, ou bien il faut doubler la mise pour l’exciter. La doubler, la tripler jusqu’au vertige. Peut-être aspire-t-il à se poser ? Ce serait encore pire. Plus probablement, c’est un mélange des deux. Il est fatigué de sa vieille maîtresse. Il veut en prendre une autre, la façonner à son goût et en faire une esclave, comme il a fait avec elle. En même temps, ce crétin aspire à se marier. Et faire peut-être des enfants. Et bien sûr, comme tous les mecs, il espère trouver dans la prochaine une maîtresse, une pute, une mère et une épouse.

Elle n’arrive pas à y croire. Une mère, non, et d’ailleurs Arkan en a une, une de ces terribles mères orientales qui est la seule et véritable femme de sa vie. Mais Claire était tout le reste. Que lui faut-il de plus ?

Il l’a quittée comme ça, en pleine rue. C’est fini, ma chère, je pars tout à l’heure pour la Grèce, ne m’appelle pas à la rentrée. Comme elle riait, il a souri tristement : Cette fois-ci, c’est sérieux. Un camion passait, elle n’a pas entendu le reste.

– Eh bien, je t’accompagne, a-t-elle dit crânement. Je t’accompagne à l’aéroport.

– Si tu veux, a répondu Arkan.

Il a pris le vol pour Athènes de 16 heures. Elle a regardé s’envoler l’avion. Cette salope de Betty avait donc gagné la première manche ? Elle a repris sa voiture et elle a foncé chez lui.

Il avait fait changer les serrures. La concierge avait un gros paquet à son nom : tout ce qu’elle avait laissé dans l’appartement en quinze ans. Des bijoux, un peu de linge, des lettres, quelques robes. Et ces gadgets sexuels qu’affectionnait tant Arkan. La brave femme a pris l’air ennuyé : je vous aimais bien, mademoiselle Claire.

Ce n’était pas tout. Ce salaud avait vraiment fait les choses dans les règles. Rentrée chez elle, elle avait trouvé un avis de recommandé avec réception et un gros chèque dans une enveloppe de la société. Avant même que de retirer la lettre à la poste, elle savait qu’il l’avait fait licencier par son directeur général.

On ne devrait jamais travailler chez son amant, reconnaît-elle, bonne joueuse. C’est elle qui a insisté pour qu’il l’embauche. Elle gagnait très bien sa vie, et avec les cadeaux qu’il lui faisait, elle a pu s’acheter son appartement. Avec son cul, susurre sa sœur, qui ne l’aime pas.

Malgré cela, Arkan s’est montré élégant. À sa façon, bien sûr. À sa façon de macho oriental, capable des plus grandes délicatesses comme des grossièretés les plus inconscientes. Rentrée chez elle, Claire a trouvé un message sur son répondeur téléphonique. Un message personnel du principal concurrent d’Arkan, le gros Memno. Ces deux-là se disputent le même fromage mais ils n’ont jamais hésité à s’échanger des filles. Elle n’a pas encore répondu. Si elle saisit l’invitation de Memno, elle se retrouvera à poil sur son bureau, c’est couru d’avance, et Memno la dégoûte.

Elle a donc fêté ses quarante ans seule, à Paris, le 15 Août. Et devant sa bouteille de champagne et ses toasts au caviar, elle a fait le point, lucidement.

Plus de boulot, pas mariée, pas d’enfants, et ses amies parties, à Ibizza, Corfou, l’île Maurice, là où s’entassent la jet-set et le Sentier. Soudain, toute cette vulgarité lui a fait horreur. Leurs sourires aurifiés, leurs cous liftés, leurs bracelets, leurs colliers, leurs bagues, leurs robes de lamé et leurs smoking prune, le téléphone portable qui couine et la breloque qui tinte ? Plus jamais. Les starlettes, les petites comédiennes, les cover-girls prêtes à tout pour faire un bout d’essai ? C’était fini. De fausses amies et de vraies putes. Personne ne lui répondrait. C’étaient les amis d’Arkan, pas les siens.

Elle a bien essayé de téléphoner à Gilles, mais ils étaient en vacances ; de toute façon, c’est sans doute sa chère sœur qui aurait décroché. Vers minuit, saoule, elle a pris sa décision : autant aller jusqu’au bout. Jusqu’au fond.

Elle a décroché son téléphone et appelé Madame Siid.

