Pourvu qu’elle soit rousse

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ROSE Stéphane

La MusardineLectures amoureuses


fétichisme


224 pages


Papier 8€95

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Disponible sous 48 heures
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Résumé

C’’est l’’histoire d’’un homme qui aime les rousses. Petite ou grande, svelte ou dodue, jeune ou moins jeune, peu lui importe… pourvu qu’’elle soit rousse. Inscrit sur Meetic où il discute avant de faire l’’amour avec des rousses sans aucun autre critère de sélection que la couleur de leurs cheveux, il n’’est pourtant jamais rassasié de leurs charmes. Qui se cache derrière ce collectionneur de rousses ? Obsédé sexuel monomaniaque ? Don Juan du site de rencontres ? Entomologiste de la femme rousse ? Le sait-il seulement lui-même ? Son parcours initiatique dans les arcanes de la rousseur le lui dira.
À la croisée du roman obsessionnel, du carnet de route pornographique et du road-movie introspectif, Pourvu qu’elle soit rousse se veut avant tout un éloge féministe de la différence et de la singularité.

Connu pour être un des auteurs et présentateurs de la cérémonie des Gérard sur Paris Première, Stéphane Rose est aussi journaliste dans la presse magazine et sur le web, auteur pour Nicolas Canteloup, directeur de collection et attaché de presse à la Musardine et auteur de plusieurs livres en littérature jeunesse, humour ou sexualité. Pourvu qu’elle soit rousse est son premier roman.

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Anaïs

Un premier baiser qui modifie durablement le cours d’une existence est chose originale, de surcroît s’il est donné à l’âge de trente ans. Ma première rousse, je l’ai embrassée devant un film thaïlandais au nom prémonitoire : Tropical Malady.

Outre sa qualité de rousse, Anaïs est aussi une fille. Elle arriva donc en retard. Je l’attendais depuis un bon quart d’heure devant l’entrée du cinéma en proie à un mélange équitable d’anxiété et d’excitation quand elle apparut au coin de la rue, sapée, maquillée et coiffée avec juste ce qu’il fallait de discrète provocation pour m’indiquer qu’un effort avait été fourni par rapport à l’ordinaire vestimentaire.

Parfumée, aussi.

La première odeur qui vint à mes narines quand nous nous retrouvâmes assis dans la salle fut celle de son parfum. La seconde, celle de son shampoing. Effluves de jeune fille propre, coquette et soignée, qui n’a pas pour habitude de se rendre à un rendez-vous galant en sentant la sueur ou le graillon. Son odeur de rousse, je ne l’identifiai que dans un second temps. Par déduction. Ce n’était ni celle du parfum, ni celle du shampoing, c’était autre chose, un petit complément inattendu, l’invité surprise au banquet des stimuli qui suscita d’autant plus ma curiosité que je venais de vivre trois décennies sans en soupçonner l’existence. Une odeur naturelle, animale, sauvage. Tropicale ? Une odeur d’une subtile singularité, impossible à synthétiser par la chimie. Et d’autant plus excitante qu’elle sortait des pores de la peau d’une jolie minette de vingt-trois ans, resplendissante de charme et de bonne santé, alors qu’on l’aurait crue échappée de la cage de quelque fauve exotique exhibé dans les foires.

Voilà, c’est dit, et donc assumé d’emblée : je suis de ceux qui pensent que les rousses ont une odeur spécifique. De ceux qui le pensent, mais aussi, et surtout, de ceux qui le savent.

Évoquant Nini-Peau-d’Chien, Aristide Bruant chantait :

 

Elle a la peau douce,

Aux taches de son,

À l’odeur de rousse

Qui donne un frisson.

 

Mes veines vibrèrent de ce frisson, gonflées d’un sang subitement propulsé vers ma verge à une vitesse telle que ce premier baiser, que j’avais fantasmé toute la journée en me régalant de la vague appréhension nostalgique des candeurs adolescentes qu’il m’inspirait, m’apparut soudain comme une formalité à expédier sans délai. J’embrassai ma proie dans l’urgence du désir, perdu quelque part entre l’homme et la bête, dans une confusion qui se démultiplia lorsque la créature, non contente de ne pas s’effaroucher de mes manières de butor, me répondit à l’unisson de ma bestialité en me bouffant littéralement le visage, suçant mes lèvres, mordillant mes joues, fourrant sa langue dans mes oreilles en prenant soin d’y glisser autant de salive que de petits bruits obscènes. Un authentique baiser d’affamée, qu’elle ne jugea pourtant pas suffisant pour me laisser entrevoir l’étendue de son appétit : une minute à peine après avoir goûté ma bouche, elle poussa l’audace jusqu’à prendre ma main dans la sienne, en déplier deux doigts et les sucer comme une bite en plantant ses yeux droit dans les miens avec une détermination guerrière, aussitôt contredite par le balayage délicat de ses longs cils roux sur son regard d’enfant au rythme tranquille du va-et-vient de ses paupières blanc lait.

