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L'initiation de Sabine

Fiche technique
Nombre de pages 128
Langue Français
Date de parution 04/06/2020
Référence A00527

Extrait gratuit

CHAPITRE PREMIER

Toute la vaste demeure était plongée dans un silence inhabituel. Elle enfermait entre ses murs épais un calme ombreux, qui rappelait les heures les plus torrides de l’été : celles durant lesquelles il est agréable de fuir l’ardeur intempestive d’un soleil agressif pour se réfugier à l’intérieur des habitations, persiennes closes. Elle paraissait également privée de la plus infime manifestation de vie, comme désertée, figée par l’absence de ses occupants.

Ne voyant personne, je supposai que Marie-Paule était peut-être allée en ville faire quelques emplettes, à moins qu’elle ne soit en visite dans le voisinage. Elle pouvait désormais user comme bon lui semblait de l’oisiveté que lui permettait la fortune de son mari, sans songer à reprendre une quelconque activité de nature professionnelle. En un sens, je la comprenais, sachant qu’à sa place, trop heureuse d’être libérée de tout souci d’ordre pécuniaire, j’aurais agi de même.

Même Solange – cuisinière et femme de chambre, mais en réalité véritable gouvernante de la maison – n’était visible nulle part, ni dans la vaste salle commune ni dans la cuisine où elle régnait en souveraine absolue. Quant à Enguerrand, il ne reviendrait de son bureau d’Etampes qu’en fin d’après-midi.

J’aurais dû moi-même n’arriver qu’à ce moment-là, si ne m’était venue, ce matin, la subite envie de demander congé pour la demi-journée afin de jouir de ces quelques heures ensoleillées du début d’octobre.

Alors, fermement résolue à ne pas laisser perdre l’occasion de profiter de l’un des rares beaux jours de l’arrière-saison, je décidai d’aller me promener le long de la rivière. Pour parvenir au petit cours d’eau, il fallait passer au pied de la tour haute et massive, seul vestige subsistant encore du château féodal depuis longtemps disparu, dont elle avait été le donjon redoutable. Appelée « La Mauvaise » à la suite des diverses atrocités qui y avaient été perpétrées au long des siècles de sombres querelles entre seigneurs, puis des guerres de religion, la tour était considérée comme un symbole par Enguerrand de Cueil : un symbole de l’ancienne puissance de sa famille, qui, depuis une centaine d’années, ne cessait de consacrer d’importantes sommes d’argent pour sa restauration et son entretien.

Toutefois, malgré son incontestable intérêt historique et architectural, la tour n’était pas un site classé et ne se visitait pas. Il était même interdit d’y pénétrer, et je n’étais pas parvenue à convaincre Marie-Paule de transgresser à mon bénéfice les ordres de son époux. Davantage encore, lors d’une de mes demandes plus particulièrement insistante, son visage s’était fermé et elle m’avait enjoint d’un ton sec de ne plus jamais aborder la question.

Depuis, je me le tenais pour dit.

J’allais donc dépasser la redoutable construction sans m’attarder dans ses parages quand, de manière tout à fait inattendue, je perçus un cri : un cri étouffé et plein d’étrangeté, comme poussé sous l’emprise d’une douleur vive et subite.

Tout d’abord étonnée que quelqu’un puisse se trouver à l’intérieur et braver le formel interdit d’Enguerrand, je m’avançai prudemment. Un second cri me fit alors sursauter. Plus aigu que le précédent, plus long aussi, je l’identifiai comme un cri de femme et acquis la certitude qu’il provenait bel et bien de l’ancien donjon. De plus en plus intriguée, je m’approchai encore des pierres séculaires, non sans quelques hésitations toutefois, et entendis plus nettement des plaintes hachées par des pleurs, des mots bafouillés, hoquetés, incompréhensibles, coupés de sanglots, qui me firent tressaillir et m’émurent profondément.

