PROMOTION PAILLASSON

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LOISON Bruno H

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Broché / 122 pages


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Résumé

Estelle a vingt-et-un ans. Elle est libre, indépendante et curieuse. D’une expérience d’esclavage sexuel, d’abord vécue contre son gré, elle a tiré toutes les audaces. Maintenant, elle sait imposer à ses partenaires les jeux cruels qui vont leur procurer des frissons toujours plus intenses : la douleur est parfois si proche du plaisir… Surpris puis séduits, ses amants se laissent vite convaincre par son enthousiasme et les voluptés qu’elle leur fait découvrir. C’est tellement excitant de jouer avec le feu ! Ne présume-t-elle pas de son habileté ? Que se passerait-il si les limites acceptes devenaient le point à atteindre à tout prix et, si possible, à dépasser ? Christophe excelle à cette stratégie. Il sait la faire souffrir plus qu’elle n’en a envie et l’amener à des extases qu’elle n’attendait pas. Estelle voulait juste gouter à l’enfer et en revenir indemne. Elle ne va pas tarder à y Etre engloutie. L’enfer n’est pas un lieu qu’on visite en touriste !

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Pour Armand Letertre, c’était le grand jour.

Une journée de printemps qui s’annonçait radieuse. Le soleil brillait. Les frondaisons du Parc des Moniales se découpaient, vert fluo sur un ciel d’azur. Des filles en jupes courtes zébraient de leurs jambes nues les larges trottoirs du boulevard Foch. Un vent frais dissipait les moiteurs de la nuit.

Armand avait une demi-heure d’avance et il déambulait devant le magasin.

Au Petit Paris.

Le premier du nom par son importance, le troisième ouvert par Monsieur Dubonnet après la mercerie dont il avait hérité et après le magasin de Cholet.

Le secret de la réussite des magasins Petit Paris, vous le connaissez : l’accessoire élégant. Même si le prêt-à-porter représente une part importante du chiffre d’affaires, ce qui fait des Petits Paris une chaîne de magasins incontournables en province, c’est le choix de chaussures, sacs à mains, foulards…, et la lingerie fine. Le détail visible ou invisible, qui fait de vous, Madame, une femme raffinée.

Cela fera sept ans à l’automne prochain qu’Armand Letertre travaille pour les Petits Paris. Il a vingt-huit ans. Manutentionnaire à Nancy, étalagiste à Romorantin, chef de rayon à Béziers… Au fil des années, il a travaillé dans presque toutes les succursales et occupé à peu près tous les postes. Ce n’était pas une vocation, il aurait sans doute pu réussir dans l’accessoire automobile ou la restauration rapide. Mais dès le début, il a senti qu’il y avait une chance pour lui et il s’y est donné à fond : heures sup’ — pas toujours comptées — cours du soir, stages externes, stages internes…

Enfin, après six ans de galère, il allait occuper un poste de responsabilités, avec un salaire en conséquence. Il ne lui manquait plus que la bénédiction de Monsieur Raymond Dubonnet en personne. C’est sa manière habituelle de procéder. Avant de nommer un nouveau gérant, Monsieur Dubonnet dirige lui-même le magasin pendant une semaine ou deux avec le candidat à ses côtés, pour s’assurer que le postulant est à la hauteur et achever de le former, puis il passe la main.

Armand ne doutait ni de ses propres capacités ni du jugement de Monsieur Raymond Dubonnet. Quand le boss appelait quelqu’un pour travailler ainsi près de lui, la promotion suivait presque automatiquement… Certains appellent ça du paternalisme. Et alors ? Le père d’Armand s’est tué sur des chantiers. Pas d’un seul coup. En petits morceaux. Une blessure par-ci, un accident par-là. Il est à la retraite anticipée : quand il aurait pu commencer à vivre, il était bon à jeter. Le père d’Armand n’a pas appris grand chose à son fils, sinon que tous les moyens étaient bons pour ne pas faire comme lui…

C’était donc une de ces belles matinées de printemps qui vous donnent l’impression que le monde vous appartient. Pour un peu, Armand se serait mis à draguer toutes ces jolies filles dont les longues jambes nues battaient devant lui, si, ce matin-là plus encore que les autres jours, il avait eu une très bonne raison de ne pas se laisser distraire…

