Osez 20 histoires de sexe et de pouvoir

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La MusardineOsez 20 histoires


au travaildomination F/Fdomination F/Hdomination H/F


256 pages


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Résumé

Soif de pouvoir… et de sexe !

20 auteurs, 20 regards, qui vous conduiront tour à tour dans une caserne militaire, une grande entreprise cotée au CAC40, le cabinet d’’un hypnotiseur pas net, le bureau du directeur d’’une école privée catholique, l’’arrière-salle des douanes gabonaises et autres lieux inattendus où sévissent une galerie rocambolesque d’’hommes et de femmes de pouvoir. Comment jouent-ils de leur pouvoir ? Qu’’est-ce qui les rend si fascinants pour les uns, repoussants pour les autres ? Quelles sexualités ont-ils ? Quelles déviances ? Quelles perversions ? Et les personnes attirées par le pouvoir ? Qu’’est-ce qui les excite ? Jusqu’’où sont-elles prêtes à aller ? À ces questions et à bien d’autres, vous trouverez les réponses dans ce livre !

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Pour quelques pages de plus – Auguste Boson

Si cela n’avait tenu qu’à lui, Rudy aurait donné la meilleure mention à ce mémoire brillantissime et surtout délicieux. Mais ses collègues adouberaient-ils cette étudiante originaire de Transylvanie, un brin atypique, pour seulement quarante pages de philosophie politique ? Quarante pages pour une thèse, c’était du jamais-vu.

Rudy en pinçait pour cette étudiante prénommée Graciu. La première fois qu’il l’avait vue, c’était dans le grand amphithéâtre, alors qu’il surveillait un devoir sur l’œuvre de Proudhon. Rangée du milieu, elle s’était levée pour emprunter le stylo d’un voisin. L’élégance de sa démarche et son petit cul prodigieux mirent Rudy en émoi. Il s’était retrouvé durablement impressionné. Rudy l’avait chouchoutée pendant deux ans. Et à force de manœuvres politiciennes, il s’était ­arrangé pour qu’elle le choisisse comme directeur de thèse. Parvenu à ses fins, il se ménageait une place au soleil.

 

*

*    *

 

Graciu arriva à l’heure, au café La Faune, pour leur rendez-vous qui devait statuer sur son document de quarante pages et sur sa soutenance. Une natte dans le dos, un sac de toile bariolé en bandoulière, elle était vêtue d’un T-shirt crème, d’un petit short en jean et de claquettes. Une féminité brute, qui avait de quoi effriter par tous les flancs le morceau de granit cérébral qui l’attendait.

— Bonjour monsieur le directeur. Alors, vous avez réfléchi à mon mémoire ? demanda-t-elle sans attendre.

— Bien sûr, répondit Rudy, voulez-vous boire quelque chose ?

— Oh, un Coca très frais.

— Il fait terriblement chaud, en effet, poursuivit Rudy, décidé à installer ce jour-là une atmosphère moins formelle que d’habitude.

— Oui, je suis tout humide, c’est dégueulasse, dit-elle dans ce langage ambigu et désarmant qui la caractérisait et provoquait dans le ventre de Rudy des bourrasques de vent frais.

Rudy avait ruminé ce rendez-vous, avec les idées les plus folles. Il était parvenu à une ­conclusion : tout bien réfléchi, et tout bien fantasmé, s’il devait se compromettre une fois dans sa carrière, c’était maintenant, et avec Graciu. Rudy se masturbait plusieurs fois par semaine en pensant à elle. Une compulsion animale qui ne trompait pas.

— Eh bien, Graciu, comme je vous l’ai dit au ­téléphone, je crains que ces quarante pages ne soient pas… Mais d’abord, dites-moi, souhaitez-vous réellement devenir enseignante-chercheuse ?

— Oh oui, c’est mon rêve, je veux continuer à faire des recherches sur la politique.

— Bien, alors je ne vais pas passer par quatre chemins. J’ai consulté mes collègues, et plus précisément les membres de votre futur jury, ce qui ne se fait pas d’ordinaire, donc je vous prierais de rester discrète là-dessus…

— Bien sûr, vous pouvez compter sur moi. Et que vous ont-ils dit ? demanda Graciu en se penchant sur son soda, laissant deviner ses petits seins dans l’échancrure de son T-shirt.