Il ne m’était plus permis de conserver le moindre doute. Je connaissais cette voix et, bien que je ne l’eusse jamais entendue s’exprimer de la sorte, elle m’était familière. Cette voix qui priait, suppliait, implorait, et qu’une sorte de claquement, bref et sonore comme celui d’un fouet, interrompait soudain avant que n’éclate un nouveau cri, qui se brisait dans de violents sanglots : cette voix était celle de mon amie.

J’avais fait la connaissance de Marie-Paule trois ans plus tôt, dans les bureaux de l’agence de publicité où, sur la foi de mes diplômes universitaires – une licence d’anglais et une autre d’espagnol –, je m’étais vu engager comme secrétaire de direction trilingue. A vingt-deux ans, pour un premier emploi, ce n’était pas si mal. Je n’avais alors aucune expérience pratique d’un tel poste et n’étais, somme toute, qu’une jeune postulante dépourvue de la moindre référence. Bien évidemment, quelques mauvaises langues avaient aussitôt prétendu que je ne devais mon engagement qu’à la séduction de mon physique de vamp ! Pour faire bonne mesure, les mêmes avaient également insinué que je n’étais pas le genre de fille à être avare de mes attraits tapageurs… Médisances bientôt confirmées par les événements, qui avaient fait que j’étais devenue la maîtresse du patron moins d’un mois plus tard, mais pour cinq brèves semaines seulement.

L’homme, parvenu ébloui par une remarquable réussite professionnelle, ne manquant toutefois pas de charme, ne cherchait qu’à allonger la liste de ses conquêtes féminines tout en n’étant, au demeurant, qu’un assez piètre amant. En réalité, deux choses seulement l’avaient tout spécialement attiré en moi : l’agressive amplitude de ma poitrine et l’insolent rebondissement de mon postérieur.

Marie-Paule, elle, travaillait depuis quelques années déjà au secrétariat du service prospection. Bien que mon aînée de cinq ans, elle avait recherché ma compagnie en me témoignant dès les premiers jours une réelle sympathie. De physiques assez semblables – encore qu’elle fût aussi blonde que j’étais brune –, très coquettes, voire volontiers sexy, nous étions vite devenues d’inséparables amies, nous confiant librement nos petits secrets et, bien sûr, ceux qui se rapportaient aux péripéties de nos amours successives, éphémères et plus ou moins tumultueuses. Comme nombre d’autres – mariées ou non –, elle m’avait précédée dans la garçonnière de notre insatiable employeur.

Puis Marie-Paule avait fait la connaissance d’un homme, qui, selon ses dires enthousiastes, n’était pas du tout comme les autres. A l’entendre, paré de toutes les qualités, aristocrate authentique, l’heureux élu était grand, beau, élégant, racé, intelligent… De surcroît, et ce n’était pas là détail à dédaigner, il était riche ! Le fait qu’il ait quinze ans de plus qu’elle était à ses yeux sans nulle conséquence.

Néanmoins, de ses relations intimes avec cet homme, elle ne m’avait fait aucune confidence. Quand, à deux ou trois reprises, je m’étais enhardie à la questionner, elle m’avait affirmé, en me considérant avec une expression étrange, un sourire et un regard que je ne lui avais jamais vus, qu’il la rendait à sa façon plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été et comme jamais elle n’aurait pu espérer l’être un jour.

Lorsque, finalement, après deux bons mois de mystère, Marie-Paule m’avait présenté celui qui l’enchantait, à l’occasion d’un dîner en ville auquel tous deux étaient convenus de m’inviter, il m’avait bien fallu reconnaître, dans le secret de mon cœur, qu’Enguerrand était incontestablement d’une rare séduction. La silhouette athlétique, les pommettes hautes sans être saillantes, le nez et le menton volontaires, les yeux bleu sombre sous la courbe impérieuse des sourcils, du même noir d’ébène que la chevelure, la conversation brillante et émaillée de reparties pleines d’esprit, il était tout à fait le genre d’homme dont j’aurais pu tomber amoureuse… en dépit d’une certaine dureté du regard, que ne compensait pas toujours un éclatant sourire.

