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OSEZ 20 FANTASMES FEMININS

Fiche technique
Nombre de pages 240
Dimensions 110*178 mm
Langue Français
Date de parution 20/01/2021
Référence Z00047

Extrait gratuit

Quintessence

Chloé Saffy

— C’est bon, tu as trouvé facilement ?

— Oh, je n’ai pas pris de risques. Uber, déposée devant la porte et basta ! C’est vraiment gentil de m’accueillir. D’habitude, je dors à Montreuil chez Alexandra, mais là…

— Penses-tu ! Nous sommes très heureux de te recevoir, on t’aime autant que Camille !

Émeline refermait la porte de l’appartement, tout en prenant la valise de Mara. C’était sa première visite ici, et à la réflexion, la première fois qu’elle venait à Neuilly. La dernière fois que Camille et Mara leur avaient rendu visite, Émeline et Gabriel occupaient encore un grand appartement dans le 15e arrondissement – pour faciliter la proximité avec leurs emplois respectifs. Seule la naissance de leur deuxième fille les avait obligés à déménager pour plus grand et plus loin. Gabriel avait même plaisanté une bonne partie de la soirée avec Camille sur le fait que leurs années de fac où ils faisaient des barathons dans le Vieux Nice étaient bien loin. À eux deux, ils avaient bu presque l’intégralité de la bouteille de vin, avant de se rabattre sur un fond de cognac qui traînait sur les étagères du salon. Mara adorait les observer, fascinée par ce type d’amitié qui perdurait bien après le lycée, l’université, la vie de famille, où l’on se voit deux à trois fois par an, et où l’on se retrouve comme si on s’était quitté la veille. Avec quelques rides en plus, parfois des illusions en moins, mais toujours la même énergie, le même plaisir à se raconter tout ce qui était arrivé depuis la dernière fois.

Mara se souvenait du jour où Camille lui avait présenté Gabriel, en précisant « Tu vas voir, il est tellement séduisant que c’en est scandaleux. Il m’a toujours fait de la concurrence ce connard. » Elle pensait alors qu’il plaisantait. Or Gabriel n’était pas séduisant : il était trop séduisant. Il compensait une taille moyenne par une élégance naturelle tout en souplesse et vêtements bien coupés et ajustés ; là où Camille était taiseux, pince-sans-rire, Gabriel usait de la parole avec une volupté certaine, déployant une voix aux intonations tendres, souvent ironiques, ponctuant ces mots de sourires en coin désarmants. Cet homme si séduisant était en couple avec Émeline depuis plus de quinze ans, et Mara les observait non sans fascination, eux qui cultivaient l’image de l’absolue conjugalité monogame sans nuages ; Mara qui assumait avec Camille un couple libre ne s’interdisant aucun écart, tant que personne n’en souffrait, n’en était que plus intriguée. Souvent Camille taquinait Mara à propos de Gabriel, et lui disait « Avoue que si c’était pas mon meilleur ami, t’aurais déjà essayé de te le faire. » « Peuh, ça, je m’en tape, c’est uniquement parce que c’est un homme fidèle que je ne tente rien ! » Néanmoins, Mara essayait parfois d’imaginer ce que ça ferait de séduire Gabriel, et de parvenir à ses fins. Bien sûr, c’était totalement hors de portée et de propos : elle ne l’avait jamais vu seul, et elle aimait beaucoup Émeline. Une fois, elle lui avait demandé, l’air de rien, si en quinze ans de vie commune, Émeline et lui n’avaient jamais songé à aller voir ailleurs. Gabriel avait souri et répondu qu’il comprenait sa question, mais qu’aussi fou que cela puisse paraître, il n’en avait jamais eu envie : Émeline était non seulement sa femme, mais aussi sa « meilleure pote ». Il n’avait ni la curiosité, ni le temps pour une aventure – surtout avec son travail et sa vie de famille. Mara n’était pas revenue dessus, se contentant parfois de rêver au point de bascule, tout en sachant qu’il ne viendrait pas.