Avez-vous remarqué que « coquine » rime avec « rouquine » ? Ce n’est pas fortuit. Les blondes et les brunes, quand on veut les nommer affectueusement, deviennent des « blondinettes » ou des « brunettes ». La rouquine a le privilège d’une rime dont elle est la seule à pouvoir se targuer. De même, elle a le monopole d’une mauvaise blague masculine que toutes les rousses confessent avoir subie : « Tu es rousse de partout ? » Il ne viendrait à l’idée d’aucun homme de transposer cette question à une blonde ou à une brune. Seule la rousse a une chevelure que l’on associe directement à son sexe. Et pour cause :

« Coquines, les rouquines ? La science est affirmative.

Hambourg – Les femmes rousses seraient avides de sexe. Une étude d’un scientifique allemand con­firme le mythe des “touffes de feu”.

“Sanguine et renommée pour son ardeur sexuelle”, le stéréotype de la femme rousse ne serait pas une légende. La rouquine aurait une vie sexuelle plus intense que la blonde ou la brune. C’est du moins ce que révèle une étude de l’honorable Pr Werner Habermehl, 56 ans, spécialiste de la sexualité au Centre de recherche social de l’université de Hambourg. Il a comparé les comportements sexuels de centaines de femmes allemandes en corrélation avec la couleur de cheveux.

La vie sexuelle de femmes avec les cheveux roux est clairement plus importante que celle avec une autre couleur de cheveux. Elles sont plus actives, ont plus de partenaires et font l’amour plus souvent que la moyenne. La recherche montre que les rousses sont dignes de leur sulfureuse réputation[1], a expliqué le Pr Habermehl dans les colonnes du Daily Mail. Il a précisé que les véritables rousses vivant en couple pouvaient difficilement changer de couleur de cheveux, tant leur conjoint y était attaché.

Pour la psychologue Christine Baumanns, le succès des rousses n’est pas de leur seule « faute ». « Lorsque des hommes voient une rousse, ils estiment qu’ils pourront vite passer à l’acte avec elle. Et que cela va se passer avec ardeur. La femme qui ne perçoit pas assez d’attention à son goût peut se teindre les cheveux en roux. Ce subterfuge lui donnera un atout de séduction auquel les hommes ne resteront pas insensibles[2]. »

Si j’admets volontiers que l’on puisse contre-argumenter sans trop de peine cette théorie loufoque, force m’est d’avouer que mes rapports sexuels avec Anaïs n’en donnèrent pas moins très vite raison à Werner Habermehl. Sans complexe ni tabou, nous baisâmes pendant des semaines tels des cochons insatiables, surenchérissant dans la bestialité en même temps que nous liions connaissance et tombions amoureux l’un de l’autre.

Nos sentiments éclorent dans le stupre. Nous avouâmes notre amour réciproque – « je t’aime » – la même nuit où nous nous risquâmes au verbe abject et ordurier. En la traitant de petite pute, je lui déclarai ma flamme. En m’implorant de la souiller, elle me confessa la sienne. La maman et la putain réconciliées en une seule nuit, le rêve interdit de tout homme. « Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, / fermentent les rousseurs amères de l’amour ![3] » Rimbaud avait raison : la rousseur n’est pas seulement la couleur du stupre, c’est aussi celle de l’amour.

De même que Rome ne s’est pas faite en un jour, notre empire amoureux fut moins la conséquence d’un coup de foudre que le fruit d’une suite d’événements liants au rang desquels une seconde scène de baiser bien différente de la première que nous jouâmes au cinéma. J’étais venu retrouver ma belle dans son studio parisien et lui fis machinalement pour la saluer un bisou sur la bouche rapide et claquant, lèvres fermées, un « smack », comme on l’appelait du temps de mon adolescence. L’indignation par laquelle elle me répondit fut à la mesure de sa rousseur : flambo­yante.

— Tu embrasses qui là, ta mère ?

Je restai silencieux, bien en peine de trouver quoi que ce soit à répondre.

— Les bisous de maman, je n’en veux pas. Je veux des baisers cul ou rien. Ne recommence jamais.

Sa colère n’était pas un simulacre et traduisait une révolte réelle. Je conclus dans un premier temps que j’avais affaire à une amazone strictement sexuelle et inapte à la tendresse, mais l’avenir m’enseigna le contraire. Ce refus du « bisou de maman », c’était un refus d’associer la bouche, théâtre érotique du visage par excellence, à la tendresse. Ses joues, son front, ses oreilles, ses paupières, j’eus tôt fait de les couvrir d’une pluie de poutous affectueux qu’elle accueillit toujours en piaillant comme un oisillon bienheureux, mais dès lors que mes lèvres entraient en contact avec les siennes, c’était toujours le signe d’un changement de registre obligatoire. Je le compris sur la durée : embrasser sans jamais y déroger nos bouches comme celles d’amants, c’était la garantie de ne jamais laisser se noyer notre lien sexuel dans la conjugalité, un mur dressé contre la routine, le confort, la promiscuité dans lesquels se consument tant d’amours. Bref, à trente ans, pas aussi dégrossi que je l’aurais imaginé, j’apprenais la vie d’une merdeuse de sept ans de moins que moi. La vie, et le respect.

