J'ETAIS HOTESSE DE CHARME A TOKYO

de MELISSA
Fiche technique
Langue Français
Date de parution 01/10/2007
Référence B00344N

Extrait gratuit

1

Jusqu’à l’année dernière, j’étais chargée de clientèle dans un grand palace parisien de l’avenue Montaigne, à Paris. Depuis cinq ans, je veillais au confort des meilleurs clients, étrangers pour la plupart, avec une attention particulière sur ceux en provenance de Russie et du Japon, grâce à ma parfaite maîtrise de la langue de ces pays. Avant d’entamer une carrière dans l’hôtellerie de luxe, bifurquant ainsi vers un univers qui me convenait davantage, j’avais en effet suivi des cours de langue afin de devenir interprète. Les palaces de la Côte d’Azur où j’avais fait mes classes avaient confirmé ma vocation, seule manquait dans mon parcours professionnel une expérience à l’étranger, propre à m’ouvrir un jour le poste dont je rêvais, celui de directrice d’un établissement quatre étoiles. A l’approche de la trentaine, sans attaches sentimentales, sans doute à cause de ce travail très prenant, j’aspirais à aller voir ailleurs.

Un cabinet de chasseurs de têtes de New York à la recherche d’un executive m’avait convoquée récemment à un entretien, pour un hôtel à thème de Las Vegas. Malgré une proposition mirobolante à l’issue de plusieurs rencontres avec ce cabinet, je renonçai à partir aux Etats-Unis. Las Vegas ne correspondait pas à ce que je cherchais, trop clinquant et pas assez glamour. Pas pressée de quitter Paris pour un poste moins prestigieux, j’abordais les fêtes de Noël avec entrain, une des meilleures saisons pour les palaces. J’attendais en particulier l’arrivée d’un mystérieux homme d’affaires japonais, Kentaro Ito. Tout ce que je savais de lui, c’est qu’il dirigeait un conglomérat de sociétés et qu’il vivait en ermite : pas de sorties officielles, aucun tabloïd n’avait pu le prendre en photo depuis des années, au point que des rumeurs circulaient au Japon sur son existence réelle. Je surfais sur Internet pour glaner plus de renseignements, réussissant à dénicher un vieux portrait de lui, à l’époque où il était étudiant, sanglé dans un costume noir au col Mao qui semblait flotter sur ses épaules d’adolescent.

Le visage fermé, les cheveux ras et des yeux pas très bridés, il était difficile de deviner à quoi il pouvait ressembler aujourd’hui. Le site du magazine américain Forbes m’apprit qu’il était classé au vingt-sixième rang mondial avec sa fortune. Le directeur du palace m’informa que Ito avait réservé un an à l’avance la suite royale, cent mètres carrés avec terrasse privée donnant sur l’avenue Montaigne, spa, écran plasma intégré dans les murs de chaque pièce, un majordome à disposition de jour comme de nuit et Rolls-Royce affrétée par nos soins pour ses déplacements. Une suite occupée la plupart du temps par des princes du Golfe. A quelques heures de son arrivée, le directeur me convoqua dans son bureau.

— Melissa, je veux que vous alliez à Roissy l’accueillir en personne ! J’ai réservé un salon VIP, avec champagne et tout le tralala.

Il était rare que je me déplace à l’aéroport, preuve supplémentaire de l’importance de ce client. Le directeur me confirma que tous ses collègues des palaces concurrents avaient tenté de faire changer d’avis au staff personnel de Ito, en lui offrant leur meilleure suite, en vain. Le jour J, j’enfilai mon plus beau tailleur griffé Dior et pris mon sac à main Vuitton, afin de faire bonne impression auprès de ce Japonais qui devait être très sensible, comme tous ses compatriotes, aux marques françaises de luxe. Je ne fus pas peu fière à la vue de la Rolls qui m’attendait au pied de mon immeuble de la porte de Saint-Cloud. Le chauffeur, en livrée grise et casquette aux armes du palace, m’ouvrit la portière, sous l’œil médusé de ma concierge. Une fois sur le périf, j’essayai de me détendre, luttant contre l’envie d’allumer une cigarette, mon péché mignon. Au terminal 2A de Roissy, je laissai le chauffeur batailler avec la sécurité qui lui refusait le stationnement près de la sortie et me rendis au salon VIP pour vérifier que tout était en place.