Elle y pensait, attablée face à eux – leurs filles de trois et cinq ans ayant été couchées avant le dîner des adultes. Entre deux gorgées de vin, ils évoquèrent le travail et la raison qui amenait Mara à venir aussi souvent à Paris – son poste de directrice régionale pour une chaîne de restauration l’obligeant à des points réguliers au siège. Bien qu’il lui arrive de séjourner à l’hôtel, elle aimait beaucoup dormir chez des amis, une façon comme une autre de les visiter à peu de frais. C’était la première fois qu’elle acceptait de rester chez Gabriel et Émeline, et uniquement parce que Camille avait insisté et même arrangé les choses suite à la défection de son amie. Ils discutèrent un long moment, bien après avoir terminé le dessert ; Gabriel leur racontait la prochaine fragrance qu’il devait créer pour une YouTubeuse aux millions de vues, quelque chose de « joyeux, pétillant et mignon » selon le cahier des charges. Émeline relançait sans cesse, car elle adorait l’entendre évoquer son métier de « nez » avec tant de passion, sa manière d’en parler avec un bagout renversant. Mara enviait Émeline et Camille, à qui Gabriel avait créé des parfums personnalisés – celui de Camille s’appelait « Salaud Magnifique » – des combinaisons uniques, qu’il préparait à nouveau dès que les flacons se vidaient. Puis Émeline leur annonça qu’elle allait se coucher et apporta des draps propres, une couette et des oreillers pour aider Mara à faire le lit – il fallut déplier le canapé – et cette dernière fut presque déçue de voir la soirée se terminer maintenant. Mais contre toute attente, Gabriel lui demanda s’il pouvait rester un peu avec elle.

— J’ai encore quelques trucs à voir pour le travail.

— Et surtout, il lit des pendants des heeeeures le soir ! Il finit par m’empêcher de dormir avec sa lumière allumée. Je suis obligée de le consigner ici.

Mara le rassura : son train ne partait pas avant 13 heures demain, ça ne la dérangeait pas du tout qu’il reste dans le salon encore un peu. Émeline lui souhaita bonne nuit, embrassa Gabriel en lui disant de ne pas déranger Mara trop longtemps, puis elle ferma la double porte de séparation entre le salon et le couloir qui menait aux chambres et à la salle de bains. Mara fit semblant de lire allongée sur le lit, puis incapable de se concentrer, elle se releva, intriguée par ce qui pouvait retenir Gabriel en dehors de son orgue à parfums et son labo. Elle s’assit à table avec lui et préféra lui poser la question directement.

— Je dois réfléchir à un parfum pour une petite maison qui vient de se monter. Ils veulent un jus très féminin, mais cash et rentre-dedans. Genre la femme libre, insolente et sexuelle, tu vois ?

— Comme moi, quoi.

Les mots lui avaient échappé. Il la regarda en souriant, amusé et même intrigué.

— Oui, comme toi. Tu veux m’aider ?

— Je ne connais même pas la différence entre les notes de tête et de cœur…

— T’occupe, ça c’est mon job. Dis-moi selon toi quelle serait l’essence de ce parfum.

— Justement, je n’en porte plus depuis des années. Je n’en ai jamais trouvé qui me convienne vraiment. À part une eau de Cologne à l’héliotrope, quelque chose de très poudré quand j’étais ado.

— C’est pas du poudré qu’il te faut à toi. C’est…

Tout en parlant, il s’était levé et contournait maintenant la table pour venir poser les mains sur ses épaules. « Tu permets ? » dit-il, tout en se penchant dans son cou.

— Tu es sûre que tu ne portes rien ?

— À part la crème de jour que j’ai mise ce matin, rien.

— Non, ce n’est pas ta crème de jour, tu sens… Limite, tu sais que tu ne devrais même pas porter de parfum ? Tu sens très bon…

— Ça ne veut rien dire « sentir bon ».

— Tu as une odeur bien particulière, bien à toi, tu sens…

— Le sexe ?

— Il y a de ça. Tu sais, il y a quelques années, État Libre d’Orange a sorti un jus nommé Sécrétions Magni­fiques, censé évoquer le sperme, la cyprine et le sang…

Elle avait pivoté vers lui, se demandant à quoi il jouait. Elle décida de voir jusqu’où il était prêt à s’aventurer.

— Bon et alors, tu veux qu’on le trouve ce parfum ? Ou on va se tourner autour encore longtemps ?