Justement, parlons-en, du respect. Supercherie masculine. L’homme « fait l’amour » à la femme qu’il respecte et baise celle qu’il ne respecte pas. La maman et la putain chacune à leur place, c’est commode, ça permet de jurer fidélité à sa dulcinée tout en la trompant allègrement avec la première salope venue. La logique est implacable : faute de respect, ce n’est pas de l’amour, juste du sexe, de la viande, de la basse pulsion, ça ne compte pas, c’est pardonnable. Du reste, beaucoup de femmes pardonnent. « C’est normal, c’est un homme », se mentent-elles avant de classer l’affaire. Dans son film Odette Toulemonde, Éric-Emmanuel Schmitt fait dire à son héroïne, interprétée par Catherine Frot : « Un homme, faut accepter qu’il aille voir ailleurs, sinon faut pas prendre un homme, faut prendre un chien. » Le problème, c’est qu’une rousse ce n’est pas exactement Madame Toulemonde, ou alors Madame Toulemonde-me-montre-du-doigt, et c’est peut-être justement pour ça que, pour prétendre à l’enculer, il faut avoir le cran de l’aimer.

J’étais fou d’elle quand j’enculai Anaïs pour la première fois dans son petit appartement d’étudiante, en levrette et face à un miroir, dans le reflet duquel je la regardais gueuler son plaisir de se faire élargir l’anus sous une pluie d’injures et de claques sur les fesses. Elle était aveugle, les yeux bandés par ses bas. Ses cheveux roux, sa peau laiteuse, ses formes graciles, son être entier transpirait la pureté. S’agitant derrière elle, mon corps imparfait, deux fois plus volumineux que le sien, conglomérat de gras, de muscles, de poils, de décibels et de transpiration, renvoyait l’image d’un engin de démolition crachant son ultime énergie dans une cause perdue d’avance : rien ne pouvait atteindre une beauté si cristalline. Cent clones de moi dans un gang bang n’y auraient pas suffi. Prisonnière de ma queue et de mes mains sur ses hanches, l’étrange créature me donnait l’impression de se nourrir de mes souillures tout en ne leur accordant aucune prise sur elle, et me les renvoyant au contraire à la gueule après les avoir digérées, comme elle aurait craché avec négligence le noyau d’une cerise après s’être régalée de sa chair. Sentiment confus d’inaptitude à posséder vraiment ce que l’on a pourtant à portée de bite, que je retrouvai bien plus tard décrite avec beaucoup de justesse dans un livre de Pierre Bisiou précisément consacré à la sodomie et sobrement intitulé Enculée : « C’est épuisant la beauté des femmes, la beauté de l’autre, la beauté des aimées, dont rien ne peut nous rassasier et c’est toujours la balance entre le vivre et le perdre, d’une part, et le mémoriser sans le goûter pleinement, d’autre part. Et je ne sais que faire ni que dire ni que prendre puisque, tel que cela va, quand je perdrai ça je le perdrai vraiment. Et c’est malgré tout ce vers quoi nous allons, hein[4] ? »

Je jouis finalement au plus profond du cul de ma rousse avant de la faire jouir en la prenant dans ma bouche. Nous refîmes l’amour quelques instants plus tard avec tendresse, moi allongé sur le dos, elle chevauchant mon sexe, enlacés l’un contre l’autre, en nous embrassant gentiment et n’échangeant plus que des paroles sucrées. Le copieux jet de foutre que j’avais lâché un moment plus tôt dans son anus avait beau me couler sur les couilles teinté d’une nuance de merde, nulle fange ne pouvait altérer ce moment d’intense torpeur amoureuse, à la pensée duquel une larme d’émotion me monte toujours à l’œil. Les soirs de nostalgie, je suce ce souvenir exquis comme un bonbon que je puise dans un joli paquet, généreusement rempli par des mois de passion amoureuse.

 

Un autre de mes souvenirs fétiches me renvoie à une époque où Anaïs évoquait souvent dans nos discussions l’idée de s’acheter un godemiché. Comme beaucoup d’autres femmes, sa curiosité était titillée par une marque à la popularité croissante, dont la presse féminine faisait alors des gorges chaudes : Yoba, spécialiste du sex-toy haut de gamme et de bon goût, c’est-à-dire en rupture revendiquée avec les habituels godes reproduisant la forme, la couleur, et parfois certains détails de la verge en érection. Yoba donnait plutôt dans l’objet design et chic, conforme aux goûts de la femme urbaine et aisée, qui ne s’offusque pas de posséder un godemiché à condition que sa forme certes phallique le soit de façon abstraite, et surtout qu’elle le paie une petite fortune. Atermoie­ment caractéristique de la bourgeoise qui croit tout pouvoir laver, jusqu’à sa mauvaise conscience, en y mettant le prix. La marque disposait d’une boutique, d’un site de vente en ligne et d’un espace dans les magasins Le Printemps, duquel ma bien-aimée revint déçue. Elle trouva les produits Yoba peu à son goût et me le fit savoir avec trop d’insistance pour que je ne le prenne pas pour une invitation à lui offrir un jouet à même de satisfaire ses aspirations, au propre comme au figuré, dès que l’occasion se montrerait. Elle se présenta pour son vingt-quatrième anniversaire, le deuxième que je fêtais en sa compagnie. Pour le premier, je lui avais offert une nuisette. Pour le second, des sex-toys. La progression était normale et raisonnable.

