Vice chez les femmes – Trois romans sadomasochistes

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La MusardineLectures amoureuses


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Résumé

Dans l’entre-deux-guerres encore frivole, des éditeurs publient pour une clientèle « à passions », avide de jeunes femmes soumises. Parfois la tendance s’inverse, des dominatrices s’imposent dans le maniement de la cravache, car la chair masculine  est tout aussi bonne à vibrer sous les coups.  Trois textes introuvables de ce « second rayon »  le démontrent avec entrain et révèlent aussi que  leurs auteurs anonymes, parmi lesquels une certaine Lady Impéria, ont le sens du vaudeville cuisant  (Les Égarements d’un asservi), du rythme feuilletonesque (Vice secret chez les femmes) et de la fantaisie débridée (Caresses infernales). Sportive saphique, comtesse tartare et princesse orientale mènent la danse du fouet. Elles sont sensuellement cruelles et éveillent les désirs masochistes des deux sexes. Le fétichisme du cuir verni, l’humiliation et les tortures, douces ou furieuses, triomphent à la folie. Un jeune orphelin, trop complaisant à ramper, fera vaciller les certitudes de sa féroce bourrelle : l’amour, piège inexorable, corrompt les flagellé(e)s comme les flagellantes.

 

Textes établis et présentés par Christophe Bier, auteur des Éditions du Couvre-Feu, « collection bibliographique illustrée de la littérature flagellante » (éditions Astarté, Paris, 2013).

Débuter la lecture

CHAPITRE PREMIER

Au coin de la rue Notre-Dame-de-Lorette, l’homme fit sauter la rosette de la Légion d’honneur qui ornait son pardessus noir. Un autre geste : l’alliance d’or glissa de l’annulaire dans le gousset du gilet. Tout en marchant, le promeneur repassa mentalement le contenu de ses poches : pas de pièces d’identité ; pas de papiers compromettants ; pas de lettres, pas de carnet d’adresses ; une somme minime, – quelques billets.

Sous cet anonymat rassurant, ayant éteint toute marque caractéristique de son rang social, l’homme changea de trottoir, sous les lumières qui commençaient à briller dans le crépuscule de cet après-midi de février, et, pénétrant dans l’arrière-salle d’un petit café, commanda un porto.

L’odeur britannique des Lucky Strike vint se mêler à la saveur du vin portugais. La cigarette au coin des lèvres, le chapeau très légèrement en arrière – dans la rue, il était plutôt sur les yeux – confortablement assis sur les banquettes de la salle déserte, l’homme sortit de sa poche un petit carré de papier qu’il se mit à consulter.

Jadis, le Diable Boiteux ouvrit, une nuit, pour satisfaire la curiosité d’un jeune seigneur castillan, les toits de toutes les maisons de Madrid. Soyons un peu Satan ; bien que rue Notre-Dame-de-Lorette, en plein Paris, dans notre siècle très moderne, jouons le rôle malicieux mais instructif d’Asmodée et voyons ce que lit le monsieur qui vient, tout à l’heure, dans la rue, d’accomplir dextrement deux gestes peut-être répréhensibles ou tout au moins intrigants et que nous avons été seuls à apercevoir.

Négligemment, le monsieur a tiré son porte-mine ; il pointe, rature, ajoute, cherche dans sa mémoire…

Un amateur de turf ? Un boursier ?

Soyons Satan, vous dis-je : voici ce qui est écrit sur le carré de papier :

               « Miss Gl., 234 Roch., Esc. g., 3e dr. »

               « Mme Dupr…, 49 s. G., Entr. 2e cour. »

               « Héléna, 115 Manu., 4e dr. »

               « X…, 138 r. Petr. F.C.G. »

               « Mrs Slap, 11 bis R. L., 5 dr. »

D’autres noms encore, dont plusieurs étaient biffés.

À la fin, l’homme parut prendre une décision, inscrivit en face de chaque nom un numéro d’ordre et sortit rapidement du petit café après avoir soigneusement plié le carré de papier qu’il plaça à portée de sa main, dans la poche gauche du pardessus.

Il tourna vivement le coin de la rue Manuel ; et, après deux ou trois détours, parvint dans une rue calme. Pénétrant dans l’un de ces tranquilles immeubles, il passa, très rapide, devant la loge de la concierge et grimpa l’étroit escalier.

Après le deuxième étage, il ralentit et porta la main à son cœur, puis reprit son ascension.

Au 4e, à droite, brillait une petite plaque de cuivre portant simplement ces mots : Massage – Héléna.

L’homme eut un mouvement d’hésitation avant de sonner et, chose étrange, parut goûter cet instant d’incertitude.