Gabriel, en général prompt à répliquer par une blague ironique se tut. Il y eut un long silence, son regard indéchiffrable, où il détailla sa bouche entrouverte, ses yeux ambrés scintillants de défi, en la respirant de manière lente et continue. Puis une lueur de malice éclaira son visage. Il lui prit la main – c’est la première fois qu’il la touchait, hormis les embrassades pour se saluer.

— Tu vas te déshabiller et t’allonger sur le lit.

— Quoi ? Entièrement ?

— Fais-moi confiance.

— Mais Émeline… Et les filles…

— Elles dorment. Nous allons travailler le plus discrètement possible, n’est-ce pas ?

Elle préféra lui tourner le dos pour ôter ses collants et sa robe noire, révélant en cet instant son absence de soutien-gorge, mais garda sa culotte, mue par un sursaut de pudeur devant la situation. Elle l’entendit inspirer distinctement à chaque morceau d’épiderme dévoilé, consciente que sa dernière douche remontait de plusieurs heures. Elle eut alors la sensation qu’il voyait au-delà de ses longues mèches châtaines, sa cambrure si prononcée, sa peau moelleuse et souple à la fois. La sensation qu’elle n’était pas seulement charnelle et liquide, mais devenait sous son regard effluve et sillage. Il retira chaussures et chaussettes, elle osait à peine le regarder, et se plaça le plus au centre du matelas quand il vint à califourchon sur elle, les cuisses coinçant ses hanches. Tétanisée, incandescente, prise à son propre piège et incroyablement excitée de ne pas savoir ce qu’il comptait faire. Il se pencha sur elle pour reprendre sa respiration experte et précise. Dans son cou d’abord, puis il glissa la main dans sa chevelure, la soulevant et humant la racine.

— Ça va être un vrai challenge pour réaliser cette extraction, ma chère. Rien que tes cheveux, ce musc si chaud… Tu ne sens pas le propre, c’est délicieux.

Elle laissait échapper un soupir, un vrai couinement en vérité, sur lequel il ne fit aucune remarque. Son visage descendit, passant l’encoche des clavicules, la bouche maintenant si proche de caresser ses seins, où la chair de poule s’étendait en crépitements de désir.

— Et là… Cet arôme de café grillé… Merveilleux.

Elle haletait sans bouger, quand elle comprit qu’il commençait à bander contre son bassin. Une pulsation longue et dure, là, déployée à sa rencontre. Il descendit encore sur son ventre, les mains accrochées à sa taille. Elle chuchota « Et maintenant, on fait quoi ? » Il revint au-dessus de son visage. Doucement, mais très sérieusement, il lui demanda de retirer sa culotte. Elle crut à une plaisanterie, que le petit jeu allait s’arrêter là.

— Comment veux-tu que je recrée ton parfum si je ne peux en identifier l’expression la plus secrète ? Enlève-la. Et maintenant… glisse tes doigts entre tes cuisses pour me les faire sentir.

Elle s’exécuta en le regardant droit dans les yeux. Il prit une longue inspiration, les narines palpitant tout près de la pulpe de son index et de son majeur.

— C’est pas mal du tout, ça. Mais ce n’est que la première note. Il va falloir faire plus que ça si on veut trouver ton absolu.

Il se releva et la laissant nue sur le lit, il s’installa sur le fauteuil en face d’elle. Elle tourna son visage vers lui, et sans un mot, comprit ce qu’il attendait. Elle passa sa main entre ses cuisses, affolée à l’idée qu’Émeline ou ses filles puissent entrer dans le salon, mais trop aspirée par la tournure inimaginable que prenait cette soirée. Bien que Mara se définisse sans complexes comme une « fière petite branleuse », elle ne le faisait que rarement devant ses partenaires. Ce moment si intime était réservé à quelques privilégiés, prêts à la regarder faire en silence, sans la brusquer, sauf quand elle réclamait un baiser suave et mouillé au moment de jouir. Quand elle repassa ses doigts entre les plis de son sexe, elle était détrempée.

— Je vais salir vos draps…

— On s’en fout des draps. Je veux l’intégralité de ton plaisir. Je veux que tu me donnes tout ce qui te rend si belle et troublante. Ce n’est pas parce que je suis fidèle à Émeline que je suis insensible à ta sensualité débordante… Je te sens d’ici. Tu sais ce que tu sens ? Continue à te caresser, je vais te le dire.