Armand a toujours manqué d’assurance, pour aborder les filles. Après l’armée, il a fait un peu de musculation, histoire de se donner du courage, mais ça lui rappelait trop la gymnastique corrective du centre médico-scolaire, et puis il a passé de plus en plus de temps à son travail et à ses cours… Et il y avait les mutations, les stages… Au fil des années, il a déménagé d’hôtels pas très reluisants en meublés étriqués sans prendre le temps de se chercher une véritable petite amie. Il a fréquenté plus ou moins longtemps quatre filles depuis son départ de Nancy, mais ce n’était jamais sérieux.

À mesure qu’il commençait à gravir les échelons, Armand s’est aperçu que sa timidité à l’égard des femmes n’était pas tout à fait un désavantage. Il avait croisé des tas de types qui la ramenaient sans cesse avec des allures macho et des vantardises éculées. Au début, il enviait leur aisance, leur audace, et il bavait d’envie devant les filles qui leur tournaient autour. Puis il a pris conscience que ce n’est pas le genre d’attitude qui plaît aux clientes des Petits Paris,bourgeoises provinciales, mariées, mères de famille et très soucieuses d’être respectées. Un peu de gaucherie les rassure, les conforte dans le sentiment de leur importance. Quand Armand a compris cela, il ne s’est plus soucié de sa timidité…

Et maintenant, il allait diriger un magasin de prestige, dans une ville cossue. Dès que sa nomination serait officielle, il comptait se trouver un appartement en rapport avec sa nouvelle situation et y recevoir sa future fiancée, ou du moins un maximum de candidates !

 

*

 

Il la remarqua dès qu’elle surgit au coin de la rue.

Une grande fille superbe, d’une vingtaine d’années, aux longs cheveux châtain roux, dans un tailleur mini vert bouteille. Lés pans de sa veste étaient écartés par une poitrine opulente que moulait un tricot de grosses côtes, à col roulé. Elle portait des escarpins à talons courts et un manteau à motifs de cuir noir dont les pans volaient autour d’elle tandis qu’elle avançait à grands pas décidés. Ses jambes étaient sublimes, galbées et puissantes mais affinées par leur longueur démesurée.

Armand la regarda approcher en souhaitant que ce soit l’une de ses nouvelles collègues. De fait, elle s’avança vers lui en souriant et il eut l’impression de la reconnaître. Il avait dû la rencontrer lors d’un stage, ou d’une réunion au siège, mais il ne parvenait pas à se rappeler son nom, ni en quelles circonstances il l’avait rencontrée.

— Vous êtes Armand, n’est-ce pas ? Voici la clef. Levez la grille !

Surpris par cette approche directe, autoritaire, il aurait aimé faire une remarque décisive pour asseoir tout de suite son imminente position de gérant de ce magasin dont il la croyait employée, mais il réussir tout juste à balbutier un bonjour maladroit.

La belle fille rousse fit sauter le trousseau de clefs et lui tendit la main.

— Je suis Caroline Dubonnet, la fille unique de Raymond Dubonnet, et je vais travailler avec vous durant le mois qui vient.

— Je… je… Je suis enchanté, Mademoiselle Dubonnet… Excusez-moi, je ne vous ai pas reconnue… Je me souvenais d’une gamine à l’arbre de Noël, en 19…

Rouge de confusion, bégayant, Armand décida de se taire avant de prononcer une nouvelle idiotie. Il saisit le trousseau de clefs et s’accroupit pour ouvrir la serrure de la grille. Puis il leva les mailles de fer d’un peu plus d’un mètre et ouvrit la porte vitrée. Il s’engouffra le premier, pour aller chercher une gaffe et finir de lever la grille.

— Non, non, laissez, ça ira… Michel finira d’ouvrir tout à l’heure.

La souplesse de Caroline Dubonnet surprit Armand lorsqu’elle se pencha pour passer sous la grille. Elle lui semblait si grande ! Dans ce mouvement, sa jupe dévoila le sommet de ses cuisses, entre les pans de son manteau. Elle se redressa avec l’élégance d’une gymnaste.

