Sucettes à la Nice

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MURDOCH Frank

BrigandineMedia 1000


polar



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Résumé

Un rire nerveux, étouffé par ses tremblements, la secoua. Ses nerfs craquaient. Elle n’entendait plus aucun bruit derrière elle. Elle était seule et perdue, mais vivante. Prise de hoquets convulsifs, elle roula sur le sol, s’appuya à l’arbre le plus proche pour se redresser. Un liquide chaud lui inondait les jambes.

Elle était à genoux, la bouche souillée de terre et de feuilles, aveuglée par ses cheveux et agitée de spasmes quand la détonation claqua dans le silence. La balle lui fracassa la poitrine et le sang jaillit. Elle fut projetée en arrière, les yeux exorbités. La deuxième balle lui transperça le bas-ventre alors qu’elle était déjà morte…

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I

La Daimler enfile sans à-coups les lacets de la route. Au volant, Amadeo manœuvre en souplesse, occupant sans se biler toute la largeur de la chaussée. Il porte une casquette de chauffeur de maître, un costume sombre assez large pour contenir ses épaules massives et, dans un holster de cuir, sous l’aisselle gauche, un Magm 357. Amadeo ne parle pas. C’est une soirée ordinaire, il n’a rien à demander. Il trouve quand même que le patron, à l’arrière, tire une drôle de tronche, plus sombre qu’à l’habitude. Cela fait même plusieurs jours, à la réflexion, qu’il est particulièrement sombre et taciturne. L’âge, peut-être… Amadeo n’imagine pas que cela puisse être les affaires. Elles roulent toutes seules, les affaires. La saison s’annonce prometteuse. Et comme Amadeo n’est pas payé pour imaginer, il se contente de rouler, lui aussi.

Au sommet de la pente, la route suit une corniche sinueuse. Les phares de la grosse voiture sont les seuls à illuminer le paysage de rocs et de pins. Loin en contrebas, Nice étale sous le ciel clair ses guirlandes de lumières. Au-delà, la mer est traversée de points minuscules qui zèbrent l’horizon avec l’apparence du plus grand désordre.

Sur la banquette arrière de la Daimler, Antoine Frattaci ne regarde rien. Ni la ville et son maquillage de nuit, ni la mer aux reflets argentés, ni même le ruban de route balayé par les phares.

Sous les arcades saillantes, aux sourcils noirs et fournis, son regard est endormi. Pas un muscle de son visage maigre et anguleux ne bouge. Le dos raide, il est assis bien droit sur la banquette de cuir. Il n’a même pas touché au bar portatif de la voiture. Et le cigare qu’il tient entre ses doigts bagués se consume sans qu’il songe à le porter à sa bouche.

La Daimler rejoint la départementale, et Amadeo vire au plus juste pour prendre le virage en épingle, à la jonction des deux routes.

Deux phares trouent l’obscurité et épinglent la grosse voiture au milieu de la route. Frattaci sursaute et se penche en avant. Le cylindre de cendre du cigare se répand sur sa cuisse. En même temps que l’appel de phares de l’autre voiture les éblouit, Amadeo accélère et arrache brutalement la lourde Daimler du virage. La Fiat ralentit à peine en les croisant et fait voler le gravier du bas-côté. La main droite d’Amadeo s’est instinctivement portée vers son aisselle gauche. Il jure entre ses dents. Sur un coup d’avertisseur strident, la Fiat s’éloigne déjà dans la descente. Amadeo voit les feux disparaître dans le rétroviseur et ralentit. Frattaci est retombé contre le dossier, avec un soupir, et se retourne encore plusieurs fois avant d’épousseter son costume. Amadeo note sa pâleur et la crispation des plis profonds de sa bouche.

– Des petits cons qui emmènent leurs gonzesses en virée ! Il s’en plante bien de temps en temps une poignée, y en a toujours qui friment aux rallymen

Frattaci écrase longuement son cigare sans répondre. Une grosse veine bat à sa tempe. Amadeo n’insiste pas.