Incapable de savoir où me rendre pour faire mes emplettes, je commençai par taper les mots « sex-toys + boutique » sur un moteur de recherche, qui m’orienta rapidement sur une page qui recensait diverses boutiques ayant pignon sur rue dans lesquelles j’étais censé trouver mon bonheur. J’écartai d’autorité Yoba, puis Rykiel Woman, que j’estimai dans le même registre, fis l’impasse sur Dollhouse, étiqueté lesbien, Phyléa, étiqueté SM, et autres adresses qui me semblèrent moins adaptées à mes besoins que Concorde, autoproclamé supermarché du sexe, le choix le plus large, la devanture la plus sobre. Je ne savais pas exactement ce que je voulais acheter, cette neutralité revendiquée me parut de bon aloi.

Quand on pousse la porte d’un magasin Con­corde, on tombe sur un équivalent de Franprix où les fruits et légumes auraient été remplacés par des vibromasseurs, les paquets de biscuits par des DVD X et les produits laitiers par des fringues SM. Hormis la nature des produits vendus, pas de différence, on se promène dans un magasin lumineux et correctement aéré avec un panier sous le bras, des haut-parleurs diffusent Chérie FM et la caissière, aussi peu aimable qu’à Franprix, mâchonne le même chewing-gum avec la même négligence irrévérencieuse. Seule petite variante glauque : un escalier, menant vers un sous-sol dédié aux projections de films pornos, me rappela les sex-shops poisseux dans lesquels il m’arrivait d’échouer dans mes vertes années, quand la solitude sexuelle se montrait trop accaparante. À l’époque, Internet ne proposait pas l’offre pornographique qu’il propose aujourd’hui et, pour s’astiquer devant autre chose que le porno crypté de Canal+, il fallait fréquenter ce genre d’endroits. N’en ayant gardé que de mauvais souvenirs, je restai prudemment à l’étage, au milieu d’une faune variée, composée pour les trois quarts de vieux dégueulasses à qui l’on ne confierait pas la garde de ses enfants, et pour le quart restant d’un couple de quinquagénaires ordinaires s’amusant du spectacle des jaquettes de DVD pornos, d’une petite dame à la démarche simiesque venue acheter, comme je l’appris en laissant traîner une oreille curieuse, une bombe pour lustrer des vêtements en latex, d’un couple de jeunes étudiants sains et mignons affichant une assurance trop étudiée pour ne pas révéler une certaine gêne, et moi, horriblement pataud avec mon petit panier sous le bras.

Après un examen attentif, patient et minutieux de la marchandise, interrompu par l’intervention d’une vendeuse désireuse de prodiguer des conseils que je refusai, je jetai mon dévolu sur un vibromasseur de forme neutre et de couleur ivoire, un godemiché épousant la forme et la couleur d’une bite européenne de belle facture, des menottes en cuir, un jeu de menottes et chaînes métalliques pour les poignets et les chevilles, une paire de pinces à tétons reliées entre elles par une chaîne métallique noire, et des boules de geisha. Le catalogue des produits Concorde, quatre euros, est offert par la maison. Merci madame.

 

Le lendemain, c’est en proie au doute que j’emballai chaque objet dans du papier cadeau. Ces gadgets émoustillants la veille me paraissaient subitement grotesques. Morceaux de plastique, de métal, de similicuir, ça sentait le toc, la quincaillerie bon marché. Ça avait beau être conditionné dans des emballages aguicheurs, ça avait beau crier sa vocation d’objet érotique, ça semblait malgré tout relever du gadget inutile et un peu pathétique, pour ne pas dire de l’attrape-couillon. Je passai outre, terminai mes petits paquets avec soin, et disposai l’ensemble sur la table de mon séjour à côté d’une paire de verres à vin et de divers mets à grignoter, façon buffet.

Arriva l’invitée. Nous ouvrîmes le bal par un gentil petit blanc sec, alternant la dégustation des plats et l’ouverture des cadeaux. Qui commença mal. Le premier paquet ouvert renfermait le jeu de boules de geisha, que ma jeune naïade essaya aussitôt. Elle déboutonna son jean taille basse, le fit glisser sous ses genoux en emportant son string au passage et introduisit les petites billes de métal d’un air curieux, dubitatif et amusé, bref, pas du tout érotique. Elle se rhabilla, fit quelques pas dans la pièce. Rien. Il ne se passa rien. Rires complices. Deuxième paquet.

— J’ouvre lequel ?

— Celui que tu veux.

— Celui-là… La vache, il est lourd ! Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir là-dedans ?

— Ouvre et tu le sauras.

Après avoir déchiré le papier cadeau, elle découvrit un jeu de quatre menottes, une paire pour les poignets, une paire pour les chevilles, reliées entre elles par une lourde chaîne métallique. Une petite flamme s’alluma au fond de son œil.