Comme Armand refermait la porte vitrée, celle-ci fut brutalement poussée de l’extérieur et il ne parvint qu’in extremis à ne pas la recevoir dans la figure : deux jeunes filles, une brune en pantalon et une blonde en robe rouge, se glissèrent sous la grille en riant.

— Bonjour, Caroline ! dirent-elles en chœur sans même le regarder.

— Ah !… Laura, Sandrine, je vous présente Armand Letertre qui va peut-être devenir votre nouveau gérant… Armand, Laura, Sandrine…

Caroline Dubonnet n’attendit pas la fin des poignées de main.

— Venez dans mon bureau, Armand !

Quelques instants plus tard, il se trouvait assis devant elle, un peu désorienté par cette situation imprévue.

— Mon père a été hospitalisé à Paris jeudi… Je vous rassure tout de suite : ce n’est pas très grave. En fait, il aurait dû se faire opérer depuis plusieurs mois, mais, comme il a tardé, c’est devenu un peu plus sérieux… Il est encore en observation et après son opération, il en aura pour un mois, au moins, de convalescence…

— Je suis navré d’apprendre cela, Madem…

— Laissez-moi parler ! Mon père m’a chargée de vérifier que vous aviez les capacités requises pour assurer la gérance de ce magasin. Afin qu’il n’y ait aucune ambiguïté, il m’a donné cette lettre pour vous… Lisez-la.

Elle lui tendit une enveloppe entre deux longs doigts soigneusement manucurés et, quand Armand l’eut saisie, elle alluma une cigarette et inhala la fumée avec volupté.

Armand déplia la lettre avec appréhension. Quelques lignes manuscrites lui confirmèrent ce que Caroline venait de lui apprendre. Raymond Dubonnet déclarait qu’il accordait toute confiance à sa fille pour entériner sa candidature, citant les diplômes qu’elle avait déjà obtenus et les études qu’elle poursuivait encore. Il concluait en demandant à Armand de la considérer comme sa représentante directe.

Le garçon éprouva un soulagement. Il déplorait l’hospitalisation du boss mais n’y voyait aucune raison de s’inquiéter pour sa carrière. À moins qu’il ne commette une boulette énorme, le poste lui semblait acquis, et il était certain de posséder assez d’expérience pratique pour impressionner facilement cette gamine qui suivait encore des cours…

Quand elle vit qu’Armand avait fini de lire, Caroline Dubonnet écrasa sa cigarette dans un grand cendrier de verre.

— Nous sommes d’accord, Armand ?

— Tout à fait, Caroline, répondit-il en se levant avec un grand sourire.

La jeune femme fronça les sourcils et lui lança un regard dur.

— Eh bien, ça commence plutôt mal ! J’ai horreur des familiarités. Vous vous abstiendrez donc de m’appeler par mon prénom et vous vous lèverez quand je vous le dirai !

Le rouge au front, Armand retomba sur la chaise en balbutiant.

— Excusez-moi, Mademoiselle Dubonnet, je… je…

Elle le fit taire d’un geste de la main et lui exposa rapidement ses décisions. Sous prétexte qu’un gérant doit tout connaître de ce qui se passe dans son magasin, elle lui expliqua qu’il devrait travailler successivement à tous les échelons, en commençant par le plus bas.

— Laura s’occupe des nouveaux employés, conclut-elle. Aujourd’hui, c’est elle qui vous dira ce que vous devez faire… Maintenant, vous pouvez disposer.

Armand déglutit et sortit du bureau sans un mot, furieux contre lui-même.

Qu’est-ce qui lui avait pris de l’appeler Caroline ? Jamais il n’aurait appelé son père Raymond… Et il regrettait de ne pas avoir dû devancer son idée : il aurait dû proposer lui-même d’occuper ces différents postes : cela lui aurait permis de traiter les employées du magasin comme des subalternes qui devaient dès maintenant rendre des comptes à leur futur directeur. Au lieu de cela, Caroline Dubonnet le plaçait sous les ordres d’une petite vendeuse comme le dernier manutentionnaire fraîchement envoyé par une boîte d’interim !