Deux kilomètres plus loin, la Daimler vire sur une route privée, en pente douce, qui mène en trois lacets à la boîte. L’enseigne rose du Florida clignote entre les pins.

Le parking est bien garni. Uniquement de grosses limousines, souvent étrangères. L’arrivée d’une Rolls ne risque pas d’émouvoir Édouard, qui accueille les carrosses et les range lui-même, au besoin. Au passage de la Daimler, il soulève sa casquette galonnée et fait un grand sourire. Nul doute que les affaires sont prospères, mais Frattaci n’en est pas plus détendu.

Amadeo contourne la grande bâtisse et se gare sur le parking privé, à l’arrière du club. Honoré s’approche, empressé et dégoulinant de servilité. Sous son costard de confection son arme fait une bosse bien visible quand il se baisse pour ouvrir la portière. Frattaci gagne la porte blindée en trois enjambées, sans lui accorder un coup d’œil. En croisant le regard d’Amadeo, le sourire d’Honoré s’évanouit.

Frattaci tombe d’abord sur Michel, le comptable, qui, à son approche, retire machinalement ses lunettes, comme tous les soirs à l’arrivée de son patron, et résume en quelques chiffres la tournure de la soirée. À toutes les tables de jeu, la maison est gagnante, et Frattaci hoche la tête aux paroles du comptable. Ils remontent côte à côte un long couloir et s’enfoncent jusqu’aux chevilles dans la moquette épaisse.

Au bas de l’escalier principal apparaît Georges, le maître d’hôtel.

– La salle est pleine, l’émir d’hier, il est encore là, avec ses sept bonnes femmes…

Frattaci a décroché Michel de son sillage. Par une porte discrète, il emprunte un autre couloir. Georges lui emboîte le pas.

– Monsieur Frattaci… Il y a une fille qui veut vous voir. Deux heures qu’elle attend.

– Mettez ses verres sur le compte de la maison et qu’elle s’en aille.

Frattaci a parlé vite, sans se retourner. Georges le rejoint au bas de l’escalier privé qui mène directement au bureau directorial. Il insiste en lissant sa fine moustache.

– Elle dit que c’est très important, je suis désolé, mais…

Le regard irrité de Frattaci fait reculer Georges, qui agite la main et se dandine d’un pied sur l’autre.

– Elle sait ce qu’elle veut, elle n’abandonnera pas facilement, je le crains. Et, par ailleurs…

– Elle est seule ?

– Euh… oui, seule, et très… très belle.

– Elle a dit son nom ?

Georges ne sait plus quoi faire de sa main potelée qui décrit dans l’air de molles arabesques. Il se donne du mal pour justifier le pourboire que lui a allongé la fille, et Frattaci n’a pas besoin de beaucoup d’efforts pour lire ses pensées.

– Elle a bien dit quelque chose, non ? reprend-il, impatient.

– C’est-à-dire… Elle a dit qu’elle venait tout exprès de Liancourt, et que cela suffirait…

– Liancourt ?

Le maître d’hôtel écarte les bras en signe d’ignorance. La bouche de Frattaci s’est crispée, ses yeux sont fixes, les prunelles rétrécies sous les paupières lourdes. Il reste immobile, un pied sur la première marche, tandis que Georges répète :

– C’est ça, elle n’en a pas dit plus. C’est pas le genre de fille à dire n’importe quoi, si vous me permettez…

Frattaci n’écoute plus, indifférent à l’insistance de Georges, dont l’admiration pour l’assurance et l’entêtement de la fille suffirait en d’autres circonstances à lui valoir une cinglante répartie.

Georges se tait soudain, frappé par le tassement de la silhouette de son patron et par la pâleur de son visage. Il regrette d’en avoir trop dit. La rumeur sourde qui vient de la salle de restaurant parvient jusqu’à eux. Georges s’est encore reculé d’un pas et bafouille une excuse, prêt à se retirer.

– Faites-la monter, dans cinq minutes, finit par dire Frattaci d’une voix très basse, que Georges entend à peine. Par ici, qu’on ne la voit pas, ajoute le vieil homme.

Georges hoche la tête, interdit. Frattaci se détourne et gravit lentement l’escalier, en s’aidant de la rampe.

