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L'ESCLAVE DE MONSIEUR SOLAL

Fiche technique
Nombre de pages 288
Langue Français
Date de parution 02/03/2020
Référence S00228

Extrait gratuit

CHAPITRE II - Les bêtises

Quelle déception, à mon arrivée, de voir qu’elle n’était pas venue m’attendre à la descente du train. Une des calèches qui stationnaient devant la gare me conduisit à l’adresse qu’on m’avait fait apprendre par cœur. La maison où elle habitait alors se trouvait à proximité de la petite Sicile, dans le quartier du port. C’était une bâtisse en crépi rose, avec deux logements en bas et deux à l’étage. Les fenêtres de façade donnaient sur une impasse et les autres sur le patio. Un balcon circulaire, au premier, surplombait cette courette ; il y poussait des géraniums et du basilic dans des pots ébréchés. Je fus déçu par la pauvreté des lieux, car je m’étais attendu à ce qu’une artiste vive dans un décor plus prestigieux. Un égout devait être bouché dans le voisinage et tout le quartier empestait. On avait jeté dans le patio des écorces de pastèque au-dessus desquelles vrombissait un nuage de mouches. Un chat galeux s’enfuit à mon approche. Portant ma valise, je traversai la petite cour et poussai la porte qu’on m’avait indiquée.

Tout d’abord je ne vis rien, car dehors il faisait encore très clair – il ne devait être que sept heures du soir –, et dedans on n’avait pas encore allumé. Posant ma valise, j’attendis que mes yeux s’habituent. Peu à peu, les meubles surgissaient de la pénombre ; je me souviens que je suis resté là, immobile, assez longtemps, et que mon cœur battait très fort. J’étais assourdi par le vacarme des martinets qui criaient au-dessus de la terrasse. Combien de temps s’est-il écoulé, sans que j’ose faire un geste ? Tout ce dont je me souviens c’est qu’à un moment, ayant par hasard levé les yeux, je vis, écrasé derrière un des carreaux de la fenêtre, le visage déformé d’une fille de mon âge qui m’épiait du patio. Dès qu’elle se vit surprise, elle me tira la langue en me faisant une affreuse grimace et disparut. Une porte battit dans le logis voisin.

Est-ce à cause de cet accueil ou de la fatigue du voyage ? Subitement je fondis en larmes et immédiatement ma mère fut devant moi, surgie de ne je sais où. La pénombre avait disparu, remplacée par la lumière jaune d’une ampoule, et j’étais dans les bras de Magda, elle me serrait contre elle.

— Je savais bien que j’avais entendu la porte. Pourquoi n’es-tu pas venu dans la chambre ?

Elle m’entraîna et je vis un lit défait où l’on avait jeté pêle-mêle, dans le plus grand désordre, des vêtements et des sous-vêtements de femme ; il y en avait d’autres qui pendaient, accrochés aux dossiers des chaises et d’autres encore, répandus carrément à terre, traînaient sur le carrelage de tomettes rouges. Occupant presque tout le mur opposé à la fenêtre, trônait, surmontée d’une glace ovale, une vaste coiffeuse dont le plateau était encombré d’une profusion de flacons, de tubes et de pots. Une lampe assez forte éclairait cette table de toilette et dans son éclat qui m’éblouit, je nous aperçus au fond du miroir, ma mère et moi.

J’étais assez chétif pour mon âge et lui arrivais à peine à la poitrine. Elle m’avait enveloppé de ses beaux bras nus dont je sentais la tiédeur veloutée sur mes joues ; une bretelle de sa combinaison avait glissé sur son épaule, sans qu’elle s’en aperçût, tout occupée à me consoler et à m’embrasser, et m’apparut alors dans le miroir quelque chose qui me stupéfia : son sein, entièrement découvert, dont le globe blanc où l’on devinait de fines veines bleues jaillissait du satin noir de la combinaison et que couronnait une aréole large et épaisse, d’un rose ardent, dont la pointe était dressée. Pris d’un vertige, je tournai la tête afin de voir pour de bon ce sein qui m’avait ébloui dans le miroir. Son globe charnu ployait contre ma joue et j’en sentais la chair moite céder sous la pression chaque fois que ma mère, qui me berçait en m’accablant de consolations moqueuses, me pressait contre lui. La large médaille de l’aréole, la chair granuleuse du mamelon, cette équivoque consistance caoutchouteuse des bouts de sein de femme qui toujours devait me fasciner, je la découvrais alors pour la première fois. Tout saisi par cette étrangeté, et par la violence du plaisir que me donnaient le contact de cette chair nue et l’odeur de sueur et de parfum de ma mère, je me sentais pris de faiblesse.

