• Nouveauté

LA LOUVE ET L'AGNEAU

Fiche technique
Nombre de pages 192
Dimensions 133*214 mm
Langue Français
Date de parution 29/07/2021
Référence L00076

Extrait gratuit

1 – Étrange rencontre

Longwy (France), le 6 octobre 2006.

— Ça ira, mademoiselle ? Puis-je vous aider ?

Fallait bien que je lui demande, surtout qu’en se croisant dans ce couloir qui menait de la salle de dédicaces à l’immense réfectoire, nos regards aussi s’étaient croisés. Et puis, se balader avec une chope dans chaque main, ça attire l’attention, non ? Surtout quand ce sont les mains d’une jolie femme aux cheveux châtain, mi-longs, même pas coiffés, plutôt en liberté totale.

Jeune, un joli minois, ni trop grande ni trop petite, pas de maquillage sophistiqué, pas non plus une poitrine proéminente genre Pamela, Kim ou Nabilla ; un corps tout simplement bien proportionné. En pantalon. Pas de décolleté. Zut ! Moi qui adore contempler une jolie gorge et de belles gambettes… Tant pis !

— Non, merci, ça ira, répondit-elle avec un large sourire.

Mouais. Mais si c’était toujours mieux qu’un « De quoi j’me mêle, monsieur ? », j’aurais encore mieux fait de la fermer, tiens ! Avec cette vilaine habitude de toujours adresser la parole à tout le monde et à n’importe qui ! N’empêche, je ne pouvais m’empêcher de me demander avec qui elle allait les boire, ses deux bières. Elle ne comptait quand même pas se les enfiler toute seule, non ? Quoique, pourquoi pas, après tout ?

Bref, j’avais pour le moment d’autres sujets de préoccupation. L’organisateur m’attendait à sa table pour le dîner. Ensuite il y aurait une soirée dansante, agrémentée par un orchestre régional. On n’était pas là pour s’emmerder, après tout. Un salon littéraire, c’est le seul moment qu’ont les auteurs de tous poils, de tous genres même, de se montrer aux lecteurs – qui eux, sont toujours étonnés, épatés, ébahis, de constater que la tête de celui ou celle qui a écrit le bouquin qu’ils viennent faire dédicacer ne correspond en rien à celle qu’ils avaient imaginée. Et nous, entre auteurs, on se tape du coude en entendant leurs chuchotements délirants : « Ça alors ! Je l’aurais cru plus vieux. Tiens, je l’imaginais plus grand… T’as vu comme elle a l’air jeune pour écrire de pareils bouquins ! Je me demande si elle a vécu tout ce qu’elle raconte. Pour imaginer ça, c’est sûrement une salope, non ?… » Eh oui, braves gens, c’est ça un salon littéraire ! Des auteurs, hommes et femmes, alignés en rangs d’oignons pour rédiger une petite dédicace à qui viendra la quémander. Des putes, je vous dis ! Nous, les écrivains et écrivaines, à ce moment-là, on fait la pute pour vendre notre marchandise et rien d’autre. Quand j’ai dit ça à mon voisin, il a bien rigolé tout en me donnant raison.

Car nous aussi, on a nos moments de franche rigolade, surtout si le salon s’échelonne sur deux jours. Logés et nourris aux frais de l’éditeur – avec tout ce qu’il gagne sur notre compte, ça n’est que justice. Surtout qu’en plus, le bougre, il peut encore décompter ces frais-là de ses impôts ! Tout le monde y gagne, quoi ! Y compris l’État ! Alors on en profite pour lier connaissance, on s’observe, se jauge, se juge, on s’interroge. Mais toujours dans la bonne humeur, avec à la clé une bonne chopine, un whisky-coca ou une vodka-glace.

Bon, tout ça pour en revenir à cette drôle de nana qui se baladait une pinte dans chaque main, ce soir d’octobre, loin de chez elle sans doute, tout comme moi.