L’Égyptienne n’à pas posé de questions. Elle avait un client, justement, un négociant en vins de Bordeaux, « un sévère, est-ce que tu crois pouvoir tenir le coup » À ce moment-là, il était déjà trop tard pour reculer. Elle a appelé un taxi et vingt minutes plus tard…

Claire frémit. Elle déteste se rappeler ce souvenir. Elle a fait cela pour lancer un dernier appel à Arkan. Une idiotie. une bouteille à la mer, emplie de son sang et de ses larmes, qu’il n’ouvrira jamais. Autant se faire à la réalité. Laisser les hommes tourner autour d’elle, longtemps, se décider pour le plus brutal, celui qui l’humiliera et lui fera regretter de…

Comme ce type, le client de Madame Siid. Claire se mord les lèvres, soudain molle. Quand l’Égyptienne est entrée dans la chambre, ça faisait déjà bien une heure que le type s’amusait avec elle. Il en était au fouet à charretier, un engin nanti d’un manche gros comme le poignet et dont la mèche, épaisse d’un pouce à l’attache, devient fine comme une aiguille à l’extrémité. La punition avait été terrible, comme elle l’avait elle-même demandé…

La maquerelle répétera à Arkan ce qu’elle a vu : Claire hurlant et sanglotant, se débattant désespérément au bout de la chaîne fixée à la voûte. Son corps rouge et blanc strié de coups de fouet. Sa peau marbrée luisante de sueur, ses cuisses collantes de cyprine et de sperme. Elle dira à Arkan que le client a fini par enfoncer le manche de son fouet dans le rectum dilaté de Clara, puis qu’il a glissé dix billets de cinq cents francs roulés en tube dans son vagin.

Elle ne dira pas qu’elle les a retirés et qu’elle a gardé deux billets pour elle.

Il a fallu cinq jours pour que les marques s’estompent un peu. Ce fouet-là, elle n’en avait jamais voulu, malgré les prières d’Arkan, et elle a laissé ce gros porc l’étriller jusqu’au sang.

Arkan aura-t-il envie de revenir ? Il fallait qu’elle tente le coup. Ce n’est pas que le type l’ait baisée à n’en plus pouvoir qui l’aura excité, c’est qu’elle se soit fait flageller au sang avec cet engin terrifiant. Il voudra qu’elle refasse la même chose, c’est sûr. Mais non, se répète-t-elle avec accablement, il n’appellera pas.

Elle lui a fait le coup cent fois. Cette fois-là est de trop, elle le sent bien, et de voir sa dernière chance s’envoler, se déchirer enfin les voiles complaisants derrière lesquels elle croyait pouvoir diriger le monde à sa guise, un absurde chagrin d’enfant la prend, une peur irraisonnée.

Elle est sur le point de fondre en sanglots, là, au beau milieu de la foule. C’est si bête ! Arkan l’aurait-il mieux aimée si elle avait été plus grande ? Ou si elle avait eu des seins ?

Claire fouille dans son sac et exhume un paquet de Stuyvesant. Elle se morigène. Tu deviens idiote, ma chère. C’est ça qui l’a toujours excité, ton prince turc : ton corps de gamine avec tes minuscules seins pointus, presque des mamelons en fait, durs comme des grains de café. Et tes fesses de garçon, rondes et serrées, qui savent si bien s’ouvrir pour absorber n’importe quoi.

Elle allume sa cigarette. N’empêche. Il est parti bel et bien. Ici, à Mysos. Ça n’a pas été difficile de retrouver sa trace, elle est super-copine avec la fille de l’agence de voyage qui travaille pour la boîte. Son ex-boîte… Et elle n’a que quelques jours pour le : récupérer. Pour l’arracher à ce sac, cette radasse, cette pétasse pourrie de fric, Betty Je-ne-sais-plus-qui. Parce que cette fois, ça a l’air sérieux. Il va peut-être bien finir par l’épouser, sa pouffe.

Furieuse, elle tire une longue bouffée et la garde au fond de ses poumons, longtemps, jusqu’à ce que des papillotes rouges envahissent ses yeux. La salope a dû lui sortir le grand jeu. Et elle est jeune, plus jeune que Claire.

Et riche, accessoirement. Une foutue fille de banquiers.

Merde, merde, merde, rage-t-elle. Arkan se lassera de cette conne tôt ou tard et retournera voir Madame Siid. La maquerelle lui procurera de nouvelles petites putes noiraudes comme il les aime. Des libanaises, des juives, des arabes, des belles filles à la peau caramel prêtes à tout pour rencontrer Arkan, le célèbre agent des célébrités. Mais c’en sera vraiment fini de Claire Galmier.