S’était-elle aperçue que son sein était découvert ? Sans doute ne s’en souciait-elle pas, habituée comme elle devait l’être à dévoiler ses charmes en public. Émue par le chagrin où l’avaient mise mes larmes, elle me grondait affectueusement et me couvrait le visage de baisers avec une tendresse animale, avide, à laquelle ne m’avait pas habitué mamie et qui me comblait de bonheur.

— C’est du joli ! se moquait-elle gentiment. Il vient chez sa maman et il pleure ! Il ne faudrait pas avoir des nerfs de fillette, surtout, hein ? C’est que tu seras l’homme de la maison... Il n’y a que des filles, ici !

Elle s’assit devant la coiffeuse et, dans un geste de possession, m’attira à elle, entre ses cuisses nues. À cet âge, je portais encore des culottes courtes. Quand elle m’assit en travers de sa cuisse, je sentis sa peau tiédir sous la mienne. Comment peindre l’extase dans laquelle j’étais ? Je baignais dans son odeur, mes jambes serrées entre les siennes, son sein s’écrasait contre ma figure et, dans le miroir, je pouvais me voir, perdu dans le désordre de toute cette chair dénudée. En passa-t-il quelque chose sur mon visage ?

— Mon Dieu, s’exclama Magda, mais je suis positivement indécente ! J’oublie que tu es un garçon ! Que veux-tu, à force de vivre entre filles...

Elle m’éloigna d’elle, sans me lâcher, et, après avoir tiré sa combinaison sur ses cuisses, remonta avec désinvolture sa bretelle, faisant disparaître son sein.

Puis, me tenant à bras tendus, elle me contempla pensivement, les sourcils froncés. Je lus une vague inquiétude dans ses yeux.

— J’espère que ce n’est pas une mauvaise idée, de t’avoir fait venir. Toi, qu’en penses-tu ?

Pour toute réponse, je caressai son bras avec ma joue. Cela la fit rire.

— Câlin comme un chat... Tu es bien le fils de ton père ! Il faudra que je me méfie !

Elle me donna une petite tape sur la joue et se leva pour me montrer ma chambre. C’était un cagibi des plus exigus, meublé d’un lit pliant et d’une armoire étroite, où l’on ne pouvait accéder qu’en traversant la chambre de ma mère ; mais comme nous étions au rez-de-chaussée, il était très facile d’y entrer ou d’en sortir directement, en passant par la fenêtre qui donnait sur le patio ; ce que je pris bien vite l’habitude de faire pour ne pas la déranger quand elle dormait.

— Rita, chipie ! Arrive ici ! cria ma mère, tandis que je déposais ma valise sur le lit.

La fille qui m’avait tiré la langue entra sans bruit dans ma chambrette. Elle me considéra gravement ; elle était un peu plus grande que moi, maigrelette, gracieuse, avec l’allure efflanquée d’un chat de gouttière. Elle portait une petite robe à bretelles qui laissait nues ses épaules brunies et ses bras fluets ; elle était pieds nus.

— Aide-le, dit ma mère. Tu vois bien que c’est un garçon, ils ne savent rien faire !

La fille me poussa d’autorité et ouvrit ma valise. Elle commença à déballer mes affaires et à les empiler sur le lit.

Je me sentais gauche, dépossédé de moi-même, et j’en voulais à cette Rita (d’où sortait-elle, celle-là ?) de m’avoir tiré la langue. Pourtant, je n’éprouvais pas de vrai ressentiment à son égard ; de la jalousie, plutôt, parce qu’elle vivait près de ma mère et qu’elles avaient l’air de bien s’entendre.

— Et toi, comment tu t’appelles ? me demanda-t-elle. C’est vraiment Gerald ? Pas Gérard ?

J’étais habitué à cette question que me valait la bizarrerie de ce prénom anglais. Elle m’apprit de son côté que Rita était le diminutif de Marguerite.

Tout en parlant avec moi, Rita avait commencé d’accrocher et de ranger mes affaires dans l’armoire. Ma mère s’habillait à côté, dans sa chambre, en fredonnant. Elle revint peu après dans le cagibi, précédée d’un nuage de parfum. Elle me parut très élégante, dans une robe à ramages qui bouffait sur les hanches et une mantille qu’elle avait jetée sur ses épaules.

— Il faut que je me sauve ! Occupe-toi de ton frère, Rita. Il n’a pas l’air bien dégourdi. Fais-le manger... et vois avec ta tante, pour l’inscription à l’école.

Son frère ? Les bras m’en tombaient ! L’impudente chipie était aussi brune de peau, aussi noire de cheveu que j’étais blond ! Et chez mamie, à Bizerte, on n’avait jamais mentionné l’existence d’une sœur. Il est vrai que mamie était une parente du côté paternel et qu’elle désapprouvait manifestement la vie que menait ma mère. Une vie de bâton de chaise.