 

*

 

Laura bavardait avec Sandrine et deux autres filles près de la machine à café. Caroline Dubonnet avait dû la mettre au courant, car dès qu’il s’approcha, Laura le présenta rapidement à Pauline et Fabienne puis lui ordonna de la suivre dans la réserve.

— Tous les lundis, nous effectuons un inventaire, à cause de la bousculade du samedi… Il faut vérifier tous les cartons des chaussures essayées. Ensuite, tu coches les quantités sur le listing informatique. Il faut que ce soit terminé à deux heures… Tu prendras ta demi-heure dans la dernière tranche, à une heure et demie. Comme ça, si tu es en retard, tu pourras finir pendant ton temps de pause…

Et elle disparut aussitôt.

Évidemment, Armand ne parvint pas à tout vérifier avant l’heure du déjeuner. À plusieurs reprises, Laura ou Fabienne vinrent l’interrompre pour lui demander de menus services dont il estimait qu’elles auraient très bien pu s’acquitter elles-mêmes. Mais il s’exécuta sans commentaire, considérant qu’il n’avait pas à discuter de ses fonctions ici avec ses deux subalternes, aussi mignonnes fussent-elles !

D’ailleurs, il fut vite surpris de découvrir la composition du personnel. Les Petits Parisemploient surtout des femmes, ce qui n’a rien d’étonnant. Mais il y avait toujours entre un quart et un tiers d’hommes et, même dans les nouveaux magasins, on trouvait des femmes de tous âges. Or, non seulement, Michel, le seul homme qu’il croisa au cours de la matinée était un laveur de vitres travaillant pour une société extérieure, mais, sur la douzaine d’employées, il n’y avait que trois femmes âgées de trente ou trente-cinq ans. Toutes les autres semblaient à peine majeures !

Il déjeuna en cinq minutes d’un sandwich.

En début d’après-midi, Laura le chargea de quelques travaux de maintenance : changer des ampoules, consolider la tringle du rideau d’une des cabines d’essayage, etc. C’étaient des petites tâches indispensables au bon fonctionnement du magasin. N’importe qui aurait pu s’en charger… Armand n’éprouva aucun déshonneur à s’en acquitter mais il était impatient de faire vraiment la preuve de ses véritables capacités.

Vers quatre heures, il y eut affluence et il dut effectuer d’innombrables allées et venues dans la réserve pour apporter des chaussures, des accessoires et réassortir les rayons. Une cliente maladroite fit tomber un grand présentoir qu’il lui fallut réparer aussi rapidement que possible pour libérer l’espace. Cela n’empêcha pas Laura et Fabienne de l’interrompre plusieurs fois pour l’envoyer à la réserve.

Durant deux heures, Armand rongea son frein et commença à noter mentalement tout ce qui n’allait pas dans la disposition générale et la façon de travailler. Il comptait bien présenter dès ce soir à Caroline Dubonnet une liste des changements à apporter d’urgence pour assurer le fonctionnement correct de ce magasin !

Vers la fin de l’après-midi, tandis qu’il réparait une étagère, Armand demanda à Laura quelques informations sur Édouard Martell, le précédent gérant. Avec indifférence, elle lui déclara que celui-ci avait disparu deux mois auparavant. Un soir, il avait quitté son travail comme à l’accoutumée, et personne depuis ne l’avait plus revu. Laura l’appela “le vieux satyre” avec un rire de gorge et refusa de répondre à de nouvelles questions.

— Tu ferais mieux de te dépêcher de remettre tout cela en place, lui dit-elle en désignant la perceuse et les fils qui couraient sur le sol.

Amusé par l’idée que Monsieur Vieux Satyre ait décidé de plaquer son boulot, sa femme et tous ses soucis pour aller vivre sur une île déserte, Armand supposa qu’en réalité, l’ancien gérant avait dû être débauché par un magasin concurrent… Il s’en moquait ! Ce départ imprévu lui valait une promotion inespérée, cela seul importait ! Quelles qu’aient pu être les raisons de sa mystérieuse disparition, le “vieux satyre” possédait de bien piètres qualités pour assurer la gérance de ce magasin et il avait bien mal formé ses employées !