Elle l’écouta pendant qu’il déployait comme une litanie que son odeur lui rappelait ces femmes qu’on ne croise qu’au cinéma, qu’il voyait de pures émanations de luxure lui sortir de la chatte, qu’il était admiratif que Camille ait réussi à trouver quelqu’un à sa mesure. C’était bon et insupportable, sa voix grave et basse à un mètre d’elle, pendant qu’elle se tordait, les cuisses de plus en plus grandes ouvertes, tous ses nerfs érectiles tendus à craquer, plus mouillée que s’il avait sucé son clitoris sans relâche, avant de la baiser les yeux dans les yeux.

— Gabriel, s’il te plaît, est-ce que tu peux… te branler aussi en me regardant ?

Il rit, comme s’il s’attendait à cette question et lui demanda avec une inflexion caressante pourquoi il devrait faire cela.

— Parce que… Mon odeur sera plus intense si je jouis en…

— En voyant ma bite se tendre pour toi ? Très bien, ma chère. Le succès de cette formule en dépend.

Elle eut une faiblesse entre les jambes en le voyant ouvrir son jean noir, et exhiber un sexe déjà luisant, qu’il empoigna après avoir enduit ses doigts de salive. Ils se regardaient en silence, conscients de l’énormité de ce qu’ils étaient en train de faire, et de l’infini plaisir qu’il y avait à le faire. Ils essayaient de contenir leurs soupirs et chuchotaient de plus en plus bas. Mara descendit du lit et s’assit par terre, bien en face de Gabriel, les yeux mi-clos, ses extrémités déjà en alerte. Lui-même accélérait le mouvement, il lui murmura « Viens plus près… ». Elle rampa jusqu’à lui, à ses pieds, l’esprit chaviré par le regard de Gabriel, ses doigts tournant sans relâche sur son sexe ruisselant.

— Tu sens bon, tu sens tellement bon… Donne-moi ton essence. Maintenant.

Il la saisit par la nuque, l’obligeant à passer à genoux. Et gardant sa bouche tout près, au creux de son oreille, il lui ordonna de jouir. Elle sentit la déflagration enfler et exploser quand il lui chuchota « Tu sais comment je l’appellerai ce parfum ? Sublime salope. » Elle partit en avant, appuyée sur son épaule, haletant comme une noyée.

— Merci Mara… Grâce à toi, je vais leur proposer un jus qui va les foutre au tapis.

Elle rit nerveusement tout contre lui, essoufflée, pas même frustrée d’avoir été la seule à jouir, reconnaissante pour ce moment suspendu… et tellement flatteur pour elle. Elle se détacha de lui dès qu’elle fut plus calme et retourna sous la couette, emportant l’image de Gabriel qui refermait son jean dans un sourire. Puis il vint se pencher sur elle, et il l’embrassa sur le front. Elle en fut plus émue que s’il avait dévié vers sa bouche.

Mara y repensa pendant des semaines, comment elle avait fait semblant de dormir d’un sommeil profond, jusqu’à ce qu’Émeline, Gabriel et leurs filles quittent l’appartement vers 9 heures en essayant de faire le moins de bruit possible, et comment elle y avait ensuite erré avant de se préparer à rejoindre la gare Montparnasse. Elle ne demanda aucune nouvelle, ne dit rien à Camille ; quelque chose en elle sentant le besoin de secret sur ce qui s’était passé dans la lumière tamisée de cette nuit chez son plus vieil ami.

Six mois plus tard, elle reçut un colis expédié par le siège de la marque Loud and Proud. À l’intérieur se trouvait un communiqué de presse au graphisme très accrocheur présentant la dernière création de la maison. Et une boîte contenant un flacon en forme de goutte où se détachait en lettres rouge et or le nom de « Sublime Salope ».

— Ah il te l’a fait finalement !

Elle sursauta en entendant Camille prononcer ces mots.

— Fait quoi ?

— J’ai souvent dit à Gabriel qu’il devait te faire un parfum. Il m’en avait parlé, mais j’avais pas capté qu’il allait carrément le proposer à l’une des boîtes de son catalogue. Fais sentir ?

Elle vaporisa le creux de son poignet.

— Ah oui… c’est exactement toi. Ça sublime ton odeur. Il a bien bossé. Ça te plaît ?

— « Salaud magnifique » et « Sublime salope »… Oui, je crois que ça me plaît bien !