Je demandai aux deux hôtesses présentes de changer les fleurs, puis me plantai devant la baie vitrée donnant sur les pistes, guettant l’arrivée de l’avion de la Cathay Pacific en provenance de Hong Kong.

*

*     *

La secrétaire personnelle de Kentaro Ito, Mika, une Japonaise androgyne en costume Dior noir, avec un pantalon qui soulignait ses fesses plates et, pour seul bijou, un collier de perles blanches, était aussi grande que moi, soit pas loin d’un mètre quatre-vingts. Le visage pâle, sans la moindre trace de fatigue après un vol long courrier, elle fut catégorique :

— Ito san souhaite se rendre à son hôtel tout de suite !

Le mystérieux homme d’affaires se tenait à ses côtés, la figure impénétrable, des yeux très fins et un nez plutôt long pour un Japonais. Le teint blafard, une abondante chevelure noire coiffée en arrière, il arborait des boutons de manchettes en diamants. Dans son costume Kenzo à fines rayures blanches, sans cravate, il affichait l’air sûr de lui et distant des puissants de ce monde. Lorsqu’il se baissa pour attraper sa mallette en cuir fauve posée à ses pieds, le temps que sa secrétaire récupère ses bagages, j’aperçus la montre à son poignet. En se redressant, Ito lut la surprise dans mon regard. Il retroussa sa manche de façon à me la montrer :

— C’est la mascotte d’un de mes clubs, à Shinjuku !

Sur le cadran de la montre, certes perlée de fins diamants et au bracelet en or, il y avait une image digitale d’une poupée de manga, avec des seins nus comme des obus et vêtue d’une simple petite culotte blanche immaculée. Avec ses yeux ronds et sa bouche dessinée d’un point, cette image virtuelle semblait en 3D et bougeait en permanence, donnant l’impression que la petite poupée se débattait pour sortir de sa prison de verre. Fascinée par ses seins qui s’écrasaient sous le cadran, je sentis mes joues se colorer. Je détournai les yeux tandis que Ito agitait son poignet, comme pour jouer avec cette créature…

*

*     *

Le lendemain, Mika, la secrétaire, réclamait ma présence auprès de son patron, qui se rendait au château de Versailles pour une visite privée avec le conservateur en chef, suivie d’une rencontre avec les artisans costumiers en charge des costumes d’époque au château. Ravie d’échapper à la corvée d’une tournée dans les boutiques parisiennes de luxe, spécialité habituelle des princes du Golfe, je grimpai à l’avant de la Rolls, mes Japonais assis sur la banquette en cuir à l’arrière. Durant le trajet, ils ne s’intéressèrent pas au paysage, le nez dans des catalogues d’inventaire de meubles et de décoration Louis XVI. Je n’osais pas les questionner ni les déranger, même si je comprenais tout ce qu’ils se murmuraient à voix basse. La visite fut brève, Ito ayant pour seul intérêt les appartements de Marie-Antoinette au Petit Trianon et les chambres des favorites du roi. Mika mitrailla les lieux avec un appareil photo numérique, tandis que je traduisais les paroles du conservateur en chef.

La fin de la matinée se déroula auprès des artisans costumiers. Je fus sidérée de voir des répliques de toilettes portées par Marie-Antoinette et ses suivantes sur des mannequins en osier, au détail près. Les sous-vêtements, les jupons et les corsages, jusqu’aux perruques improbables, tout était parfait. Ito touchait les brocards de velours, la soie, avec la même émotion que lorsqu’il consultait sa montre coquine. Connaissant la réputation des Japonais en matière de fétichisme, je me dis qu’il voulait sans doute se faire sa petite collection privée. Grâce à sa fortune, il avait les moyens de s’offrir ce genre de plaisir, sachant que chaque costume valait près de dix mille euros, aussi cher qu’une robe haute couture sur l’avenue Montaigne. Le temps que je l’accompagne au cocktail offert par le conservateur, sa secrétaire s’occupa de régler l’addition des costumes et les formalités d’exportation. Le soir même, Ito me convoquait dans sa suite et, à ma grande surprise, m’offrait un poste qui dépassait toutes mes espérances professionnelles.