— C’est des menottes ?

— Oui.

— Mais pourquoi il y en a quatre ?

— Pour t’emprisonner les pieds et les mains en même temps. Mais je peux aussi n’en utiliser qu’une paire, par exemple pour te lier les poignets, et attacher l’autre paire à un meuble. Un peu comme un chien méchant que l’on attache dans la cour pour restreindre ses mouvements.

— Tu veux m’attacher comme un chien ou comme une chienne ?

Le regard ostensiblement lubrique avec lequel elle enroba sa question me mit d’humeur à la tirade théâtrale.

— Comme une chienne, mon amour, comme une chienne. Je veux te priver de ton autonomie. Je veux que tu sois là, dans ma piaule, attachée sans pouvoir bouger plus loin que les chiottes pour aller pisser. Je veux me doucher, m’habiller, sortir, vivre ma vie sociale dehors, et revenir le soir, tard, et te retrouver là, à poil, enchaînée, t’amener à moi en attrapant la chaîne, un peu brutalement, te foutre à genoux, me désaper, et me vider les couilles dans ta bouche.

Dans son œil, ce n’était plus une petite flamme, c’étaient toutes les flammes de l’enfer.

Il faut dire que nous aimions bien ce petit jeu. Depuis les prémices de sa sexualité, Anaïs portait en elle une envie d’être avilie jamais formulée, et donc inassouvie. Je la partageais avec elle de façon moins impérieuse, comme un terrain à défricher parmi d’autres, mais sans jamais avoir eu l’occasion ni le désir réel de le faire. J’ai souvent réfléchi aux raisons pour lesquelles nous avons réussi à faire converger ces désirs complémentaires. La plus vraisemblable me semble être son esprit libre, indépendant et féministe. Si allergique à toute forme de machisme, hostile à la démonstration de force, à la soumission à l’homme, que la souiller par le sexe ne pouvait que s’apparenter à un jeu, dans un contexte prédéfini, garant de mon respect et de ma considération pour elle, qualités nécessaires à l’épanouissement de mes penchants domi­nateurs.

J’ai rencontré quelques filles résolument hostiles au féminisme. Je conçois que ses dimensions groupusculaire, militante, discriminante et parfois un peu autiste puissent exaspérer, mais indépendamment de la façon toujours critiquable dont le message est dispensé, et que je suis du reste le premier à critiquer, il reste le message en lui-même. Comment ne pas y adhérer quand on est une femme ? J’ai constaté que le refus féminin du féminisme est le plus souvent exprimé en termes violents, hystériques, sans nuance ni indulgence pour les « mal baisées », les « aigries de l’amour », les « gouines refoulées », les « jalouses qui dressent les femmes contre les hommes qu’elles n’ont pas pu avoir », auxquelles il associe la parole militante. Aussi bornées et intransigeantes qu’elles reprochent au camp adverse de l’être, les antiféministes les plus hargneuses semblent défendre quelque chose, un acquis, un trésor de guerre, un droit aux talons hauts, au maquillage, au décolleté piégeur, droit à ne jamais payer sa part au restaurant en échange d’une partie de baise passive, droit à la prostitution conjugale qui fait semblant de ne pas voir qu’elle porte ce nom sans jamais en être inquiétée. Ma rousse, qui portait des talons et s’habillait volontiers comme une pute, n’avait pour le coup aucun complexe vis-à-vis de sa part féministe. L’homme qui se serait avisé de lui mettre une main au cul dans le métro, même gaulé comme Sébastien Chabal, n’aurait pas été à l’abri d’une claque dans la gueule. Un soir où elle devait me retrouver chez moi, je reçus d’elle ce texto : « Tu peux venir me chercher au métro sur le quai ? Y a un mec qui m’emmerde parce que je l’ai éconduit un peu sèchement. » Sortir avec une rousse, c’est comme faire carrière chez les pompiers : il faut avoir le goût du risque.

Il me faut ajouter à cette petite digression qu’Anaïs était, en tout cas à l’époque et du haut de ses même pas vingt-trois ans, une clitoridienne intégrale. Maître de son plaisir, elle ne l’abandonnait donc pas à l’action de ma seule bite, s’arrogeant souvent le droit de le déclencher presque indépendamment de moi en se touchant. Son bouton, plus développé que la moyenne, atteignait presque son petit centimètre à l’état d’excitation, levé comme un majeur au milieu d’une main face aux sorcières exciseuses, prolongement érectile d’un corps qui voulait jouir sans autre horizon procréatif que d’engendrer l’orgasme. Elle m’utilisait donc comme un accessoire pour se conduire elle-même à la jouissance. Dans ce cadre tacite, tout m’était permis. Et tout me fut demandé. Jusqu’aux coups.

— Frappe-moi.

— Tu veux que je te frappe vraiment ?

— Oui. Que tu me fasses mal.

— Au visage ?

— Oui. Mets-moi une gifle, et fourre-moi ta queue dans la bouche avec autorité. Et si tu estimes que je te suce mal, remets-moi une gifle. Je suis ta pute, c’est le minimum que je te suce correctement, non ?