Cette nuit-là, j’allai même jusqu’à regretter d’être l’hôte de l’organisateur – rencontré quelques années plus tôt chez notre éditeur commun. Si j’avais dû loger à l’hôtel, j’aurais tout fait pour retrouver cette étrange et jeune autrice dont je ne connaissais même pas le nom. Mais, en homme d’âge mûr, j’essayai de me raisonner : Admettons ! Tu lui aurais payé un verre, vous auriez fait connaissance, et après ? Tu rêves, mon vieux ! Personne ici ne sait que tu es un pornographe notoire en France ! Tu es là en tant que brave enseignant provençal, pour dédicacer tes gentilles perles d’élèves, publiées sous un second pseudonyme, c’est tout ! Et même si elle apprenait ton autre personnalité, va voir si elle ne s’enfuirait pas ! Et si elle ne s’enfuyait pas, cela ne voudrait pas dire pour autant qu’elle collerait son joli corps tout chaud, jeune et plein d’ardeur contre le tien pour la nuit ! Merde ! Elle est sûrement en train de… ! Allez ! Arrête de divaguer, Debrisac !

C’était ça, mon autre personnalité : Gil Debrisac, auteur pornographique, une quinzaine de bouquins à succès auprès d’une clientèle spécialisée. Un alter ego que le brave instituteur de Provence devait taire depuis des années sous peine d’opprobre dans sa commune, dans sa région, au sein de sa famille même ! Comment ? Jean Bruan ? Celui qui a dédicacé ses recueils de perles d’élèves un peu partout ? Bruan serait donc Debrisac ? Aussi sulfureux que le Divin Marquis ? Eh bien oui ! Alors, quand Bruan croisait une jeune et jolie nana, il ne la voyait plus avec les yeux de l’homme bien rangé, à la carrière fort honorable, non. Il la voyait avec les yeux de son double pervers, Gil Debrisac, qui la métamorphoserait en héroïne de scènes où Éros régnait en maître. Et encore ! Éros était trop sage. Son héroïne devait se vautrer dans la luxure la plus vile, à la recherche d’extrêmes jouissances et de plaisirs interdits. Allez ! Bruan, Debrisac et compagnie, au lit, maintenant !

À quatorze heures je retrouvai mon voisin caricaturiste et ma voisine, une prof de collège, jolie mais un peu trop coincée à mon goût. Et ça n’arrêtait pas de défiler : « Pour mon fils, monsieur… Pour ma copine institutrice, monsieur… Pour ma fille qui va devenir instit… » Je n’allais quand même pas me plaindre, après tout j’étais là pour ça. Et mon voisin caricaturiste ne trouvait rien de mieux que de me prendre pour modèle. Mais elle, elle se cachait où, putain ? On était plus de soixante ici ! Dont une bonne vingtaine qui me tournait le dos ! Tiens, c’est quoi ce papier ? La liste de tous les écrivains invités. Si j’avais eu ça hier !… Entre deux dédicaces, je parcourus, je cherchai, je voulais trouver. Mais comment, puisque je ne connaissais même pas son nom ni ce qu’elle écrivait.

Mieux valait cesser de me torturer l’esprit et laisser tomber cette nana. Après tout, à quoi ça me servirait de faire sa connaissance ?

Par contre, je tombai sur un nom qui me parut autrement intéressant. Quelqu’un avec qui parler sans hypocrisie, à qui enfin confier ce fardeau que je porte depuis tant d’années, le lourd et encombrant fardeau du silence ! (Provençal bon teint, y’a pas à dire !) Quelqu’un qui, de par sa nature d’auteure érotique m’accepterait tel que je suis, sans jugement négatif.

Candice Lafleur – un pseudonyme aussi fantaisiste que le mien, j’imagine – qui publiait dans une maison qui faisait de l’érotisme au féminin son cheval de bataille. Elle dédicaçait son deuxième bouquin.