Finalement, le jeune homme croyait que ses pires épreuves touchaient à leur fin quand Sandrine le fit appeler par Fabienne dans le petit bureau situé derrière la caisse et elle lui tendit une feuille de bloc.

— Tiens, va me chercher ça à la papeterie du Palais, rue Marceau, la deuxième à droite en sortant…

Interloqué par le ton brusque de la jeune secrétaire, évitant d’attarder son regard sur l’échancrure de sa robe écarlate et le sillon doux qui séparait ses seins, Armand lut rapidement la liste : une dizaine de broutilles, gomme, trombones, tube de colle et autres, qui auraient dû être achetées en quantité à des dates régulières au lieu de perdre ainsi du temps et de les payer au prix fort !

— Qui s’occupe des achats habituellement ?

— Moi, bien sûr ! Je décide de ce dont j’ai besoin et toi, tu vas le chercher sans discuter !

Il serra les poings.

— C’est Caroline Dubonnet qui t’a donné cette responsabilité ?

— Ça, mon petit Armand, ça ne te regarde pas… dit-elle d’un ton sec, avec un petit rire moqueur. Tu peux toujours aller lui demander…

Ce qu’il décida de faire sur-le-champ. Au moment où il franchissait la porte vitrée, Sandrine le rappela.

— Autre chose ! L’usage ici veut que les hommes vouvoient les femmes, Armand. Alors je te prierai de t’y conformer !

Cette remarque ne fit qu’attiser la fureur d’Armand qui s’éloigna rapidement sans répondre. Trente secondes plus tard, il pénétrait dans le bureau du premier étage pour surprendre Caroline Dubonnet renversée dans le grand fauteuil, ses pieds déchaussés croisés sur le meuble, en train de feuilleter un magazine d’équitation.

La jeune fille resta bouche bée de son irruption.

— Où vous croyez-vous ? On ne vous a jamais dit qu’il fallait frapper avant d’entrer dans le bureau d’un supérieur ? Et à plus forte raison, s’il s’agit d’une femme ?

La soudaineté de son entrée la gênait davantage que le fait d’être surprise dans cette position, car elle resta ainsi, ses longues jambes relevées, et posa le magazine d’un geste désinvolte. Mais Armand était trop soucieux de maîtriser sa colère pour se soucier de cette indécence.

— Écoutez, Caroline, vous étiez encore à l’école primaire que je travaillais déjà pour le compte de votre père et je ne doute pas que mon travail lui ait toujours donné satisfaction ! Je n’ai jamais renâclé à la tâche, mais je refuse d’accepter des ordres incohérents de petites branleuses comme Laura ou Fabienne qui ne connaissent rien de rien ! J’ai travaillé dans huitPetits Paris différents et celui-ci est de très loin le plus mal tenu !

D’abord avec une certaine précipitation puis plus posément mais d’un ton assuré, Armand énuméra alors les anomalies les plus flagrantes qu’il avait remarquées au cours de cette journée.

Caroline Dubonnet l’écouta d’un air impassible puis, quand il eut terminé, elle laissa s’écouler quelques instants de silence.

— C’est tout ?

— Cela me semble déjà beaucoup…

D’un geste souple, Caroline Dubonnet dégagea ses pieds du bureau, fit pivoter son fauteuil et s’accouda.

— Eh bien, c’est à votre tour de m’écouter, Armand… Asseyez-vous, d’abord !

Elle croisa les mains devant elle et plissa légèrement les yeux. Il se dégageait d’elle un calme, un aplomb, une autorité naturelle qui hypnotisèrent le garçon. Incapable de détourner son regard, il recula jusqu’au fauteuil et s’y effondra.

— Vous ne m’apprenez rien… commença Caroline. Je ne suis ici que depuis jeudi dernier, mais j’ai remarqué tout cela et quelques autres choses. Par exemple, la gondole des parfums devrait être près de la caisse et non…

— J’allais vous en parl…

— Taisez-vous !

Durant cinq minutes, elle lui indiqua des améliorations précises qu’il convenait d’apporter, dont plusieurs ne seraient jamais venues à l’esprit d’Armand. Même si Caroline Dubonnet avait eu davantage de temps — et de sérénité — que lui pour examiner la situation, il fut impressionné par la précision et la justesse de son analyse.