— Eh bien, euh, c’est-à-dire… Ils sont catégoriques, vous n’aurez pas votre diplôme. Mademoiselle Petru, il y a des règles, un peu formelles certes, mais il convient de les respecter. Et quarante pages, « c’est se moquer du monde », pour citer un collègue dans le texte.

Rudy entrait de plain-pied dans la compromission mensongère. Bien sûr, il ne les avaient jamais consultés, ses doctes collègues. Après ce gros bobard, il était impossible de reculer. Un peu comme lorsqu’on pénètre dans un sexshop pour la première fois. Il s’agit ensuite d’aller droit au but, prendre la marchandise sans tarder, passer en caisse, avec le même détachement que devant la boulangère. Tout un art.

Graciu avait les genoux joints sous la table du café. Elle y posa ses mains et plaqua son dos contre la chaise.

— Vous êtes certain ? Ils vous ont dit cela ? Je n’aurai pas ma thèse ? C’est ce qu’ils ont dit ?

— Oui, ils sont formels, vous n’avez aucune chance d’obtenir votre thèse avec un texte aussi court, si brillant soit-il.

À ces mots, les épaules de Graciu retombèrent.

— Ces vieux boucs ne comprennent rien à rien. Cela ne m’étonne pas. J’ai mis deux ans à rédiger ces quarante pages, professeur. J’ai recommencé vingt fois. J’ai lu tout ce qui pouvait se lire sur le socialisme utopique français. Je l’ai cerné. Je ne peux ajouter un mot à ce texte, pas un seul. J’en suis incapable.

Tapoter sa tasse de café avec ses ongles. C’est tout ce qu’il trouva à répondre.

— Êtes-vous certain qu’il n’y a aucun recours, aucune manière d’arranger cela, monsieur le directeur ? poursuivit Graciu, en posant ses mains sur ses cuisses nues.

Était-ce encore son ingénuité, ou bien Graciu tendait-elle une perche de première catégorie à son directeur ? Pour la première fois depuis sa lointaine adolescence, Rudy se jeta à l’eau, sans avoir tourné la moindre formule dans sa bouche. Un acte de courage.

— Graciu, je vais être franc avec vous. Je suis très attiré. Vous ne pouvez pas savoir combien vous m’excitez… tenez, là… je suis en train de bander. Je n’ai pas bandé ainsi depuis des années.

Graciu faisait rouler la paille de son Coca entre ses lèvres. Elle dévisagea le professeur, avec un visage ouvert et un regard brillant, comme si elle le voyait pour la première fois. Mais elle ne dit rien.

— Je… je suis navré de vous avoir dit cela… navré, faites comme si vous n’aviez rien entendu, ce n’est pas digne… se ravisa Rudy, sentant maintenant la moutarde de la honte lui monter au nez.

— Mais monsieur le professeur, pourquoi ? C’est très naturel, ce que vous avez dit. Et puis, je le sais depuis le début. Vous êtes toujours rouge quand vous me parlez. Je connais les hommes. Tous les profs de l’institut ont envie de me baiser, je crois.

— Ah bon ? Ah, je suis content, je veux dire, que vous le preniez ainsi, allons…

Alors qu’il allait dire « Allons, n’en parlons plus », ou une sottise du genre, il se ravisa.

— Allons ? demanda-t-elle.

— Allons… oui, allons nous promener dans le jardin tout près, si vous voulez bien.

 

*

*    *

 

Graciu accepta sans sourciller. Elle se leva d’un pas décidé, comme si elle se préparait à une sorte de garde à vue sexuelle, et que cela n’était pas vraiment la première fois. Rudy était tétanisé. Il se déplaçait sur le boulevard, façon adolescent qui vient de faire son coming out et s’avère incapable de passer à la vitesse supérieure. Arrivés dans le jardin, ils choisirent l’un des premiers bancs venus.

— Vous disiez donc… commença Graciu, en grattant le sable avec le bout de ses claquettes.

— Oui, bien, accepteriez-vous un petit marché, en échange de quelques moments agréables… ?