Je devais me libérer et la rejoindre. Je comptais lui offrir un de mes recueils de perles, histoire d’entamer une conversation. Et je lui dirais dans la foulée que je suis aussi auteur érotique. Ah, j’étais sûr que ce « coming-out » me ferait le plus grand bien !

À un mètre de sa table, je suis resté en arrêt. Pas possible ! C’était donc elle ? La nana aux deux chopes sur qui j’ai tant fantasmé cette nuit ? Candice Lafleur !

— Décidément ! Vous me suivez à la trace ? me lança-t-elle avec de grands yeux étonnés, au moment où je l’abordai.

— Non ! À la bière !

Éclats de rire partagés – bon signe, ça.

Je me présentai sous ma véritable identité, je veux dire la sage et gentille.

— Oh ! ça doit être marrant, ça, des perles d’élèves. Je ne savais pas que ça existait.

Je lui expliquai que plus aucun bouquin de ce genre n’avait été publié depuis La Foire aux cancres, de Jean Charles, dans les années soixante. Elle me regarda avec de grands yeux interrogateurs. Une fois de plus, j’aurais mieux fait de la fermer. Bruan, t’es con ! me dis-je. C’est vrai que du haut de ses trente printemps, la jolie frimousse n’aurait jamais pu connaître ce bouquin, même si celui-ci avait fait éclater de rire des centaines de milliers de personnes en France, en Suisse et en Belgique. Peut-être ses parents, mais je n’en avais rien à cirer, de ses parents ! Ratée, la drague ! Fallait vite jeter la seconde amorce !

— Et vous ? Qu’écrivez-vous ?

À voix basse elle m’expliqua, me raconta un peu l’histoire de son roman.

— Mais, vous savez, cela reste de la littérature… disons, marginale…

Elle s’arrêta, gênée par ce qu’elle venait de me raconter. Si elle savait ! Zut ! Toujours ce pantalon et ce chemisier même pas ouvert. Je trouvais la tenue pas très en rapport avec une écrivaine érotique, mais tant pis. C’était le moment. Je n’aurais sans doute pas d’autre occasion. Un regard rapide autour de moi, personne. Sa voisine de dédicaces bavardait avec un badaud. Par chance, mon écrivaine occupait le bout de la rangée. Je m’accroupis à côté d’elle et chuchotai :

— Écoutez, Candice… Je voudrais vous confier un secret. Je peux ?

Elle tourna son visage vers le mien, ses yeux brillèrent, s’agrandirent, ses jolies petites lèvres s’entrouvrirent pour laisser voir des dents blanches et saines.

— Ben… euh… oui, dites toujours.

Quand je lui révélai mon autre identité, je vis ses joues rosir et ses yeux lui sortir presque des orbites. Elle esquissa alors un immense sourire et c’est moi qui restai coi :

— Non !? C’est pas vrai ? C’est vous, Gil Debrisac ? Ça alors ! Figurez-vous que mon éditeur m’a donné à lire votre dernier bouquin. Eh bien, si je m’attendais !

Et moi donc ! Ainsi, elle m’avait lu. Peut-être s’était-elle donnée du plaisir en lisant mes scènes torrides ? Bon, ça, c’était encore trop tôt pour lui demander. Pas question de brûler les étapes. Ce qui me faisait plutôt râler, c’était que son gentil éditeur m’avait refusé, quelques années plus tôt, le manuscrit de ce bouquin qu’il lui avait donné à lire ! Alors, là ! « Mon comité de lecture n’a pas trouvé votre histoire suffisamment littéraire », m’avait-il annoncé au téléphone. Soit ! Je le comprenais un peu, d’ailleurs. Il s’agissait d’une histoire très hard, où l’héroïne se faisait fouetter, tatouer les seins et accrocher des anneaux à ses mamelons percés – elle avait même des rapports sexuels interdits par la société bien-pensante et retirait de tout ça un plaisir extrême non dissimulé. Pas de la littérature pour enfants de chœur, quoi ! Mais s’il avait refusé de le publier, pourquoi le donner à lire à Candice Lafleur ? Comme exemple à ne pas suivre pour sa propre maison ? Enfin, soit ! L’essentiel, c’était qu’elle connaisse mon style. Le contact serait plus facile. On se trouvait en pays de connaissance !