La maquerelle lui mentira : « Monsieur Arkan ne vient plus, ma cocotte, il est marié avec cette héritière Luxembourgeoise, tu sais, celle qu’on voit dans les pages people des magasines-cons. Mais j’ai quelqu’un, si tu veux, un vieux pas exigeant, je te ferai bourrer devant lui par la grande Léa, tu n’auras qu’à lui sucer la bite, vous partagerez… »

C’est ainsi qu’on dégringole, elle le sait bien. Un jour, dans un bordel rue de Monceau, elle a branlé Arkan sur les yeux d’une belle fille qu’on avait immobilisée dans la cave, les mains et les pieds pris dans le ciment. Une fille de médecin, qui avait été très amoureuse de lui. Ça lui avait bien plu, à l’époque, d’essorer les couilles de son amant sur le visage de cette idiote.

Maintenant, l’idiote, c’est elle.

Un autre coup de sifflet. Un treuil grince. De l’autre coté de la porte, le quai, Mysos, les maisons blanches sous le ciel bleu. Arkan est dans l’île d’en face. Cinq cents mètres d’eau cristalline, un petit appontement, la villa au milieu des oliviers, c’est là. Elle a retrouvé des photos dans un magazine de décoration.

L’île appartient à Betty Zilpenheim.

Claire, elle, n’a rien. Rien que sa rage, son orgueil, sa résolution.

Son corps, bien sûr. Mais il faut quelque chose de plus maintenant. Une idée. Une idée qui lui amène Arkan et le lui attache.

Je n’ai plus droit à l’erreur.

Elle finit sa cigarette quand la rampe s’abaisse et que la lumière éblouissante du ciel grec se rue dans les entrailles du ferry.

Les dés sont jetés.

Un bloc d’air chaud s’abat sur ses épaules.

Dans la petite cage d’os, son cœur glacé manque un battement.

Autour d’elle, c’est la ruée. On se bouscule, on se presse. Des hommes au regard de braise, aux sourcils noirs. Des veuves grecques, véritable Antigones tragiques flanquées de parapluies noirs. Les inévitables touristes allemands ou anglais, mais aussi des jeunes en shorts, banane sur le ventre, casquette à l’envers. Des vélos. L’âne, avec des sacs pleins de chaux de part et d’autre de sa panse rebondie, couleur jute.

Sans s’en rendre compte, Claire a descendu la rampe d’acier au milieu du flot humain. Et s’il était sur le quai ? Est-ce que ça ne fait pas dix ans qu’ils sont ensemble, à se prendre, se déprendre, se déchirer et se recoller ?

La fille de l’agence lui a peut-être dit que mademoiselle Claire avait pris le même avion que lui. Il est peut-être là, à l’attendre, avec son beau sourire railleur, sa crinière de patriarche, ses mains dures. « On s’en fout, de la Luxembourgeoise, » lui dira-t-elle. « Des filles, tu en as eu, tu en as toujours eu et tu en auras encore, ce n’est pas ça qui me dérange, tu le sais bien. » Est-ce qu’il n’est pas toujours revenu, est-ce qu’ils n’ont pas baisé à quatre, à six, est-ce qu’Arkan ne l’a pas déjà licenciée ? (Ce jour-là, elle a dû négocier serré sa réembauche, bâillonnée avec son slip, à genoux sur la moquette, les genoux remontés sous les aisselles, pendant qu’il téléphonait…)

Mais au premier coup d’œil, elle voit bien qu’il n’est pas là. Elle le verrait entre mille. Elle serait prête à se mettre à genoux au milieu de la foule, la bouche ouverte et les mains dans le dos, mais il n’est pas là.

Ce n’est plus du jeu, maintenant, elle le sait bien. Dans l’avion et sur le bateau, elle a cherché ce qui pourrait bien le faire revenir. Et soudain, elle trouve.

Cette fois-ci, c’est jusqu’au bout.

Jusqu’à la mort, pourquoi pas ?

– Attention !

On lui saisit le coude. Un gros type apoplectique juché dans la cabine d’un tricycle passe à la raser et lui décoche un regard torve. « Harbor service », c’est ce qu’il y a d’écrit sur la pétrolette déglinguée.

Une blonde ravissante lui sourit. Yeux caramel, crinière vénitienne embrumée de sel, de jolies épaules rondes qui sortent d’une saharienne lâche. Elle est pieds nus.

Claire sait tout de suite que ce sera elle.

 

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