A la vérité, je me serais laissé séduire si, dénuée de tout scrupule, j’avais passé outre l’existence de Marie-Paule et l’amitié qui me liait à elle.

Combien de nuits, après ce dîner, n’avais-je pas convoité d’être à lui, l’imaginant nu contre moi et rêvant de ses étreintes, tandis que je m’accordais de mes mains une jouissance solitaire ?

Marie-Paule avait quitté l’agence trois semaines après cette soirée, pour s’unir à Enguerrand de Cueil et aller vivre avec lui dans sa propriété, non loin d’Etampes. J’étais restée ensuite sans aucune nouvelle d’elle durant de nombreux mois, concevant de tristes désillusions quant à la solidité des liens qui s’étaient tissés entre nous pendant plus d’une année de complicité. Ce n’était qu’à la fin de mai dernier, que m’était finalement parvenue une lettre. Marie-Paule s’excusait de son trop long silence, de sa négligence impardonnable… Elle disait que son bonheur était immense, que tout allait merveilleusement bien entre elle et Enguerrand… et terminait en m’invitant à Mautour pour le week-end suivant.

J’avais retrouvé une Marie-Paule un peu différente de celle que j’avais connue et fréquentée, plus belle peut-être, physiquement plus épanouie et plus féminine encore, mais plus réservée aussi à mon égard. Et puis il y avait un « quelque chose » de nouveau dans ses yeux, comme une sorte de soumission quand elle considérait son époux ou s’adressait directement à lui, qui me parut être alors l’expression d’un amour proche de la vénération.

Fort bien reçue par le couple, j’avais vécu deux merveilleuses journées à Mautour et, sans me faire prier longuement, accepté par avance de répondre à une prochaine invitation.

Depuis, environ un vendredi sur trois, je m’évadais de la capitale en direction de ce havre de paix campagnard, compensant ainsi l’absence de mon amant qui, marié et père de famille, ne m’accordait jamais le privilège de passer un week-end en ma compagnie.

A ce propos, je doutais fort que notre liaison se prolonge longtemps encore. Les obligations conjugales d’Hervé commençaient à sérieusement me peser, non moins que les remises incessantes de nos rendez-vous. Et puis, quoiqu’il sache me combler physiquement, je ne l’aimais plus. De toute façon, là encore, nos étreintes devenant de moins en moins régulières, mes sens, insatiables en la matière, ne parvenaient plus à s’en satisfaire.

Quoique j’en dissimule le plus souvent les gourmands appétits, ma nature était des plus ardentes. Il fallait peu de chose pour qu’elle prenne feu : une pensée érotique, le frottement d’un sous-vêtement contre ma vulve, et ma chair s’embrasait aussitôt. Exacerbée, ma sensualité ne s’assouvissait pas aisément, et même pas du tout lors de relations intimes hâtivement expédiées. J’aimais faire l’amour, souvent, longuement, follement, jusqu’à perdre l’esprit ; j’adorais la jouissance déferlante lorsqu’elle me submergeait tout entière au moment de l’orgasme, qu’elle me soit concédée par un homme ou que je l’obtienne, plus fréquemment, en usant et abusant de l’habileté de mes propres caresses. Depuis ce jour de mon adolescence où, dans l’isolement du cabinet d’aisance, j’avais découvert le moyen d’apaiser l’exigence de mes sens, j’avais insensiblement pris l’habitude de me donner ainsi du plaisir. Au fil des années, l’habitude était devenue manie. Que j’aie ou non des relations suivies avec un homme ne m’empêchait pas de me masturber régulièrement. Parfois même, imparfaitement assouvie après une étreinte virile, j’allais me réfugier dans la salle de bains pour y parfaire ma jouissance égoïste. Ma nymphomanie me tourmentait souvent de désirs frénétiques, au point de me rendre nerveuse et irritable, mais je n’envisageais nullement de suivre une thérapie quelconque. Je me préférais volcanique plutôt que frigide.