Aurais-je réussi à baiser avec une si délectable vilenie une fille à la jouissance principalement vaginale ? Rien n’est moins sûr. Il y a chez les femmes qu’il suffit de farcir quelques minutes pour les faire jouir une forme involontaire de soumission dérangeante. Bien sûr, elles peuvent aussi se masturber, alterner les orgasmes du vagin et ceux du clitoris, jouer avec toute la gamme des zones érogènes dont elles disposent – certaines jouissent même de l’anus ou des seins, voire d’ailleurs – alors elles deviennent les plus formidables des maîtresses. Mais toutes n’ont malheureusement pas la curiosité, même si on le leur demande, d’aller chercher leur plaisir plus loin que leur point G, sans parler de celles qui ne l’ont pas encore trouvé et se laissent prendre sans jamais jouir. Elles se placent alors de fait dans une posture de réceptacle à foutre, asservies sans vraiment s’en rendre compte à la loi de la perpétuation de l’espèce, le désir bridé par des siècles d’obscurantisme religieux et de bienséance sexuelle dogmatisée. Leurs gémissements sonnent comme des prières balourdes, leurs yeux toujours clos évoquent ceux des bigotes qui sèchent leurs après-midi sur les bancs des églises. Anaïs ne fermait jamais les yeux pendant l’amour, elle les ouvrait au contraire le plus grand possible, pour ne pas perdre une miette du spectacle, à la fois actrice et spectatrice de son corps dans le plaisir. Nous nous regardions beaucoup en baisant, par l’intermédiaire d’un miroir ou les yeux dans les yeux, nous toisant d’un air de défi, comme deux boxeurs avant le combat. J’étais son prédateur, mais la proie consentante qu’elle était m’indiquait paradoxalement par le regard qu’elle ne se laisserait jamais attraper. Et de fait, j’avais beau la planter toujours plus en profondeur sur le bout de ma queue comme une volaille que l’on embroche, l’empoigner toujours plus fermement par les hanches, lui laisser toujours moins d’échappatoire, je ne la possédais jamais vraiment. Lilith était rousse, appris-je en me documentant pour les besoins de ce livre. J’aurais pu le deviner. Cela étant dit, revenons à notre dîner d’anniversaire.

 

L’excitation monta en même temps que l’ivresse. La plupart des cadeaux étaient dispensables et vraiment trop gadgets, mais l’enchaînement des événements nous fut favorable, puisque Anaïs acheva l’ouverture de ses paquets par celui du godemiché imitation bite, avec le gland bien dessiné et la petite veine saillante. Elle le sortit délicatement de son emballage plastique en le manipulant avec précaution et curiosité, comme s’il s’était agi d’un vrai sexe, le premier entre ses mains.

— Ça m’excite.

— Je le vois bien. Je suis sûr que ton string est trempé.

— J’ai envie de l’essayer.

— Je te rappelle que tu as toujours des boules de geisha, enlève-les d’abord, sinon ça va être l’embou­teillage.

Elle préféra le mettre dans sa bouche et le sucer comme une star du X, en me regardant bien dans les yeux. Pris d’une hallucination, je vis l’objet se transformer en vrai sexe, d’abord libre et autonome, puis se faire le prolongement d’un homme imaginaire que je me figurais pourtant avec beaucoup de réalisme, comme sur le point de se matérialiser dans la pièce. Le gode n’y était pour rien, le vin blanc non plus, l’effet aurait été le même si elle s’était mise à sucer une courgette, une bougie ou un rouleau à pâtisserie : c’est le vice qu’elle y mettait, cette inlassable détermination à sucer tout objet de forme phallique comme une queue, qui donnait chair et vie à l’objet. Les inquisiteurs avaient raison : les rousses sont des sorcières qui usent de pouvoirs magiques hérités du diable.

Quelques instants plus tard, avec l’autorité résolue d’un pasteur mormon dans mon lit transformé en brasier, je châtiais la créature maléfique, nue, enchaînée, ligotée comme un saucisson. À genoux devant son visage, je faisais aller et venir le godemiché dans son vagin tout en abandonnant mon sexe à sa bouche goulue. Elle me suçait en bavant. Sa salive descendait le long de ma queue par filets épais, qui glissaient ensuite sur mes couilles en se frayant un chemin entre les poils avant d’aller mouiller les draps. Sentant subitement le foutre monter, je me libérai de sa bouche à la hâte car je ne voulais pas jouir. Elle en profita pour prendre la parole.

— Ton gode, il est pas assez gros.

— Ah bon ? Tu l’aurais préféré plus gros ?

— Il est plus petit que ta bite.

Je détaillai l’objet. En effet, il n’était pas énorme. Il m’avait paru plus imposant, emballé dans son emballage plastique luisant et aguicheur.

— Je t’en achèterai un autre.

— Tu le prendras bien bien gros, hein ?

— Oui.

— Avec un gros gland ?

— Oui.

— Il faudra que je force, parce qu’il sera un peu trop gros pour ma petite chatte.

— Oui.

— Et quand je l’enfoncerai ça me fera un peu mal.

— Oui.

— Mais en même temps, ça me fera du bien.