Il pousse la double porte qui mène à son bureau et s’arrête sur le seuil, embrassant la pièce d’un regard morne. Le grand bureau, les fauteuils club, les tableaux, le bar… tout est à sa place, comme chaque soir qu’il vient au Florida, à onze heures et demie.

Frattaci se redresse et expire lentement. Il va d’abord au bar et se verse une dose généreuse de vieux cognac. L’alcool le fouette, la douloureuse crispation de ses mâchoires s’atténue. Il respire à fond.

L’apparition d’Amadeo sur le seuil de la seconde porte du bureau suit de deux minutes à peine le coup de sonnette du patron. La vue du costaud dévoué rassérène Frattaci. C’est d’une voix posée qu’il explique :

– Je vais recevoir quelqu’un, reste devant la porte, ne laisse entrer personne, et si tu entends du bruit, réagis vite.

Une expression de fugitive surprise passe sur la trogne de bouledogue du chauffeur. Il se contente d’acquiescer de la main et ressort. Frattaci se cale dans son fauteuil. D’un tiroir du bureau, il extrait un Lüger, le soupèse dans sa paume, vérifie le chargeur. L’arme est ancienne, elle n’a pas servi depuis longtemps, mais Frattaci n’a pas oublié la manière de s’en servir. Il la pose sur une petite étagère, à l’abri du bureau, tout près de sa cuisse. Il lui suffit d’un geste infime pour s’en emparer. À cette idée, la veine qui bat à la tempe du vieux se gonfle. Frattaci fait une grimace, lampe une gorgée d’alcool puis fixe la porte par laquelle il est entré. Il a juste le temps de contrôler sa respiration. Georges pousse le battant.

– Elle est là, patron…

Frattaci ne peut rien contre l’emballement subit de son cœur. Il a peur.

La moustache de Georges frémit au passage de la fille. Il a l’air soudain à l’étroit dans son smoking impeccable. La visiteuse ne lui accorde pas plus d’attention qu’à un cireur de pompes. Elle regarde Frattaci. La porte se rabat derrière elle. L’air se fait aussi rare dans la pièce qu’à l’approche d’un cyclone sous les tropiques. C’est Frattaci qui a chaud. Il porte sa main à son front.

La fille est brune, grande, et sa façon de mettre un pied devant l’autre, le buste droit, la tête immobile, n’a qu’un lointain rapport avec la démarche ordinaire d’un bipède. Elle doit faire fondre les bornes d’incendie, dans la rue. Les oreilles de Frattaci bourdonnent du crissement soyeux de ses bas. Elle est déjà campée depuis trois secondes en face de lui, le regardant d’un air grave, quand il se ressaisit. Il ne l’a jamais vue et n’a pas souvent croisé de fille qui lui fasse cette impression. Des lustres, qu’il n’a pas ressenti un tel choc. Il en a pourtant vu et pratiqué, des gonzesses, depuis cinquante balais qu’il ne porte plus de culottes courtes.

– Asseyez-vous… Vous prendrez bien un verre ?

Un léger sourire découvre deux rangées de dents parfaites et la fille se pose dans un fauteuil dont le cuir paraît aussitôt terne et usé.

Frattaci a beau s’essorer les méninges à tenter de situer la visiteuse, elle ne réveille en lui aucun souvenir. Il va au bar sans la perdre des yeux. Elle a posé son sac à main à ses pieds et contemple le bout de son escarpin. Frattaci l’imagine à une de ses tables de roulette et voit valser des zéros. Elle a un sourire à faire sauter la banque. Elle accepte d’un signe de tête le cognac qu’il lui offre. Il se ressert généreusement et revient s’asseoir. Il reprend conscience de la proximité du Lüger, près de sa cuisse, et sa stupeur admirative fait place à nouveau à la peur. Une peur presque agréable cette fois, fortement mêlée de curiosité. Ils ne trinquent pas. La fille mouille ses lèvres d’alcool et Frattaci rompt le silence à contrecœur.

– Vous venez de Liancourt ?