Cependant, même au faîte de la volupté, me venait invariablement la sensation confuse d’une insidieuse et frustrante imperfection. Il me semblait que, jamais, je ne parvenais à l’apogée du plaisir : cet absolu sublime dans le néant, où je convoitais avidement de m’abîmer…

L’estomac noué par une sournoise inquiétude, mais néanmoins poussée par la curiosité, je me glissai aussi discrètement que possible le long du mur, cherchant à gagner l’une des fenêtres étroites que l’on avait aménagées à la place des anciennes meurtrières, et dont j’imaginai qu’une au moins devait être demeurée ouverte pour que les sons me parviennent aussi distinctement en dépit de l’extrême épaisseur de la paroi. Tandis que j’avançais furtivement, pas à pas, Marie-Paule se plaignit d’une voix plus forte, nerveuse, tremblante, mais parfaitement compréhensible, cette fois, articulant des mots qui, coupés de pleurs, me frappèrent d’ahurissement.

— Assez, ma bonne Solange ! Je ne peux plus le supporter ! Arrête ! Tu me fais trop mal ! Non ! Solange, non ! Pas sur les seins !

Il y eut de nouveau un claquement bref et sec, puis un cri déchirant me frappa les oreilles, qui se brisa dans de bruyants sanglots. Je reconnus ensuite la voix plus grave de la cuisinière.

— Ah ! Tu me trouves trop sévère, peut-être ? Comme si je ne savais pas, depuis le temps, la manière dont il faut te caresser pour te faire jouir ! De toute façon, que cela te plaise ou non, j’obéis cette fois encore aux volontés de ton mari ! Il m’a dit : « Ma chère Solange, je veux que Marie-Paule ait le cul et les nichons bien marqués lorsque je rentrerai. Je ne vous interdis pas de lui accorder quelques gâteries, vous le savez bien, mais à condition de lui en faire payer le prix par avance. Rappelez-vous que ma femme ne doit jouir d’aucun plaisir sexuel gratuit, jamais ! » Je fais du mieux que je peux, en attendant que Monsieur te ramène à l’Abbaye pour la dernière cession de l’année.

— Non, pas à l’Abbaye ! Je ferai tout ce que voudra Enguerrand, oui… tout ! Mais je ne veux pas retourner là-bas !

— Ne me joue pas la comédie, ricana Solange. Je te connais trop bien à présent, vilaine hypocrite ! Rien ne t’excite davantage que le rôle de victime. Et puis je suis certaine que les Frères-Maîtres de la Confrérie des Francs-Sadiens sont impatients de te voir à nouveau offerte au hasard de la loterie. Je crois également me souvenir qu’il est convenu de te parer à cette occasion, et avant que le sort ne te fasse échoir à un autre Maître-Mensuel, du reste de ces bijoux intimes que Monsieur veut te voir arborer à l’exemple de toutes les Serviles. Tu seras très bien avec des boucles au bout des nichons.

— Non, gémit pitoyablement Marie-Paule, pas ça. Je ne veux pas avoir la poitrine mutilée.

— Mutilée ? Allons donc ! gouailla la cuisinière. Ce n’est tout de même pas si terrible ? Un anneau de plus ou de moins ! Toutes les Serviles y sont passées avant toi et n’en sont pas mortes pour autant. La plupart de celles qui sont venues ici en servage se sont toujours montrées heureuses d’exhiber leur parure. Et crois-moi, que ce soit d’or, d’argent ou d’acier, certaines en portent un bon poids ! Tiens, je me souviens de Claire : une superbe rousse que tu ne connais pas encore, puisqu’elle se trouve actuellement en servage annuel au Mexique. Elle porte une fortune entre les cuisses. Chacun des anneaux longs qui traversent les grandes lèvres de sa vulve est fait d’un jonc d’or de huit millimètres de diamètre et pèse cinq cents grammes.

— Je ne veux pas, sanglota de nouveau Marie-Paule.

La voix de Solange se fit plus âpre.