— Et pourquoi ça te ferait du bien, si ça te fait un peu mal ?

— Parce que je suis une salope.

Le jeu qui consiste à exciter son partenaire sexuel en le couvrant de mots grossiers et obscènes porte un nom : la coprolalie. De copro, « excrément », et lalein, « parler ». Quel mot ravissant ! On dirait le prénom d’une petite fille. On l’imagine, la petite Coprolalie, âme pure et innocente, courant dans les prés verdoyants en riant. C’est l’été, le soleil brille dans un ciel bleu immaculé, le cadre est idyllique, on dirait le paradis. Coprolalie joue à la balle avec ses amies. Il y a Léa, la brune, Manon, la blonde. Coprolalie, elle, est une petite rousse. Elle ne le sait pas encore, mais plus tard elle n’envisagera pas de jouir sans se faire traiter de salope.

— Tu es une salope ? Explique-moi ça.

— J’aime bien me faire défoncer.

— Tu n’aimes pas les petites queues, alors ?

— Non, les petites queues, elles peuvent aller voir ailleurs. Moi il me faut ma dose de viande.

— Je te trouve bien vulgaire, pour une jeune fille de ton rang.

— Je ne suis pas là pour faire de la poésie.

— T’es là pour quoi, alors ?

— Pour me faire tringler.

— Comment ?

— Comme une salope.

— Ça fait deux fois que tu dis le mot « salope »… je vais finir par croire que tu en es vraiment une.

— Tu veux que je te le dise une troisième fois pour t’en convaincre ?

Une troisième, une quatrième et tant d’autres fois que je finis par ne plus les compter. Des torrents de vulgarité ordinaire s’écoulèrent ainsi de nos bouches fielleuses, dialogues ineptes volontairement dépourvus de poésie, car la poésie était ailleurs, susurrée par le langage des corps dans le désir et à ce point magnifiée par la jouissance que, pour ne pas tomber dans la surenchère indigeste, il fallait la contrebalancer en vidant nos mots de leur charge lyrique.

Ce petit jeu se poursuivit pendant des mois. Nous nous vautrâmes comme des gorets dans le verbe fangeux et les jeux de domination, en contrepartie de moments d’une tendresse inouïe. C’était notre façon de nous rapprocher. Chaque nouveau pas dans l’abject et le sadomasochisme renforçait un lien qui de complice se transforma progressivement en gémellaire. L’indestructible connivence qui finit par nous unir, nous allâmes la puiser dans l’ordure, la saleté érigée au rang d’art, le véritable hard crade que la pornographie n’a jamais su montrer, puisqu’elle ne filme que le sexe et jamais l’amour. Nous étions les aristocrates élitistes de la baise salace, dépourvus de toute humilité, deux rapaces dominant de leur vol majestueux la décharge du sexuellement correct, bien résolus à déchiqueter le propre, le bienséant et l’avouable de leurs becs acérés.

 

L’acte d’écriture ramène à ma mémoire des dizaines de souvenirs que je ne ferai que survoler de peur de lasser par excès de complaisance, et surtout car ce livre n’a pas vocation à raconter une histoire d’amour. Je repense à certains lieux où nous fîmes l’amour. Son appartement, le mien, une chambre d’hôtel par ici, une location par-là. À certains vêtements, robes, jeans moulants, chaussures de salope, nuisettes en tout genre. À son corps admirable, bien au-delà du roux de son poil et du blanc de sa peau : une taille insolemment fine, un petit cul bombé à filer des complexes aux négresses les plus callipyges, de petits seins moelleux et pointus, aux mamelons rose pâle dont les contours incertains se fondaient à la chair dans une évanescence esthétique de couleurs. De petits pieds doux et courbés, de petites mains de fillette aux ongles toujours courts, de grands yeux tendres et enfantins contredits par des sourcils droits et autoritaires, une bouche de suceuse, une langue de salope. Tout dans son corps et son visage respirait la femme-enfant, synthèse parfaite de l’ange et du démon que l’on avait tour à tour envie de chérir et de châtier.

Je repense à notre jeu favori, qui consistait à griffonner sur des morceaux de papier de petits gages coquins que nous exécutions chacun à notre tour en les piochant. « Anaïs embrasse Stéphane sur la bouche sans y mettre la langue. » « Anaïs chausse ses escarpins argentés, enfile sa nuisette transparente, glisse le CD de Swayzak dans la chaîne et exécute une danse lascive devant Stéphane qui se masturbe en la regardant. » « Stéphane lèche le sexe d’Anaïs tout en lui pénétrant l’anus préalablement oint de beurre avec une carotte qu’il aura pris soin de laver à l’eau claire. » Nous noircîmes des centaines de feuilles de papier en jouant à ce petit jeu, jusqu’à ce que l’encre vienne à manquer. Et la passion à s’essouffler.