— Puis-je vous demander si… vous avez aimé ? avançai-je.

— Et comment donc !

Si je m’attendais ! Elle me regardait toujours avec ses beaux yeux d’un noir profond, presque le feu aux joues. Pour sûr, moi aussi, je devais avoir le visage empourpré.

— Vous ne vous appelez pas vraiment Candice Lafleur, n’est-ce pas ?

Tout sourire, elle se pencha pour me murmurer son vrai prénom : Mélanie.

— Pourtant, répondis-je, Mélanie c’est très bien aussi pour des histoires érotiques.

— Vous croyez ?

J’acquiesçai, et retournai à ma table après lui avoir annoncé que je voulais lui montrer quelque chose de spécial. Quelques lecteurs m’y attendaient, aussi je m’exécutai dare-dare, raccourcissant le contenu habituel de mes dédicaces. Je voulais marquer le coup avec cette jolie écrivaine. Vu son jeune âge, la fausse Candice et vraie Mélanie ne connaissait sans doute pas cette chanson de Brassens racontant de quelle manière une bonne du curé homonyme et fort libérée se fait du bien avec tous les cierges qui lui tombent sous la main. Comme j’avais interprété pas mal de chansons du Gros (d’après le surnom donné à Brassens par Brel, qui lui était surnommé l’Abbé) en m’accompagnant à la guitare, je connaissais encore Mélanie par cœur. Mais je n’écrivis que les strophes les plus marquantes et les plus sulfureuses. En écrivant ces vers de Tonton Georges, je les chantonnai à mon voisin, qui ne savait plus où se mettre et ne parvenait plus à tenir convenablement son crayon de caricaturiste. Après huit strophes, je jugeai le travail suffisant pour créer chez cette Candice-Mélanie une surprise de taille.

« Ancienne enfant d’Marie-salope, Mélanie, la bonne au curé,

Dedans ses trompes de Fallope, s’introduit des cierges sacrés.

Des cierges de cire d’abeille plus onéreux mais bien meilleurs

Dame ! La qualité se paye, à Saint-Sulpice, comme ailleurs.

Elle vous emprunte un cierge à Pâques, vous le rend à la Trinité,

Non, non, non, ne me dites pas que c’est normal de tant le garder.

Aux obsèques d’un con célèbre, sur la bière, ayant aperçu,

Un merveilleux cierge funèbre, elle partit à cheval dessus.

Souvent quand elle les abandonne, les cierges sont périmés ;

La sainte famille nous le pardonne plus moyen de les rallumer,

Comme elle remue, comme elle se cabre, comme elle fait des soubresauts,

En retournant au candélabre, ils sont souvent en p’tits morceaux.

Et comme elle n’est pas de glace, parfois, quand elle les restitue

Et qu’on veut les remettre en place, ils sont complètement fondus. »

En écrivant ces enivrantes lignes, j’avoue que j’imaginais ma Candice s’envoyer en l’air avec des cierges sacrés – et plus ma plume avançait plus ma fièvre montait. Bon !

Après avoir plié la feuille en quatre, j’hésitai un instant, même s’il aurait été surprenant qu’elle prenne mal la chose.

Je glissai la feuille sur sa table :

— Je n’ai pas résisté à la tentation de vous écrire ces quelques strophes du grand Brassens, dis-je, sourire aux lèvres. Mais peut-être les connaissez-vous déjà ? J’espère en tout cas que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.

Là-dessus, je filai comme un voleur sans même attendre sa réaction. Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’un peu plus tard elle se planta devant ma table et me tendit à son tour, avec un large sourire, un petit billet plié en quatre lui aussi.