— Ta volonté ne compte pas, salope ! cracha-t-elle. Tu as consenti à être l’esclave de Monsieur en l’épousant. Il ne trahira pas pour toi le serment qu’il a prêté devant ses frères. Et puis il doit avoir envie de changement. Moi aussi, d’ailleurs. J’ai hâte de voir arriver celle qui prendra ta place ici pour tout un mois et de la faire danser sous mes lanières.

Ce que j’entendais m’emplissait de stupeur. Ainsi, c’était cela le grand bonheur de Marie-Paule ? C’était cela le secret de la tour ?

Pourtant, la dénomination de l’insolite confrérie dont il était question, suffisamment explicite en soi malgré le néologisme, et les propos sans ambiguïté que je venais de surprendre m’aidèrent à ne pas être dupe des apparences.

Si les cris et les pleurs bruyants de Marie-Paule avaient l’accent de la sincérité, il me semblait en revanche déceler quelque chose de faux – à tout le moins d’exagéré – dans ses supplications, qui me fit douter de l’authenticité de sa prétendue punition et deviner à quelle sorte de jeu elle se prêtait avec Solange, non moins qu’avec son époux et, plus ou moins de bon gré, avec les autres affiliés de la Confrérie des Francs-Sadiens. Ainsi Enguerrand était parvenu à la convaincre – voire à la contraindre – de se soumettre aux pratiques sexuelles épicées, contestables pour beaucoup, du sadomasochisme.

Décuplé, mon sentiment de curiosité ne pouvait se satisfaire d’entendre sans voir. Je m’avançai donc de nouveau, sans faire de bruit, percevant au fur et à mesure plus nettement les plaintes et les sanglots de mon amie, répondant aux claquements brefs et sonores du fouet.

Brûlant d’en apprendre davantage, je parvins jusqu’à une ouverture basse, à fleur de terre, simplement masquée par une plaque de métal rouillé, percée de nombreux trous d’aération. Je compris alors que les deux femmes se trouvaient dans une salle souterraine du donjon et que c’était par le truchement de ce soupirail que je venais de surprendre leur insolite et édifiant dialogue.

Sans hésiter cette fois, je m’agenouillai avec précaution et, retenant ma respiration, approchai mon visage de la plaque.

Je faillis bien, en dépit de ce à quoi je croyais m’attendre, ne pas être en mesure de réprimer complètement une vive exclamation de surprise et trahir ma présence clandestine.

A mes yeux éberlués, nue, les bras levés au-dessus de la tête, les poignets captifs d’épais bracelets de cuir noir, lesquels étaient fixés par de gros mousquetons à une chaîne pendant d’un solide crochet enfoncé dans une énorme poutre transversale, inondée de la pleine lumière de deux projecteurs braqués sur elle, décoiffée, échevelée, le visage cramoisi et inondé de larmes, Marie-Paule grimaçait, criait et se débattait en trépignant sous les cinglées du fouet court que maniait à la volée une Solange presque aussi dévêtue qu’elle.

Quant à la nature de l’endroit où se tenaient les deux femmes, c’était un compromis entre le salon et la chambre de torture.

A trente ans, Marie-Paule avait un corps splendide ; plus beau encore, dans cette attitude contrainte qui en magnifiait les attraits, que le souvenir que j’en conservais. En fait, hors la couleur des cheveux et la taille – j’étais assez sensiblement plus grande –, nos deux silhouettes, à quelques détails près, rivalisaient dans l’expression de ce que la féminité peut avoir de plus sensuellement éloquent.

La taille bien marquée, les hanches pleines et épanouies, la jambe élégante et le fuseau de la cuisse harmonieux, le ventre délicatement bombé et la poitrine relativement forte, ronde, ornée de mamelons lisses et rose sombre, à la pointe érigée, elle avait également un postérieur appétissant sous une cambrure de reins assez prononcée, qui lui pommait légèrement les fesses et les lui faisait offrir, malgré elle, aux cuisantes cinglées des lanières qui les lui enflammaient.