Elle ajouta encore à sa confusion lorsqu’elle conclut en le félicitant des critiques qu’il venait d’émettre.

— Si mon père vous a choisi pour ce poste, c’est qu’il avait de bonnes raisons… Pourtant, quelles que soient vos qualités professionnelles, il reste un point sur lequel je serai intraitable.

Un silence de plomb envahit la pièce durant quelques secondes. Caroline Dubonnet ne cessa de regarder Armand et l’intensité de ses yeux gris le transperça jusqu’au cerveau. Il n’avait aucune idée de ce qu’elle allait dire, mais il savait déjà que tout son avenir en dépendrait.

— Vous avez grand besoin d’apprendre le respect, Armand ! dit-elle en se levant. Puis elle contourna lentement son bureau et s’avança vers son fauteuil dans un claquement de talons qui lui donna le vertige.

Avec un flottement dans l’estomac, le garçon déglutit.

— Je m’excuse d’être entré sans frapper, Mademoiselle Dubonnet… C’était très impoli de ma part… Mais j’étais furieux, vous comprenez, et je… je…

Presque surpris qu’elle le laisse parler et l’écoute, il ne sut plus comment s’exprimer. En soupirant, il décida de formuler simplement le fond de sa pensée.

— Cette journée a été très dure… Outre les incohérences d’organisation, j’ai trouvé particulièrement insupportable d’obéir à ces gamines qui n’y connaissent rien et m’ont traité comme le grouillot…

— Mais c’est exactement ce que vous êtes, Armand ! Du moins jusqu’à ce que je décide de vous faire monter en grade… Vous avez peut-être des compétences suffisantes pour assurer la gérance de ce magasin, mais si je me base sur votre attitude, vous n’avez pas du tout l’esprit maison. Si vous n’êtes pas capable de tenir votre place en tant que grouillot, je ne vois pas comment vous sauriez mieux vous tenir en tant que chef de rayon, et encore moins gérant…

Caroline Dubonnet plissa les yeux en souriant. Elle se tenait debout devant lui, légèrement appuyée contre le bureau.

Serrant les poings, Armand prit une profonde inspiration.

— Mademoiselle Dubonnet, si je me laisse traiter comme moins que rien par ces vendeuses, comment voulez-vous qu’ensuite, elles me respectent ? Je sais bien que la familiarité entre responsables et vendeuses est à la mode dans certaines entreprises, mais votre père n’a jamais apprécié ce genre…

Caroline Dubonnet eut un petit rire méprisant.

— Vous ne croyez pas m’apprendre ce que pense mon père, tout de même ?

Avant qu’Armand n’ouvre à nouveau la bouche, elle le fit taire d’un geste, retourna derrière son bureau et, fronçant les sourcils, l’observa en silence durant une longue minute.

— À vous entendre parler ainsi, je me demande si mon père vous a bien jugé… Vous ne connaissez rien du respect ! Vous me devez le respect parce que je suis une femme, parce que je dirige cet établissement et que je suis la fille de votre patron !

— Bien sûr, madem…

— Et vous m’interrompez encore ! Je vous préviens : à la moindre nouvelle impolitesse de votre part, je vous mets à la porte sur-le-champ !

Abasourdi, Armand rentra la tête dans les épaules. Pour qui se prenait-elle donc ? Pouvait-elle vraiment réduire à néant ses sept années de travail acharné au service de son père ?

— Je disais donc que vous avez besoin d’apprendre le respect ! Vous devez le respect à Laura, à Sandrine et, d’une manière générale, à toutes les femmes qui travaillent ici, simplement parce que vous êtes un homme ! Et en plus, parce que vous êtes le grouillot jusqu’à ce que j’en décide autrement…

La jeune femme se tut. L’atmosphère du bureau se chargea d’électricité. Armand crut deviner ses pensées : elle se demandait s’il ne serait plus simple de le virer tout de suite ! Et que pourrait-il contre cela ? Même si Raymond Dubonnet n’était pas à l’article de la mort, il se voyait mal le contacter pour se plaindre des excès d’autorité de sa fille. Au moins au cours du mois à venir, Armand Letertre était à la merci de cette drôlesse !