Presque timidement, il appuya sur le bouton, écoutant la résonnance de ses souvenirs. Une jeune bonne parut, s’effaça :

— Si Monsieur veut bien aller jusqu’au fond… Je vais prévenir Madame.

Le long couloir était éclairé d’une veilleuse rose. Le monsieur se trouvait maintenant dans un salon-studio, agencé avec un certain goût de modernisme.

Était-ce la chaleur des radiateurs ? Un flux sanguin montait aux tempes du visiteur. Une portière glissa, donnant passage à une belle femme d’une trentaine d’années, blonde et fraîche, très femme du monde.

Très femme du monde ? Elle ne se scandalise point que l’homme eût conservé son chapeau sur la tête. Aussitôt, avec un rapide coup d’œil évaluateur accompagné d’un sourire :

— Monsieur n’est jamais venu nous voir ?

— Je reconnais que c’est la première fois, répondit le visiteur d’une voix sans timbre, un peu étouffée.

— Désirez-vous que je vous présente une de mes amies ? Elles sont charmantes.

— Heu… hésita l’homme. Que savent-elles faire ?

— Mais… naturellement, tout ce qui se fait d’habitude. Un petit massage agréable… De gentilles Parisiennes, vous savez… Je vais vous les présenter, ajouta la femme en revenant vers la portière.

L’homme eut un geste pour la retenir.

— Non, dit-il en bredouillant un peu, je n’ai pas le temps à présent. J’étais simplement venu m’informer… J’ai quelques courses à faire dans le quartier. Je reviendrai tout à l’heure…

L’hôtesse ne se méprit pas à cette défaite. Son sourire soudain tombé :

— Comme vous voudrez, Monsieur, dit-elle sèchement, en l’accompagnant à la porte.

En redescendant, il s’arrêta sur un palier, sortit le fameux petit papier et biffa l’adresse de Mme Héléna.

Successivement, il rendit une visite semblable à trois de ces mystérieuses adresses. Infatigable, comme poussé par une force étrangère à lui-même, il montait les étages, les redescendait, repartait…

Ces ascensions le menaient dans des endroits assez variés. Tantôt l’immeuble était de haute allure, tantôt l’escalier sentait le pauvre.

Jamais une concierge ne lui demanda d’explications. Invariablement, il s’arrêtait à l’étage, savourait quelques secondes d’hésitation, souriait… Invariablement, c’est une femme qui venait ouvrir. Au bout de cinq minutes, il sortait.

Que cherchait-il ? Rien ne semblait le satisfaire.

Après quatre de ces visites, il éprouva un moment de lassitude. Une fatigue soudaine envahit ses traits fins.

À la dérobée, il consulta le carré de papier. Une adresse restait.

               X… 139. r. Petr. 1 à dr. F.c.G.

Il se trouvait à ce moment rue Rochechouart.

Sans un coup d’œil aux vitrines, sans un regard aux charmantes femmes qu’il croisait, l’homme, d’un pas automatique, se rendit à pied jusqu’à la rue de Pétrograd, chercha patiemment le no 139, pénétra sous la voûte et s’arrêta devant une porte sans indication. (F.c.g. voulait sans doute dire : au fond de la cour, à gauche ?)

La porte s’ouvrit sans que personne se montrât.

— Marchez tout droit devant vous, dit une voix brève.

L’homme se retourna. Devant lui se tenait une grande et forte femme vêtue de noir, les bras nus, largement décolletée dans le dos.

— Ici, dit-elle impérieusement en s’arrêtant dans une vaste salle à manger. Qui êtes-vous ?

— Monsieur Flag, dit l’homme de sa voix éteinte.

— Quelle adresse ?

— Poste privée Ganym.

La maîtresse de maison alla vers un petit meuble, chercha dans un paquet de lettres, vérifiant les signatures. Trouvant celle qu’elle désirait, elle la lut rapidement, revint vers l’homme qui était toujours debout près de la table.

— Enlevez-moi ce chapeau, commanda la voix inflexible. Donnez-moi votre canne et vos gants.

L’homme se décoiffa, découvrit une belle tête d’intellectuel. Mais, pour l’instant, aucune expression n’animait ce visage agréable. L’attitude générale marquait une attente soumise, l’asservissement à on ne savait quelle fatalité.

Un poids semblait peser sur les épaules de cet homme, jeune encore, élégant, vêtu avec un chic très sobre et très sûr. Visiblement et malgré son désir d’effacement, c’était une personnalité appartenant à la haute société parisienne… un membre des classes dites dirigeantes : banquier, industriel, avocat, professeur ?

Il demeurait immobile, le regard éteint, dirigé vers la femme dont il semblait subir la fascination.