En la voyant de la sorte pour la première fois dévêtue et dans l’incapacité de dissimuler quoi que ce soit de ses attraits, j’eus l’étrange impression de pénétrer au cœur de son univers le plus intime, le plus secret.

C’est que, au bas de son ventre, toute trace de pilosité avait disparu et, vision choquante, je distinguais nettement, entre les lèvres épaisses de sa vulve glabre, chacune mordue cruellement par trois pinces crocodiles, les deux anneaux de métal brillant qui perçaient ses nymphes couleur de corail, distendues, chiffonnées, débordantes, obscènes.

Il me sembla que, dès lors, je savais tout d’elle, qu’elle n’avait plus rien à me cacher.

Hormis la souffrance certaine engendrée par les pinces et la sévère flagellation, qui avait déjà rougi plus spécialement son buste, sa croupe, ses hanches et ses cuisses, éprouvait-elle de la honte, de l’excitation, voire du plaisir à être attachée de la sorte, toute nue, le sexe privé de sa parure naturelle et sa chair féminine la plus délicate infibulée de joncs d’acier, sous les regards de Solange qui la tenait en son pouvoir ?

Pour moi, la nudité conservait son code, ses valeurs, ses interdits aussi.

A mon sens, quand une femme se dénudait devant un ou plusieurs tiers, elle livrait tout ce qui, d’elle-même, constituait un mystère. Le fait que cela se passe devant une autre femme ne changeait rien ou presque à l’affaire. Je conservais aussi, présente à l’esprit, la sensation de gêne honteuse qui m’avait oppressée lorsque, par deux fois, il m’avait fallu me laisser examiner par une gynécologue. Et encore, ne m’étais-je pas entièrement déshabillée ! Je n’étais pas pudibonde, simplement pudique. Etre vue toute nue ne faisait naître en moi que plaisir ou honte, selon les circonstances. Quoique demeurant assez souvent sans aucun voile dans mon appartement, je ne concevais pas d’imiter celles, qui, avec détachement, une froide indifférence ou, au contraire, le désir de s’exhiber aux regards des autres, allaient et venaient sur les plages le buste découvert et, à plus forte raison, entièrement dénudées. Il me semblait qu’en banalisant de la sorte la vision de ses attraits, une femme se privait de l’émoi délectable que pouvait procurer le fait de se révéler pour la première fois à un amant.

Bien que nous ayons un temps été relativement intimes, allant jusqu’à nous prêter robes, jupes, chemisiers, voire de la lingerie, jamais Marie-Paule ne s’était montrée à moi – ni moi à elle – autrement qu’en sous-vêtements, même lors de cette soirée de Chandeleur passée dans son appartement où, après avoir savouré quelques crêpes, tandis qu’elle me faisait essayer bas et porte-jarretelles, finissait par me persuader d’abandonner une fois pour toutes les collants, nous avions bien failli devenir autre chose que de simples amies. Je me rappelais l’expression troublée de son regard, le contact de ses doigts se nouant sur ma nuque, sa bouche avançant vers la mienne, la perception accentuée de son parfum grisant, l’effleurement de ses lèvres chaudes, mon émoi, puis ma panique soudaine… Son indécision m’avait laissé le loisir de me ressaisir, d’échapper avec un petit rire forcé à la tendre étreinte de ses bras. Elle n’avait pas tenté de me retenir ni trahi de dépit à me voir refuser de me prêter avec elle à une expérience homosexuelle. Prétextant l’heure tardive, je m’étais rhabillée avec autant de naturel que possible, puis nous nous étions embrassées sur les joues comme à l’ordinaire et j’étais partie.

S’était-elle ensuite, comme je l’avais fait moi-même sous la douche puis au lit, caressée jusqu’au spasme dans la solitude de sa chambre où je ne lui avais pas permis de m’entraîner ?