— Un marché ? Mais par exemple ? demanda Graciu.

— Eh bien, j’ai pensé que je pourrais rédiger… quelques pages supplémentaires de votre mémoire, afin de vous approcher de l’objectif, et ce, en échange d’un moment intime avec vous…

Graciu posa à nouveau son dos contre le banc. Elle était toute raide et parut en réalité très ­étonnée.

— Vous voulez que je vous suce pour dix pages de plus, monsieur le directeur ?

— Euh, quinze si vous voulez…, répondit Rudy du tac au tac, s’étonnant lui-même de sa vivacité lubrique.

Graciu se leva. Elle lui faisait face. Ses jambes dénudées merveilleuses, son entrejambe à hauteur du visage de Rudy.

— Monsieur le professeur, c’est très peu éthique, comme proposition.

— Je sais, c’est très mal. Mais j’en ai très envie. Je ne vais pas vous mentir.

Un clochard s’était assis sur le banc d’à côté. Il semblait prêter attention à la scène. Graciu leva les yeux au ciel, se rassit, croisa les bras, comme contrariée. Il ne se passa plus rien. À part le ballet des poussettes, des piafs, des touristes. Rudy laissait sa percée lubrique se faire déglutir par le ravin de l’immoralité. Puis Graciu brisa le silence.

— Une pipe pour quinze pages, et ensuite, vous me promettez que je pourrai soutenir ma thèse ?

— Je ferai tout pour, oui, dit Rudy, les yeux ­écarquillés.

Il venait de dire son deuxième gros mensonge. Car bien évidemment, cinquante-cinq pages ne suffiraient toujours pas. Et il faudrait peut-être prolonger un peu l’expérience.

— Alors, marché conclu, où voulez-vous aller ?

Rudy n’avait pas réfléchi à la question. Il n’avait même pas imaginé que les choses puissent aller si vite. Il pensait la retrouver un jour prochain, pour conclure le marché. Mais cette jeunesse n’attend pas, surtout Graciu. Sa réaction ne l’étonnait pas tant, et l’excita au plus haut point. Il bredouilla des bouts de mots, pour gagner du temps et conserver une apparente maîtrise de la situation.

— OK, dans ma chambre, 6 rue Malus, cinquième étage, porte B. Partez d’ici cinq minutes. Comme ça, on ne nous verra pas ensemble. C’est mieux non ? dit Graciu.

Puis elle s’éloigna, d’un pas décidé, et toujours aussi léger.

Ce furent les cinq minutes les plus palpitantes de sa vie d’intellectuel bourgeois, je t’en foutrais. Tout ce dont regorgeait son univers fantasmagorique inavoué semblait être contenu dans ce moment savoureux et éternel, où Rudy paraissait à présent tout à fait certain d’entrer dans le vrai monde du sexe brut, et ce, en compagnie d’une nymphe en tongues, exfiltrée du jardin d’Éden. Elle allait, par sa candeur et son indiscutable malice, redonner un coup de fouet à sa misérable vie de rat de bibliothèque sentant déjà la naphtaline. Ces minutes furent interminables à la fois, tant il avait envie de cette jeune femme, tant l’idée de se retrouver avec elle dans sa petite chambre lui paraissait relever d’un scénario de science-fiction hollywoodien, de type E.T. ou Rencontre du troisième type, mais en bien plus sexy.

Ce moment de lévitation quasi tantrique fut interrompu par la projection intérieure intempestive de diapositives montrant des scènes de liesse avec sa femme et leurs deux enfants, dont l’aînée avait bientôt l’âge de Graciu. Fichtre, en entrant dans la chambre de son étudiante, allait-il à la fois briser une carrière, un mariage et écorner gravement l’image de la figure paternelle ? Mais Rudy avait déjà posé ses valises au royaume des nymphes. Il faillit éclater de rire, comme un ­adolescent devant de gros nichons. Rien ne comptait plus que de vivre cette expérience, si sale et ­révoltante fût-elle. Rien d’autre.

 

*

*    *

 

Rudy frappa prestement à la porte de la chambre du dernier étage du 6 rue Malus. Il entendit un lit grincer. Et Graciu lui ouvrit. Elle était en petite culotte, avec le même T-shirt que tout à l’heure, les cheveux mouillés.