— Voici ma réponse, cher monsieur Debr... Bruan !

Elle me toisa avec un petit sourire ironique et tourna les talons après m’avoir adressé un petit clin d’œil complice. Sans attendre, je dépliai le billet pour lire huit lignes d’une écriture arrondie, souple, posée aussi, une écriture dans laquelle on ne décelait aucun signe de nervosité, bien au contraire. Des mots qui montraient que la belle savait manipuler la plume en appelant un chat un chat, un cul un cul.

« Bien vu, mais je n’utilise pas de cierges à la cire d’abeille… Plutôt mes tubes de crème (hydratante, anti-rides, etc.), genre «cosmétique de l’ennui». Et voilà, c’est malin, maintenant, j’ai envie de me faire une beauté… »

Comment ne pas avoir un petit coup de fièvre en lisant ce genre de message de la part d’une jeune nana avec qui vous venez juste de lier connaissance ? De quoi en rester baba ! Je regardai ma montre, seize heures trente. Quelle connerie quand même ! Plus moyen de l’inviter à prendre un verre. J’avais encore des lecteurs qui attendaient, elle aussi sans aucun doute, et dans une heure j’avais un train à prendre, le dernier TGV de la journée pour Avignon au départ du Luxembourg. Et elle… Tiens ? Où vivait-elle, d’ailleurs ? Si je voulais que cette relation si joliment entamée connaisse une suite, il fallait à tout prix que je sache.

Je retournai à sa table et lui expliquai combien je regrettais de ne pas pouvoir l’inviter à boire un verre, horaire de trains oblige, puis ajoutai que j’aimerais bien lui écrire dès mon retour. Sans hésiter, elle m’écrivit son adresse, m’assurant qu’elle serait ravie de correspondre avec quelqu’un qui, comme elle, laissait sa plume se répandre dans une littérature mise au ban de la société. On se serra la main chaleureusement et je la remerciai pour son bouquin dédicacé – pour le reste aussi, bien entendu.

Elle fit de même pour mon petit recueil de perles.

— Et surtout pour ces jolis vers, ajouta-t-elle avec un large sourire.

Bien enfoncé dans mon siège, je profitai des derniers moments de la clarté du jour pour observer les paysages traversés. Un voyage de plus de six heures, avec changement à Paris, ça me laissait le temps d’ouvrir un bouquin. Juste avant que tombe l’obscurité, j’eus aussi le temps d’apercevoir les vignobles champenois. Dépouillées de leurs grappes, toutes ces vignes avaient l’air d’armées en campagne. Normal, on était tout près de la Marne, après tout. Prétexte pour l’instit que j’avais été de se remémorer un bout d’histoire. Mais qu’on voyage dans le nord ou dans le sud, toutes ces vignes, qu’il s’agisse de champagne ou de vin, ont un air de famille, quelle que soit la saison.

Une fois la nuit installée, sous un ciel fort sombre où on distinguait à peine la lune entre deux nuages, coller le nez à la fenêtre n’avait vraiment plus rien d’intéressant. Je sortis donc de mon attaché-case ce bouquin au titre plutôt accrocheur : Jalouse, tout simplement.

Elle ne m’avait pas donné l’impression d’être une femme jalouse, cette Candice – mais comme on dit, il ne faut jamais se fier aux apparences. Et puis, qu’est-ce qui me prenait tout à coup ? Un roman érotique n’est pas une autobiographie, enfin ! Quoique, parfois, souvent, même, on y met un peu de sa propre chair. Non, cette nana est jeune et mignonne, ce n’est pas une vieille poule rabougrie qui passe son temps à raconter ses souvenirs pour mieux mouiller ses mouchoirs par nostalgie exacerbée. C’est sûrement pour mouiller d’une tout autre façon qu’elle s’est lancée dans cette carrière, tout comme, je l’avoue, il m’arrive de bander en écrivant les scènes les plus chaudes de mes bouquins porno.