— Eh oui, ne fais pas cette tête. C’est ta sœur ! me dit ma mère. Cela t’ennuie d’avoir une sœur ? Tu aurais préféré un frère ?

Je secouai la tête. Certainement pas un frère !

— Et celles-là, ce sont tes cousines !

Éberlué, je me tournai vers la fenêtre, qui était ouverte, et à laquelle s’accoudaient, me dévorant des yeux, deux filles qui se tenaient dans le patio. Une blondinette étiolée, à l’air sournois, approximativement du même âge que Rita et une petite brunette, frisée comme un caniche, au malicieux visage de poupée. Ma mère m’apprit que l’aînée s’appelait Gladys et la cadette Lili. Elles éclatèrent toutes de rire devant mon air stupéfait et j’eus l’impression d’être dans une volière de perruches.

— Tu auras le temps de t’habituer à toutes ces filles, ne crains rien ! On s’y fait très bien.

Elle m’embrassa dans le vide, à cause du rouge à lèvres, et s’enfuit en faisant claquer ses talons aiguilles sur les dalles du patio, car mon arrivée l’avait mise en retard pour son casino où elle devait être en poste pour le premier service.

En fait – j’aime autant le préciser d’emblée –, son métier « artistique » consistait, attifée dans l’indécente tenue que je lui avais vue sur la photo, à promener, parmi les tables des dîneurs et, au cours de la nuit, parmi celles des danseurs ou des joueurs, un petit éventaire chargé de paquets de cigarettes, de cigares et de bonbons à la menthe qu’elle portait en bandoulière comme un accordéon.

Magda était ce qu’on appelait alors une cigarière : ni plus ni moins qu’une entraîneuse. Quand elle ne vendait pas ses cigarettes, elle s’asseyait aux tables des célibataires esseulés et leur tenait compagnie, leur faisait la conversation, les incitait à consommer.

Elle faisait aussi la taxi-girl, dansant contre un pourboire avec des adolescents boutonneux ou des vieillards guindés dans son impudique accoutrement, sur ses talons si hauts, avec ses cuisses nues et ses seins à demi découverts. Pour une somme dérisoire, n’importe quel homme, si laid, si vieux fût-il, pouvait l’inviter et, le temps d’une danse, se l’approprier, la prendre dans ses bras, poser ses mains moites sur la chair nue de son dos, frôler des siennes ses cuisses nues, serrer contre lui son ventre et ses seins.

Par la suite, j’allais apprendre que ces familiarités (et les prestations de ma mère) pouvaient aller beaucoup plus loin, avec certains dîneurs fortunés. En fait d’entraîneuse, ma mère était une sorte d’esclave qui appartenait en propre à Solal, le directeur du casino, lequel en usait à son gré pour son plaisir personnel et la mettait à la disposition de ses associés et amis, moyennant rétribution. Plus vicieuse que vénale, ma mère, tout en protestant pour la forme qu’elle n’était pas une putain, se pliait à toutes les fantaisies de son patron. Par accès, il lui en venait des crises de remords, car elle se disait que jamais elle ne pourrait se remarier, avec la réputation de femme facile que lui valait sa servitude charnelle ; alors, elle s’enfermait dans sa chambre, avec une pile de vieux magazines de cinéma et, pendant plusieurs jours, refusait de voir personne. Elle « faisait sa crise », comme disait Rita.

Ces crises de remords survenaient chaque fois que Solal, qu’enivrait le pouvoir qu’il exerçait sur elle, était allé un trop loin, et on le voyait alors débarquer dans le patio, repentant. Petit homme ventru et suant, vêtu de noir comme un pingouin, portant un gros bouquet de marguerites, il venait prendre des nouvelles de la « malade ». Au début, ma mère refusait de le recevoir, mais, n’ayant aucune force morale, elle finissait par baisser pavillon. Il lui mettait presque de force ses fleurs dans les bras, la couvrait de caresses, lui glissait un gros pourboire sous l’oreiller et l’affaire était entendue. Plus qu’aux promesses de son patron dont elle n’était pas dupe un instant, c’est à son propre tempérament, si veule, que ma mère cédait. Après quelques simagrées, ayant marqué le coup, elle se laissait convaincre de reprendre le harnais.

— Quand même, faisait-elle remarquer à sa sœur, il a dû avoir drôlement peur que je plaque tout ; il est venu en personne, tu as vu ? Il ne le fait pas pour ses autres employés !

— Il ne couche pas avec non plus, répliquait flegmatiquement tante Marie. Où trouverait-il une poire comme toi ? Tu turbines pour lui, tu lui donnes ton cul... Et si encore tu ne le donnais qu’à lui ! Mais il en fait même cadeau à ses amis !