— J’ai pris une petite douche…

Puis alors qu’il entrait :

— Vous devriez faire de même, dit-elle.

— Bien sûr, répondit Rudy.

Le voilà à présent, cet ancien athlète tout à fait bien conservé, en dépit de ses poignées d’amour, tout nu, devant Graciu, en tailleur sur le lit, à le scruter des pieds à la tête. Il bandait comme un fauve, se frotta jusqu’à la mousse, croisa le regard de Graciu, qui ne trahissait aucun sentiment, ni de haine, de mépris, de désir. Il n’en fallait pas davantage pour faire de lui un esclave. Avait-il encore le pouvoir à cet instant même, d’ailleurs ? N’était-ce pas elle, avec cette puissance sexuelle, dont elle se savait de toute évidence dotée, qui le dominait ?

— Tout de même, pensa Rudy, je suis le monstre.

Elle envoya une serviette sur le tronc de Rudy.

— Approchez-vous… allez, venez !

Rudy s’allongea sur le lit, encore tout mouillé. Graciu se mit à califourchon sur ses cuisses. Elle tamponna son torse d’une manière assez neutre, puis jeta la serviette derrière elle. Elle tripota son sexe comme si c’était une personne, le fit glisser vers ses abdominaux encore bien dessinés, et empoigna la verge avec sa main gauche.

— Il paraît que les gauchères branlent mieux.

— Je… je… je ne sais pas. Je n’ai jamais vraiment fait attention, dit Rudy.

Elle décalotta son gland, exerçant en même temps de petites pressions avec ses doigts sur sa verge. Elle avait les ongles naturellement longs, sans fioritures dessus. Lorsqu’après avoir tâté l’engin, elle aperçut la rosée autour de son urètre, elle se mit à sourire.

— Depuis combien de semaines votre femme ne vous a pas sucé ?

— Si seulement cela se comptait en semaines, répondit Rudy.

Graciu fit une petite moue, qui semblait aller avec une dose de compassion pour ce quinquagénaire affamé et pour la misère sexuelle palpable de son univers poussiéreux. Elle envoya ses cheveux dans son dos, recula son postérieur, et fit glisser le gland de Rudy entre ses lèvres. Les premières ­bouchées furent douces et chaudes. Elles lui donnèrent un plaisir inouï. Alors qu’elle léchait gentiment son prépuce, une fraîcheur lui parcourait la verge et le bas-ventre, provoquant des contractions divines. Voilà d’évidence une fille qui savait s’y prendre. Mais en cérébral, il ne pouvait s’empêcher de tricoter des conjectures dans sa caboche. Si elle était salope, l’acte odieux qu’il venait de commettre s’en trouvait minimisé, hein ! Il n’aurait finalement pas détourné une vierge, hein ? C’était donc moins grave.

Graciu le suçait doucement, s’interrompant pour lui lécher le gland avec un semblant d’appétit. Rudy n’était jamais allé voir une prostituée. Il était incapable de dire si elle faisait semblant, ou si elle prenait plaisir à le sucer. Il songea même qu’elle s’appliquait dans l’espoir qu’il sorte de bonnes feuilles et que la thèse obtienne la meilleure mention. Si elle avait voulu lui mettre la pression en ce sens, elle ne pouvait s’y prendre mieux.

Il pouvait apercevoir ses seins et son entrejambe. Il aurait tout donné pour mettre sa main dans sa culotte, poser ses doigts sur son sexe, dont il avait aperçu en transparence qu’il était légèrement velu. S’il s’aventurait en goujat, comment allait-elle réagir ? Mais la tentation le submergea. Il approcha sa main. Graciu n’eut aucun geste de recul.
Elle le suçait profondément, et commença même à se frotter les cuisses l’une contre l’autre. Un feu vert pour Rudy. Il tenta d’allonger sa main aussi loin qu’il put. Graciu ralentit le mouvement, puis lui jeta un regard profond, qu’il crut traduire ainsi :

— Tu me touches… pour quelques pages de plus.