Je remarquai sa photo au dos du livre. C’est elle, ça ? me demandai-je en observant ce visage subtilement différent, ces cheveux plus foncés que ceux que j’avais vus, cachant la moitié du front et recourbés derrière la nuque, ces lèvres vermeil, ce dessus de robe carmin juste accrochée aux épaules, à peine décolletée, un peu genre tunique romaine. Quel air sévère ! Sûrement ce rouge à lèvres trop vif, trop agressif. Une vraie maîtresse d’école des années cinquante ! Et on ne peut même pas voir la naissance de sa gorge, ou le haut bien arrondi de ses seins. Drôle d’écrivaine érotique, non ? Cette fille doit être à mille lieues de ce qu’elle écrit. Enfin, on va voir…

Je relus plusieurs fois sa dédicace, autant pour me réjouir de son contenu très gentil – mais dépourvu de la moindre ambiguïté, hélas – que pour savourer la rondeur de cette écriture aussi fine que régulière. Manie d’instit !

Dès les premières lignes, je compris à qui j’avais affaire. Voilà une écrivaine qui n’emballe pas ses mots dans du papier cadeau et de la ficelle dorée. Sexe, queue, bite, con, cul, vous sont servis tout chauds, tout bouillants, dès la première page. Eh ben dis donc ! Elle n’y allait pas avec le dos de la cuillère, la – j’allais dire la gamine, mais garce me semble plus approprié. C’est du franc, du direct. Un style fort différent du mien, certes, mais qui accroche parce qu’au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, la gorge se noue devant l’audace de celle qui tient la plume.

Son portrait a dû être fait en fonction de l’histoire, celle d’une relation désespérée qui exacerbe les passions les plus noires de l’âme, même si le plaisir physique est présent toutes les trois ou quatre pages.

Putain ! Je bande !

Quelle façon directe de décrire l’ouverture d’un con, l’intromission d’une bite, le viol d’un cul bien chaud, une fellation jusqu’à avalement de foutre ! Quelle manière franche d’imaginer une autre nana à poil, à quatre pattes, qui sert juste de table pour Candice et son amant !

J’avoue que le pornographe que j’étais s’enfiévra en lisant que ces amants-là, plutôt que d’aller jeter leurs restes de repas à la poubelle, les enfonçaient tout simplement dans le cul de la blonde à quatre pattes qui n’arrêtait pas de gémir et commençait même à jouir.

Voilà bien la première écrivaine qui me procure une érection. Si je m’attendais à ça ! Et si elle savait ! Quoique… elle devait s’en douter, après tout. Si elle écrivait des cochonneries pareilles, c’était bien dans le but d’émoustiller ses lecteurs, non ? En tout cas, sur moi, ça marchait du tonnerre !

Je souris. Pour sûr, si de mon côté je déshabillais certaines nanas du regard, elle devait faire de même avec les mecs qu’elle croisait. Peut-être qu’après tout, maintenant qu’elle avait vu le pornographe dont elle avait lu le bouquin le plus hard, elle était déçue. Mais… si au contraire elle ne l’était pas ? Au contraire ! Si elle aussi, dans son train, là, maintenant, était en train de bien serrer les cuisses pour essayer de pincer ses grandes lèvres en imaginant… des choses…

Tu divagues encore, Debrisac !

Fallait que je fasse une pause dans la lecture de ce bouquin ! Brûlant sans être sulfureux, érotique sans tomber dans le porno hard dont je m’étais fait une spécialité, il me troublait.

Je baissai les paupières – juste le temps nécessaire pour l’imaginer en train d’écrire. Où travaillait-elle ? Dans sa chambre, dans la cuisine, assise à un bureau ? Pour sûr, elle devait mouiller en rédigeant ses pages, la belle et jeune Candice.