Elle soupirait, secouait la tête d’un air découragé, tandis que ma mère se renfrognait comme une enfant qu’on tance.

— Et en plus, tu aimes ça ! murmurait Marie.

Pour elle, c’était le comble ; que, pressée par le besoin, une femme accepte de monnayer ses charmes, à ses yeux, certes, c’était immoral, mais cela s’excusait, nécessité fait loi. En revanche, qu’elle prenne goût à son asservissement au point, comme maman, de négliger la question d’argent, de ne la faire passer qu’en second, c’était pour ma tante le crime majeur.

— Oh, mais cette fois, ça ne se passera pas comme ça, affirmait Magda. Cette fois, ce sera service-service, et finie la bagatelle. Nous ne mélangerons plus les torchons et les serviettes ! Il va trouver du changement, Monsieur Solal !

Mais la force de l’habitude était plus forte que toutes les résolutions vertueuses qu’elle pouvait prendre en toute bonne foi. Se promener à demi nue parmi tous ces gens habillés, sentir sans cesse sur ses fesses, sur ses seins, les yeux des dîneurs, savoir que tous ne pensaient qu’à une chose en lui achetant leurs cigarettes, que les pourboires qu’ils lui donnaient étaient proportionnels à la façon dont elle se penchait sur sa corbeille pour les laisser lorgner dans son décolleté, à la complaisance avec laquelle elle laissait leurs mains s’égarer sous son indécent tutu pour tapoter ses fesses nues... Comment tout cela n’aurait-il pas agi sur ses sens ?

Il ne lui fallait guère de temps pour retomber dans l’ornière où la poussaient ses besoins d’argent et sa faiblesse morale – et par-dessus tout, une sensualité dévorante et vicieuse qu’allumait sans cesse dans sa chair la convoitise des hommes. Le goût des plaisirs sexuels chez elle était en effet si tyrannique que quiconque avait trouvé ce défaut de son armure pouvait disposer d’elle à sa fantaisie. C’est pourquoi échapper au joug de Monsieur Solal était une entreprise au-dessus de ses forces. Bien qu’elle s’en défendît, les turpitudes dans lesquelles il l’entraînait comblaient trop bien les secrets désirs de ma mère pour qu’elle cherche vraiment à se libérer d’une servitude qui faisait son bonheur. J’entendis Solal lui dire une fois devant moi, croyant que je ne comprenais pas :

— Vous avez beau dire ! Au fond de vous, Magda, vous ne demandez que ça !

Et il ajouta :

— Vous êtes sans cesse à vous plaindre que j’abuse de vous ! Heureusement que je suis là, ma chère, sans moi, vous feriez pire ! Vous ne savez pas vous arrêter !

Ce qui n’était sans doute pas faux.

Mais tout cela, je n’allais le découvrir que peu à peu, et bien plus tard. Je ne serais pas alors le dernier à profiter de ces faiblesses de sa chair et de son caractère ! Mais n’anticipons pas. Pour l’instant, nous n’en sommes pas encore là. Je viens d’arriver à Tunis et je vais me trouver seul, pour la première fois de ma vie, avec des filles de mon âge.

 

Comme ma mère traversait le patio en courant, elle parut frappée par un remords et se retourna vers nous en fronçant ses sourcils épilés que soulignait un trait de crayon noir.

— Surtout, cria-t-elle en menaçant Rita du doigt, ne faites pas de bêtises avec lui, les filles ! C’est bien compris ? Je peux compter sur vous ?

J’ai écrit bêtises en italiques pour souligner l’intonation particulière avec laquelle elle avait appuyé sur ce mot. La brune Rita et la pâle Gladys aux yeux cernés me jetèrent un rapide regard en dessous.

— C’est votre frère ! insista ma mère.

— Nous, c’est seulement notre cousin ! corrigea Gladys, en se montrant ainsi que sa sœur.

— C’est pareil ! Un cousin, c’est comme un frère. Vous êtes du même sang ! Pas de bêtises, hein ? 

Les trois filles, en riant, promirent qu’elles seraient sages.

— Elle a peur qu’on te fasse faire le poupon ! ricana Rita, dès que ma mère fut sortie dans l’impasse.

Le poupon ? Des bêtises ?

— Tout ça, parce qu’un jour elle nous a surprises en train de jouer avec le fils de la voisine du dessus !

Les deux filles pouffèrent. Gladys, les joues un peu roses, me lorgnait effrontément.

— Quel genre de bêtises ? demandai-je stupidement.

Elles prirent l’air important.

— Tu comprendras quand tu seras grand, me dit Gladys. Pas vrai Lili ?

La jeune fille hocha gravement la tête.