Graciu se tourna sur le côté de sorte qu’il puisse être mieux disposé à la caresser, et sembla étouffer un sourire, ou même un rire. Il glissa sa main dans sa culotte. Le sexe de Graciu était doux et fortement humecté dans l’entrebâillement de ses lèvres. Il n’osa pas enfoncer un doigt tout de suite. Il prit plaisir à patauger avec son index dans ce petit ruisseau de la vallée, comme un chien en liberté au-dessus d’une flaque.

Rudy sentit le liquide monter à travers sa verge. Graciu comprit en l’entendant respirer plus fort qu’il était prêt. Elle transperça son regard avec ses yeux noirs et brillants. Et au lieu de se retirer pour le laisser éjaculer à l’air libre, passa à la vitesse supérieure. Le terrible liquide gicla dans sa bouche. Rudy ne put s’empêcher de crier « Mon Dieu… c’est bon, trop bon ». Graciu laissa tout le sperme s’écouler à huis clos, sans exprimer la moindre émotion, ni de plaisir, de dégoût, de colère. Rudy ne pouvait se sentir plus désemparé par l’impénétrable attitude de Graciu. Elle s’agenouilla au bout du lit, se sécha les lèvres avec la serviette de Rudy, posa discrètement sa main droite sur son propre sexe, posa son regard sur la queue de Rudy, encore dure et baveuse.

— Vous ne vous vexerez pas si je vous chasse bientôt, monsieur le professeur, j’ai rendez-vous avec une amie. Et je dois me masturber avant. Je n’aime pas sortir chargée.

Rudy se remettait à peine qu’il se sentit happé plus profond encore dans l’inconnu. Était-ce une avance ? Une proposition de nouvelle transaction ? Quel deal ? Rudy restait convaincu d’être le ­corrupteur dans l’affaire, le seul fautif, le vrai coupable. Une drôle d’idée lui vint : et si c’était en ­réalité Graciu qui avait usé de ses charmes pour le pousser à la transgression ? Depuis le début, depuis ce jour même, où elle s’était levée dans l’amphithéâtre et l’avait médusé ? Quoi qu’il en soit Rudy pensa que s’il arrêtait les frais à cet instant, il conserverait l’avantage. Si les choses tournaient mal, Graciu ne pourrait totalement se défausser. Il dirait :

— Elle m’a parlé de se masturber, c’est qu’elle a aimé cela…

Mais si jamais il succombait à son désir de la dévorer, là maintenant, et de la sentir vibrer entre ses reins, tout reviendrait au point mort. Il aurait tout pris d’elle. Et Graciu pourrait emporter l’affaire en dénonçant l’usage odieux et jusqu’au-boutiste de sa position de pouvoir. Une question lui vint brusquement :

— Vous sentez-vous de rédiger les trente pages restantes ?

— Non, je vous l’ai dit, je ne pourrai rien écrire de plus.

— Alors, dans ce cas, nous ne sommes pas très avancés, répliqua Rudy, Comment allons-nous faire ?

— Je ne sais pas. C’est peut-être vous qui allez me le dire, professeur… dit Graciu en s’asseyant en tailleur au bout du lit, et en regardant sans gêne le sexe toujours raide de Rudy.

Cette fois-ci, il était clair et net que Graciu proposait d’elle-même de poursuivre l’expérience. Dans ce cas, Rudy ne pourrait pas être accusé de harcèlement. Au bout du compte, il pourrait la baiser, achever sa thèse, et personne n’en saurait jamais rien. Mais Rudy, que le milieu universitaire avait rendu un brin paranoïaque, renifla le piège à plein nez. Graciu était trop maline pour s’exposer ainsi. Elle cachait quelque chose. Il devait abattre une grosse carte.

— Et si je refuse ? dit alors Rudy.

— Eh bien, ce n’est pas très grave, fit-elle en haussant les épaules.

— De toute manière, quoi que vous écriviez pour moi, je soutiendrai mes quarante pages. Il n’y a rien à ajouter.

Rudy fut stupéfait de ces déclarations.

— Vous vous moquez de moi, n’est-ce pas ? De… dans ce cas, pourquoi avez-vous accepté de me…

— Je n’ai pas accepté, je l’ai fait avec plaisir.