Le sourire s’élargit mais le regard brun ne cille pas. Les yeux sont aussi chaleureux qu’un bloc de granit.

– Façon de parler, fait-elle lentement. Je pensais que c’était un mot de passe suffisant pour parvenir jusqu’à vous…

Elle n’ajoute pas qu’elle a eu raison, mais Frattaci croit entendre la fin de la phrase. Il demande avec brusquerie :

– Pourquoi vouliez-vous me voir ?

La fille ne répond pas. Elle prend tout son temps pour sortir d’un porte-cigarettes une blonde extra-longue. Elle ignore le geste de Frattaci et l’allume avec son propre briquet. Un truc en or, comme l’étui à cigarettes. Frattaci a l’œil. Il est de plus en plus mal à l’aise. Il lui suffirait d’appeler Amadeo. Fouiller le sac de la nana, apprendre qui elle est, lui faire cracher ce qu’elle veut, la jeter dehors avec juste assez d’assurance pour lui faire comprendre qu’elle n’obtiendra rien, et surtout pas une tune. Le mot chantage ne cesse d’être présent à l’esprit de Frattaci depuis qu’on lui a annoncé la fille. Mais il ne fait rien de ce qu’il devrait et n’arrive pas à lui trouver les manières d’un maître chanteur. Elle a trop de classe, trop de calme, et des yeux trop durs. Frattaci la devine plus dangereuse que tout ce qu’il imaginait, et entre la méfiance et la trouille, il reste désemparé. Il se rend bien compte qu’elle s’en aperçoit. Il transpire dans son costard sur mesure. La voix basse et lente lui fait l’effet d’un jet d’eau glacé.

– Vous avez un bien bel établissement, monsieur Frattaci. Et un personnel tout à fait à la hauteur. Elle doit valoir de l’or en barre, votre affaire… Une des plus chic de la corniche, à ce qu’on m’a dit.

Frattaci est sur le point de la remercier et de se couvrir de ridicule. Il respire trop vite. Il fait, d’une voix assourdie :

– Où voulez-vous en venir, madame ? Madame…

– Mon nom ne vous dirait rien. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, n’est-ce pas ?

– Est-ce que nous aurions certaines connaissances communes, cependant ?

Elle a un petit rire qui donne à Frattaci l’impression d’avoir croqué du citron vert.

– Dans l’Oise, par exemple ? Il y a là-bas un établissement qui n’a vraiment que peu de rapport avec le vôtre. Une espèce de maison de santé aux fenêtres grillagées… Vous avez des amis là-bas, je crois.

Frattaci se racle la gorge. Depuis qu’il a entendu le nom de Liancourt, il sait pourtant à quoi s’en tenir, mais il a retardé jusqu’alors le moment d’en venir au fait. Il demande abruptement :

– C’est Albert qui vous envoie ?

Et pour toute réponse, le rire acide de la fille lui éclate à la figure.

Une bouffée de colère soulève la poitrine de Frattaci. Il serre les poings. La fille n’a pas cessé de l’observer.

– À votre place, je garderais mon sang-froid, Frattaci. Si Albert veut vous voir, il n’enverra personne à sa place, je crois. Et je ne vous conseille pas d’abandonner pour moi vos manières de gentleman. J’ai bien l’intention de sortir d’ici sur mes deux jambes, et seulement après vous avoir un peu éclairé sur certains aspects de la situation.

– Vous voulez quoi, enfin ? fait Frattaci d’une voix vibrante de rage.

– Pour l’instant, que vous m’écoutiez, et que vous retrouviez votre calme. Cela m’étonnerait, par exemple, qu’Albert vous fasse une offre pareille, s’il était assis à ma place. Ceci juste pour vous rappeler que la situation pourrait être bien pire, pour vous, j’entends. Mais je n’ai rien à voir avec Albert, et je n’agis sur la demande de personne. Vous voilà rassuré ?

Elle n’était pas seulement dangereuse. C’était pire.

Frattaci retombe dans son fauteuil, le visage moite et terreux. Chaque phrase qui sort de la jolie bouche le fait se tasser un peu plus sur son siège.

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