Brusquement, elle sourit et, malgré la colère et la crainte qu’elle lui inspirait, le garçon se sentit émerveillé devant la beauté régulière, radieuse, de son visage.

— Mon père pense que vous ferez l’affaire, reprit-elle d’une voix chaude et apaisée. Tout à l’heure, Laura m’a fait un compte-rendu de votre attitude et elle s’est déclarée satisfaite… Alors, je vais vous laisser une seconde chance… En fait, puisque je suis la principale victime de vos impolitesses, nous allons résoudre ce problème entre nous. Je veux bien vous aider à rectifier votre comportement, si vous acceptez toutes mes conditions…

Comment aurait-il pu en être autrement ? Armand était piégé et elle le savait. Elle pouvait lui demander de faire des heures supplémentaires sans les lui payer, le renvoyer en stage à Béziers, ou le forcer à repeindre tout le magasin… Il n’avait aucun moyen de se soustraire à son caprice.

Assise légèrement de biais derrière le bureau, un sourire de Joconde sur ses lèvres pulpeuses, elle croisa haut les jambes et balança le pied dans un irritant crissement de nylon. Elle attendait sa réponse.

Armand l’assura de son respect et promit de faire tout ce qu’elle lui demanderait. Il trouva cette déclaration un peu vexante à prononcer, mais il jouait sa carrière, son avenir… Tout en parlant, il songea qu’il y avait quelque chose de chevaleresque à se soumettre ainsi avec un peu d’emphase à une jeune femme aussi belle.

Sa déclaration sembla plaire à Caroline Dubonnet qui s’adossa dans son fauteuil et poussa un soupir d’aise.

— Eh bien, j’espère que cet instant marquera une étape décisive dans nos rapports… Elle émit un petit rire de gorge et poursuivit sur le ton de la confidence. C’est mon père qui m’a enseigné le respect… Ma mère est morte quand j’avais douze ans et j’ai eu une période… difficile… Vous connaissez mon père : c’est un homme bon et juste…

Armand Letertre acquiesça. C’était bien ainsi qu’il considérait Raymond Dubonnet.

Sa fille reprit d’une voix chaude, ses grands yeux gris plongés dans ceux de son interlocuteur.

— Il m’a enseigné la discipline et le respect à coups de cravache sur les fesses !… Le soir, dans ma chambre, pliée en deux par-dessus le pied de mon lit, ma chemise de nuit retroussée !

Caroline Dubonnet se redressa et rit à nouveau.

— Avec, le recul, je lui en suis reconnaissante. Mais, à cette époque, j’ai détesté ça, vous pouvez me croire !…

Le garçon esquissa un vague sourire de compassion. Il ne voulait pas porter de jugement sur la manière dont Raymond Dubonnet avait élevé sa fille. Et s’il l’avait plainte avec trop d’insistance, il aurait eu l’impression de se délecter de manière hypocrite des aspects scabreux de la scène qu’elle venait d’évoquer. D’ailleurs en la regardant, il ne put s’empêcher de l’imaginer presque nue dans sa chemise de nuit, les fesses projetées en l’air au milieu de la chambre. Sa verge en tressauta dans son pantalon et il craignit de se mettre à rougir.

Heureusement, Caroline Dubonnet changea de sujet et lui demanda où il résidait. Armand pensa d’abord qu’il s’agissait d’une question toute formelle, pour dissiper la tension entre eux. Il lui expliqua qu’il avait loué une chambre dans un petit hôtel de la périphérie. La jeune fille claqua dans ses mains comme si cette réponse la ravissait, puis elle sortit un plan de la ville d’un tiroir du bureau.

— Vous allez chercher vos affaires et me rejoindre à la maison ! Je vais vous indiquer le chemin…

Armand sentit qu’il avait l’air idiot. Cette proposition — qui résonnait fort comme un ordre — lui paraissait tellement incongrue qu’il balbutia un vague remerciement et écouta ses explications en silence, avec l’attention laborieuse d’un faible d’esprit.

 

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