C’était d’ailleurs une physionomie assez vulgaire, volontairement durcie encore par les cheveux noirs coupés très courts, laissant voir de petites oreilles et une nuque droite, robuste, attachée à de superbes épaules virilement musclées, des épaules d’athlète. Les bras nus étaient également gros et durs, la poitrine haute et développée. La femme portait bien la quarantaine.

Des mains très blanches et très fines, un collier magnifique, une robe de velours noir corrigeaient ce que la tête et les bras auraient pu avoir de trop masculin.

D’ailleurs, la femme ne paraissait pas se soucier de diminuer l’impression de domination qu’elle donnait. Au contraire, elle l’accusait de sa voix brève, au ton de commandement sans réplique.

Elle s’approcha de l’homme, le fixa de son regard brillant sous lequel les yeux du visiteur se baissèrent.

— Eh bien, dit-elle rudement, que fait-on ?

Comme s’il n’eût attendu que ces paroles, l’homme s’écroula soudain à genoux, aux pieds de l’hôtesse, voulut enlacer les formes cachées par la robe.

— Pchtt ! fit-elle, attention !

La main chargée de bagues fouilla sous la courte moustache de l’homme, entr’ouvrit les lèvres. Deux doigts aux ongles soigneusement polis pénétrèrent dans la bouche, se promenant sur la denture, fouillant sous la langue.

— Lèche, dit-elle.

L’homme à genoux se mit à sucer les doigts comme s’il eût désiré les avaler.

— Assez ! commanda la femme. Prenez ce livre. Lisez ce passage.

Un livre était ouvert sur la table : Les Souffrances d’Amours. Titre banal, mais qui attira magnétiquement l’étrange lecteur.

« Daniel, à genoux devant sa maîtresse, comme un esclave, lui lécha les doigts et lorsqu’elle lui eut permis de se relever, il s’empressa d’aller déposer un billet bleu dans le coffret qui ornait le coin de la cheminée. »

L’invitation était trop claire pour que l’homme ne s’empressât pas de remplir ce premier devoir. Justement, un coffret traînait aussi sur la cheminée.

— Si vous êtes gentil, dit la femme, je vous ferai lire toute la collection. Voyez ces gravures.

Le visiteur feuilleta quelques pages. Les images se pressaient devant ses yeux : non des dessins obscènes, mais pires : un homme nu attaché au pied d’un lit où s’ébattaient deux jeunes femmes ; le même homme, un collier de chien au cou, tenu en laisse, obligé de manger dans une assiette posée à terre. Puis d’étranges scènes de flagellation et de masochisme.

Le visiteur releva sa tête congestionnée. Le regard était vide, hébété, comme sous l’influence d’un narcotique.

L’hôtesse fit un signe. L’homme suivit.

Ils pénétrèrent dans une vaste salle sans autre meuble qu’une table-guéridon et un immense divan de velours noir. Deux crucifix s’écartelaient sur les tentures sombres. Un tapis étouffait le bruit des pas, tous les bruits… Dans la pièce faiblement éclairée, on respirait une atmosphère d’inquiétude.

— À genoux, dit encore la maîtresse de maison. Que voyez-vous sur cette table ?

— Des… des cravaches, souffla imperceptiblement l’agenouillé.

— Tiens ! tiens ! des cravaches ? Je serais curieuse de les voir. Eh bien, que fait-on ? Plus vite que ça ! À quatre pattes ! À quatre pattes ! Et rapportez-les moi dans votre bouche, comme un chien !

Exactement comme un chien, en effet, l’homme revient vers l’hôtesse, qui prit les cravaches et les fit siffler.

— Donnez vos doigts !

Quelques coups de cravache cinglèrent les mains tendues.

— Déshabillez-vous à présent.

— Tout nu ? demanda l’homme en tremblant.

— Bien sûr, tout nu ! On se permet d’interroger sa maîtresse, à présent ?

Sans un mot, il quitta ses vêtements avec une hâte peureuse qui lui faisait accomplir maladroitement les gestes habituels. Nu, il était un peu gros, la peau très blanche, la poitrine privée de la toison des véritables mâles. Les membres étaient délicats, les bras plus faibles que ceux de la robuste matrone qui le commandait.

Le faisant mettre debout devant elle, elle lui attacha entre les jambes une sorte de bourse de cuir souple, qu’elle pressa légèrement. L’homme ébaucha un mouvement de douleur vite réprimé. Mille piqûres venaient de pénétrer dans sa peau : la bourse de cuir était garnie intérieurement de petites pointes acérées.

— Si tu bouges, menaça la femme, je t’attache au pied du lit. Tu as bougé ? Donne tes bras.

Docile, inerte, sans une parole, la face impersonnelle empreinte d’une tristesse angoissée, il tendait les bras qui furent attachés avec une lenteur raffinée.