Le lendemain, nous revoyant au bureau, ni l’une ni l’autre n’avaient estimé nécessaire de revenir sur la soirée de la veille. Quelques jours plus tard, j’avais restitué à Marie-Paule la lingerie qu’elle m’avait prêtée, et, profitant d’un instant où nous étions seules, j’avais relevé ma jupe pour lui prouver qu’elle avait fait de moi une nouvelle adepte du porte-jarretelles et des bas. Nos relations ayant repris leur cours habituel, jamais nous n’avions évoqué par la suite ce qui aurait pu arriver entre nous, pas plus que je n’avais essayé de savoir si mon amie entretenait ou non, à l’occasion, des relations saphiques avec d’autres femmes.

Campée derrière Marie-Paule à bonne distance, la fouettant sans répit ni relâche, mais assez lentement, comme pour lui laisser le temps de bondir et se tordre après chacune des cinglées brûlantes de la lanière, dont les heurts secs lui avivaient toujours plus les fesses et l’arrière des cuisses, qui marquaient son épiderme d’innombrables nervures écarlates et la faisaient crier et sangloter de plus en plus fort, Solange était une femme toute différente.

Approchant la cinquantaine, la chevelure châtain-roux, traversée ici et là de fils d’argent, le teint coloré, elle était à la fois plus trapue et nettement plus grasse que je ne l’avais imaginée sous ses vêtements généralement assez amples. Elle avait de fades cuisses de paysanne bien portante, épaisses dans leur haut et débordantes de cellulite au-dessus de ses bas noirs opaques, creusées par le passage des jarretelles d’une ceinture de satin également noir, sous laquelle rebondissait son ventre. Remplissant une culotte enveloppante et de même teinte, ses hanches opulentes et ses vastes fesses, masses de chair volumineuse, lourde d’adiposité et mollement tremblotante à chacun de ses mouvements, tendaient à craquer le tissu de mailles élastiques. Elle ne portait pas d’autre vêtement. Tandis qu’elle se déplaçait ou fouettait Marie-Paule, ses gros seins oblongs, pesants, pareils à des courges, dansaient en ballottant d’un côté et de l’autre sur son buste court.

J’avais toujours estimé que mes propres pointes de sein n’étaient pas de celles, qui, discrètes, en bouton, passent pudiquement inaperçues. De fait, il m’arrivait d’en concevoir parfois de la gêne quand, durcies et dardées au sommet de mes mamelons bulbeux, moulées par la dentelle du soutien-gorge couvrant en partie les généreuses et fermes poires de ma poitrine, elles saillaient alors effrontément sous mes robes, mes chemisiers ou mes pulls, retenant l’attention insistante des regards masculins.

Au centre d’aréoles énormes et grumeleuses, d’un brun-noir bleuâtre, celles de Solange étaient hypertrophiées, aussi grosses que l’extrémité d’une tétine de biberon.

Marie-Paule continuait à s’égosiller tout en pleurant à chaudes larmes, hoquetait de la violence de ses sanglots, soubresautait et se contorsionnait comme un ver à chaque application du fouet qui s’abattait avec régularité sur ses fesses enflammées, congestionnées, traversées de nervures pourpres, par endroits boursouflées et violacées.

Prétendue ou véritable, la correction n’avait rien d’un faux-semblant.

Lorsque la lanière revint à plusieurs reprises s’appliquer durement au sommet de ses cuisses vibrantes de douleur, Marie-Paule jeta des plaintes plus vives. Mais ce fut pis encore quand, changeant de position, visant avec soin les cibles jumelles et avantageuses de sa poitrine, Solange lui cingla les mamelons en plein travers. Elle poussa un cri déchirant en se cabrant tout entière, renversée en arrière, dressée sur la pointe des pieds, tétanisée et offrant mieux encore ses appas tremblotants à la vindicte du fouet.

Un nouveau cri strident monta de la salle souterraine.

— C’est bon, hein, sur les nichons ? gouailla la grasse tourmenteuse. Tu veux que je te cingle les mamelles comme la dernière fois, jusqu’à ce que tu en jouisses ?