— Mais vous aviez l’air contrariée, au jardin, de ma proposition.

— Je n’ai pas été contrariée que vous me ­proposiez du sexe, professeur, mais que vous le fassiez pour quelques pages de plus.

— Je ne comprends pas, s’exclama Rudy, en mettant la serviette sur sa verge comme s’il se retrouvait au beau milieu d’une scène de cocufiction.

— Monsieur le professeur, vous êtes classé deuxième de tout le campus universitaire, parmi les profs les plus bandants. Et vous avez ma préférence. Cela fait deux ans que j’attends que vous me sautiez dessus.

— Graciu, vous rigolez, j’espère ?

 

*

*    *

Graciu ne dit rien. Elle se leva, se dirigea vers le frigo, attrapa un fruit, puis s’assit sur sa chaise de bureau, en tailleur, séparant deux quartiers de mandarine avec ses dents.

« Deuxième prof le plus bandant de la fac… » se dit Rudy. Tout à coup, comme s’il venait d’être vulgairement tiré d’un cauchemar par la peau du zob, il se souvint qu’il avait été jeune, athlète de haut niveau, que les filles étaient toutes très gentilles avec lui, mais qu’il avait rencontré sa femme trop tôt, et n’avait pas eu le temps de ravager la bergerie de sa jeunesse. « J’étais bonnard… je suis encore bonnard… » se dit-il en examinant son corps de vieux beau, qui laissait encore ­vibrionner la stature d’un décathlonien. Rudy se sentit tout à coup envahi par la honte. Par le dégoût, de lui-même, du mariage, du monde universitaire. Comment ces institutions avaient-elles fait de son image intérieure celle d’un vieux fruit sec, d’un reptile de papier piégeant lâchement ses proies ? Comment avait-il pu en venir à penser que seule sa position sociale pouvait lui permettre de séduire et d’atteindre ce graal sexuel qui avait tout du véritable but de sa vie ? Rudy se sentit comme un esclave dont les muscles ont été durcis jusqu’à la pierre, se libérant d’affreuses chaînes invisibles. Dans un accès de joie, il jeta la serviette au bas du lit et s’écria :

— Mais tu vas le soutenir, ton putain de mémoire de génie de quarante pages !

Graciu poussa un cri de surprise, qui se poursuivit par un éclat de rire délicieux. La voilà démasquée à son tour, sortant de sa posture fantomatique, de son langage corporel indéchiffrable. Elle écarta les jambes et ouvrit grand ses bras. Rudy se leva comme un molosse remonté du purgatoire. Elle serra ses jambes autour de ses fesses nues pour lui dire enfin :

— Mais entre, canaille.

Il glissa en elle, comme au bercail, oubliant femme, enfants, et sa respectabilité intellectuelle et institutionnelle de merde. Une seule intuition philosophique et politique valable restait piégée dans son esprit : la faire jouir, maintenant, et chaque fois qu’ils le désireraient. Jouir avec Graciu jusqu’à ce que mort du désir s’ensuive. Rudy se sentit tout à fait libéré de ses chaînes lorsqu’il conçut que Graciu n’était pas Son étudiante, mais La partenaire dont il avait toujours rêvé.

 

*

*    *

 

Le mémoire de Graciu portait sur La construction de la figure du sauvage dans le socialisme ­utopique français, et se présentait comme un sévère plaidoyer contre une sorte de foutage de gueule humaniste de la gauche historique française, que l’on aurait pu résumer par la formule : « Pas de sauvage, pas de caviar. » Il était d’une fulgurance si juste que le jury en oublia son format de missive et accorda la thèse. Mais il refusa de donner les félicitations, car il avait compris que Rudy la baisait. Cette petite pichenette derrière la tête des deux amants, c’était tout le pouvoir qu’il restait à ces hommes et femmes à barbe. Quant à Graciu, elle continuerait d’aimer passionnément ce pays, qu’elle voulait seulement contribuer à extirper de sa « grossièreté éthique ». D’ailleurs, pour signal de sa tendresse, elle le surnommait en roumain, sa langue maternelle : « Galia bunã ». En d’autres termes : « La bonne Gaule ».

 

 

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