La relation bascula dans la normalité. Ma bien-aimée, faible créature sensible à la pression sociale et apparemment hermétique à la théorie du corps amoureux de Michel Onfray qu’elle lisait pourtant avec curiosité à la même période, aspira à la sécurité routinière du couple. Je cédai mollement. Nous nous vîmes trop et découvrîmes l’ennui. Nos instants jadis partagés devinrent des intervalles de cohabitation dans des vies où l’exaltation s’était déportée hors de la relation amoureuse. Elle me reprocha de ne plus vibrer de la passion des débuts. Je plaidai l’étouffement, l’absence de liberté individuelle. Elle voulut toujours plus de mon temps, je lui en donnai toujours moins, et ce dialogue de sourds se perpétua jusqu’au jour où je claquai la porte une dernière fois, encore amoureux, toujours amoureux, mais conscient de l’aimer d’un amour nécessairement passionnel, et donc impossible. La passion est bornée dans le temps. Le nôtre avait sonné.

 

Je regardai devant moi, résolu à faire abstraction des hypothétiques conséquences de mon départ. Et devant moi, le paysage était plutôt avenant. Il y avait de jolies filles. Avec la complicité de la première qui passait à ma hauteur, je vérifiai que j’étais encore capable de séduire. Une collègue de travail, nouvelle. Échange timide de sourires, rapidement suivis de regards plus appuyés, on va boire un verre ? Rien que de très, très classique. Flirt, attouchements. Sans suite.

Deuxième rencontre, dans une soirée. Brune, grande, fine, élégante, le port altier, très sexy. Les bases me parurent plus solides. Plutôt que de passer par la case « allons boire un verre », nous choisîmes l’option « échangeons nos adresses e-mail ». S’ensuivit une correspondance nourrie, jubilatoire et révélatrice de nombreux points communs. Un goût partagé pour l’écrit, la musique de corbeaux neurasthéniques, le vin, l’excès. Et surtout, une expérience commune du couple dans le sens sociologique du terme, se soldant par un rejet outré de ses dogmes. Il n’en fallut pas plus pour nous donner l’envie de nous revoir, qui précéda de peu celle de nous déshabiller dans le même lit.

Fétichiste des odeurs depuis ma rencontre avec la rousseur, tout en embrassant ma nouvelle conquête, je promenai mes narines sur son ventre, entre ses seins, son cou, sa nuque. Ça sentait bon. Ça sentait la fille, l’huile pour le corps, délicatement teintée d’un soupçon de transpiration engageante et chargée à n’en pas douter d’une honnête proportion de phéromones sexuelles. Oui mais voilà, ça ne sentait pas la rousse. Ça sentait l’humain, et je recherchais le surhumain. Le diabolique. Et c’est ainsi que, quelques semaines après notre rupture, Anaïs revint à mes préoccupations d’une façon fulgurante et douloureuse : la quitter, c’était non seulement renoncer à la longue liste des qualités que je lui accordais, au meilleur coup de ma vie, à une complicité rare et presque consanguine, mais c’était surtout renoncer au petit plus qui la différenciait de toutes les autres : son odeur de rousse. Ce petit plus, duquel semblait désormais dépendre mon désir, dans ce qu’il avait de plus entier et indivisible. Associées à cette odeur, toutes les autres caractéristiques de la rousseur. Une peau blanche, pure, de porcelaine. Des cheveux cuivrés, et des poils, cils et sourcils du même éclat. Une féminité exacerbée. Une sensualité mystérieuse et déconcertante. La rousseur. Tropical Malady, j’étais pourtant prévenu…

Quand on mange une amanite phalloïde, le trépas ne survient pas immédiatement. Les premiers symptômes n’apparaissent qu’après une dizaine d’heures de latence. Nausées, douleurs gastriques, diarrhées, vomissements.

Quand on quitte une rousse dont on a goûté sans retenue les spécificités, olfactives en premier lieu, la révélation du manque n’est pas immédiate non plus. Ce n’est que plus tard, une fois que l’on a été confronté à la fade normalité d’une non-rousse, que l’on comprend que l’on porte en soi une addiction mortifère.

Quand les symptômes sont déclarés et identifiés, il est souvent déjà trop tard. Dans les quatre à six jours qui suivent se déclare le second stade de l’intoxication : la destruction du foie.

Destruction du cœur ? Les semaines qui suivirent notre rupture me firent presque regretter d’avoir rencontré Anaïs. Baiser des blondes, des brunes, certes, j’en étais capable. J’en tirais même un plaisir que beaucoup de handicapés du sexe m’auraient envié. Mais si j’étais apte à jouir avec des non-rousses, je ne me sentais plus la capacité de sublimer mes étreintes, de les dissocier de la simple gymnastique sexuelle, du coït animal, de la réponse physique à une pulsion masculine ordinaire. Démuni face à des corps qui ne m’inspiraient plus rien, ou du moins plus assez par rapport à ce que j’avais connu avec une rousse, mon problème était simple : devais-je faire mon deuil d’une femme ou des rousses d’une manière générale ? Étais-je condamné à ne plus aimer que des rousses ? Pour le savoir, il me fallait en rencontrer d’autres.

 

[1]. Article paru le 15 aoüt 2006.

 

[2]. 20 minutes, le 18 aoüt 2006.

 

[3]. Le Bateau ivre, 1871.

 

[4]. Stock, 2008.

 

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