— Non ! vociféra Marie-Paule. Pas sur les bouts ! Je t’en prie, Solange !

— Tu sais pourtant bien que, si j’insiste, je finirai immanquablement par te faire jouir, vicieuse ! Pourquoi fais-tu toujours semblant d’oublier que, pour savourer le plaisir, il te faut d’abord souffrir ?

Puis, avec un éclat de joie mauvaise dans les yeux, elle relança le fouet.

Criant sa souffrance, sanglotant et hoquetant de vaines supplications, Marie-Paule se débattait au bout de la chaîne tout en jetant la tête d’un côté et de l’autre, les joues ruisselantes de larmes, balayées par les mèches blondes de sa chevelure, dans un refus pathétique du fouet, qui, malgré ses farouches dérobades, revenait sans cesse cingler son buste.

Après plusieurs dizaines de coups appliqués, non sans habileté, sur le dessus, le dessous et en travers des seins devenus écarlates, s’interrompant par instants pour lécher et sucer leurs pointes enflammées, Solange délaissa le fouet pour s’approcher d’une petite table sur laquelle étaient disposés de nombreux accessoires, pour la plupart destinés à infliger la douleur. Sans hésitation, elle choisit deux pinces d’acier mat, à longues branches de ciseaux – de cette sorte dont se sert le chirurgien pour comprimer un vaisseau ou des tissus qui saignent – ainsi qu’une nouvelle pince crocodile, plus longue et plus étroite que celles tourmentant déjà la vulve de Marie-Paule.

— Non, Solange, non ! Pas les clamps ! Pas les clamps ! se remit à implorer la blonde enchaînée.

Malgré mon relatif éloignement, je vis nettement les petites mâchoires de métal, en forme de têtes de serpent, se refermer sur chaque tétin et l’écraser férocement quand les branches furent bloquées l’une contre l’autre au moyen de leur cran de verrouillage.

La mise en place des suppliciants accessoires arracha des hurlements d’agonie à Marie-Paule.

Imperturbable, Solange s’agenouilla devant sa victime tremblante, dont les plaintes étaient hachées par de gros sanglots, écarta les petites lèvres du sexe en tirant sur les anneaux, avança la bouche et captura le clitoris pour le lécher, le sucer, l’aspirer, le mordiller, le faire se gonfler et se congestionner davantage par l’afflux du sang, puis, visant avec soin l’exact emplacement, posa la pince crocodile.

Les yeux soudainement révulsés, le visage déformé par l’intolérable douleur, tous les muscles tendus à se rompre, Marie-Paule renversa la tête en arrière et jeta vers la voûte un rugissement de bête sauvage, avant que d’éclater en de nouveaux et incoercibles sanglots.

Toujours avec la même absence d’émotion, Solange se releva pesamment, reprit son fouet en main et, infatigable en apparence, se remit à fouetter avec énergie le derrière de sa victime hurlante et bondissante, dont les tressauts et les soubresauts firent danser et s’entrechoquer les longues pinces, augmentant d’autant le supplice infligé à ses mamelons.

Alors en dépit de la douleur bien réelle qui devait irradier son buste, son sexe, ses fesses et ses cuisses, les réactions visibles de Marie-Paule se modifièrent peu à peu, et de plus en plus sensiblement, au fur et à mesure que se prolongeait la flagellation.

Certes, la jeune femme continua à crier, sangloter, hoqueter à chaque cinglée brûlante du cuir meurtrissant toujours davantage ses chairs. Pourtant, après avoir contracté les fesses et effacé la croupe sous le heurt violent de la lanière, elle relâchait ses muscles et, jambes écartées, dressée sur la pointe des orteils, les reins profondément creusés, répondant ainsi aux obscènes provocations de Solange, elle tendait volontairement son derrière enflammé au-devant d’une nouvelle cinglée.

Bientôt, je ne conservai plus le moindre doute.

Si elle ne l’avait tout d’abord que longuement subie, Marie-Paule recherchait à présent les cuisants effets de la flagellation.

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