Bientôt, des courroies fixèrent les poignets au pied du lit. Les jambes furent liées par les chevilles : l’homme était prisonnier.

Quelques secondes s’écoulèrent, dans la pièce silencieuse où se déroulait cette scène étrange.

Cher lecteur, chère lectrice, vous vous représentez bien ce bizarre tableau, n’est-ce pas ? Aucun bruit au dehors, la salle tendue de velours, feutrée de tapis, la porte matelassée, aucune sortie apparente et cet homme nu, tout blanc, enchaîné devant la femme en noir dont seuls resplendissaient, sous la lumière discrète, les bras musclés et le dos nu jusqu’à la ceinture.

La respiration de l’homme perceptible comme dans un effort prolongé venait ajouter à l’angoisse qui pesait sur cette scène.

Soudain, la cravache siffla, une cravache en fine tresse noire à poignée d’argent. Sur le dos, les reins, les fesses, les cuisses, l’instrument s’abattit, cinglant, vibrant. Peu à peu, la peau se zébrait de longs sillages roses. Le grand corps attaché se tortillait, soufflait, tirant vainement sur les courroies.

— Grâce ! Grâce ! murmura le prosterné.

La tourmenteuse s’arrêta sur un dernier coup plus violent que les précédents et força son esclave à baiser la cravache et la main qui l’avait maniée.

— Ici, dit la maîtresse en s’approchant du divan.

Toujours à quatre pattes, l’homme nu suivit docilement. Soulevant un peu sa robe de velours, l’hôtesse se fit lécher les chaussures vernies à hauts talons, les chevilles, les bas noirs qui gainaient des jambes bien musclées.

Elle fit subir mille avanies à son esclave : fines semelles promenées sur le visage, talons martelant les reins, la nuque, les fesses. Couché sur le dos, l’homme dut prendre dans sa bouche l’extrémité du petit talon, embrasser l’étroite semelle.

Puis la maîtresse releva davantage sa robe, attira vers elle la tête de l’homme et la prit entre les jambes, la maintenant solidement avec ses fortes cuisses.

Dans cette position, ce fut une nouvelle séance de cravache. De nouveau, la lanière de cuir tressé siffla, s’abattit sur le large fessier de l’homme nu dont les formes blanches et grasses se tordaient sur le tapis.

Le patient, d’ailleurs, paraissait arrivé au paroxysme de l’excitation.

— Enlève ma robe ! commanda la femme.

De palper la chair de sa dominatrice, de frôler les seins énormes, cette musculature puissante, les cuisses dures, dont le dessin s’affirmait sous la culotte de dentelle noire, l’homme eut une défaillance. Il se raidit, immobile, se prostra davantage.

— Je… Ah !… Je… murmura-t-il.

— Collégien ! dit la femme avec un sourire de mépris.

Un silence. Puis, changeant de ton – car la pièce était terminée :

— Cher Monsieur, la salle de bains est par là… oui, la porte à gauche.

Rhabillés, ils furent l’un et l’autre des gens du monde, causèrent vacances, tourisme et sports d’hiver…

Le baise-main par lequel le visiteur prit congé de son hôtesse ne décelait rien des cérémonies bizarres qui venaient de se dérouler tout à l’heure dans ce même appartement.

Dans la rue, le promeneur alluma une cigarette, rapide comme s’il était délivré d’un fardeau. La démarche assurée, la tête haute, l’œil vif, lorgnant les petites montmartroises qui montaient et descendaient la Butte, il ne semblait plus l’homme obsédé de tout à l’heure. Il se sentait léger, dispos, actif, libéré.

Faisant signe à un taxi :

— 72, rue de Villejust.

À cette adresse – une luxueuse bâtisse de la fin du siècle dernier – l’homme grimpa vivement l’étage, dédaignant l’ascenseur. Sa boutonnière était à nouveau refleurie de la rosette rouge.

Appartement élégant. Dans le salon, des dames bavardaient.

— … Madame de Ripert, Madame Saix ; la baronne Clotilde que vous connaissez, je crois, cher ami ? Mon mari, Monsieur Brot-Gillières. Bonjour, Robert.

Une charmante femme, jeune encore, tendait le front au nouvel arrivant. Baisemains, conversations en demi-teintes, spirituelles, amusantes…

M. Robert Brot-Gillières, était redevenu lui-même.

Personne au monde ne pouvait se douter que l’élégant gentleman qui souriait dans son beau salon à un cercle de jolies femmes était le même homme nu qui, trois quarts d’heure plus tôt, se faisait flageller par une professionnelle, le masochiste aveuli qui léchait les souliers à hauts talons…

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