Je rouvris les yeux, mon érection ne s’arrangeant guère, et je retournai le bouquin. Non, franchement, je n’aimais pas cette photo promo. Je la préférais telle que je l’avais vue au salon, toute souriante, avec ses grands yeux rieurs, accrocheurs, sans ce rouge à lèvres trop écarlate sur un visage un peu pâlot, et avec ses cheveux en bataille.

Paris approchait. Ouf ! Je ne bandais plus autant et pouvais sortir de mon train, prendre le métro et traverser Paris pour changer de gare sans passer pour un satyre !

Cinquante minutes d’emmerdement, dans cet air froid d’octobre annonçant déjà l’approche de l’hiver. Putain ! Vivement Avignon, vivement Saumane surtout, mon patelin si cher, mon village que j’aime et qui a été très apprécié aussi par mon maître à écrire, le Divin Marquis, qui venait régulièrement rendre visite à son oncle, dans le château-forteresse construit tout en haut du village. Sade résidait pour sa part dans un autre village – tout aussi pittoresque – et pas très loin du mien : à Lacoste, pour être précis. À une vingtaine de kilomètres. Ah, Donatien Alphonse, si tu savais qui je venais de rencontrer ! Et oui, mon cher maître, maintenant, il n’y a pas que les hommes cochons qui écrivent des bouquins de cul ! Les femmes s’y sont mises aussi. Et avec talent, crois-moi ! Les femmes ont fait campagne pour obtenir l’égalité des sexes. L’ont-elles réellement obtenue ? Je n’en suis pas si sûr.

Autre TGV, un coin tranquille en première classe avant de me replonger dans la lecture de l’ouvrage de cette chère consœur.

Vingt-trois heures sonnaient à l’église quand je réintégrai ma demeure à Saumane, mon petit village paisible et la plupart du temps épargné par les touristes qui se ruaient tous les étés pour déambuler à Fontaine-de-Vaucluse, située non loin de chez moi, et y dépenser leur argent en babioles au lieu d’acheter des livres.

C’est ici qu’au quatorzième siècle le grand poète italien Pétrarque vécut plusieurs retraites, quinze années en tout, pour tenter de se consoler de l’amour perdu de Laure. Ainsi donc, attiré par l’écriture, j’avais eu le choix entre deux maîtres, l’un en poésie, l’autre en prose – et quelle prose ! Pornographique, licencieuse, interdite ! Maudite ! Pourquoi ma plume prit-elle ce chemin interdit, marginalisé et méprisé, qui valut à Sade de passer près des deux tiers de sa vie en prison ou à l’asile ? Je n’en sais rien ! Toujours est-il qu’après avoir lu plusieurs de ses ouvrages, ma plume se mit elle aussi à courir sur le papier avec une étrange facilité pour décrire des relations intimes dans lesquelles le diable s’invitait pour pimenter la scène à sa guise.

Ah ! je l’entendais encore rire, ce diable, et aux éclats, encore ! Il m’avait bien eu, moi, le gentil instituteur, bien obligé de maintenir le secret le plus absolu quant à ses textes licencieux, sous peine de… licenciement. Car, oui, même si on a bien évolué et qu’on ne vous embastille plus à cause de vos écrits, on peut encore vous foutre à la porte sans autre forme de procès ! C’est qu’il faut protéger ces chères têtes blondes de la perversion et leur enseigner la vertu ! Alors que… s’ils savaient ce qui se passe vraiment dans ces lycées, nos législateurs, leurs cheveux se dresseraient sur leur tête…

Mais, trêve de digression ! Ce genre d’écriture me dévorait. Avec passion, je m’y jetais à corps perdu dès que mes préparations de leçons et mes corrections de contrôles me laissaient un peu de répit. Pas de pêche dans la Sorgue, pas de jardinage non plus – ça, c’était plutôt la passion de ma compagne. Cependant, de temps à autre, je ne disais pas non à une partie de pétanque ou à une bonne belote avec le facteur ou les copains. De bien agréables passe-temps, quand l’inspiration faisait défaut.

Alors que je pénétrai dans la chambre sur la pointe des pieds, mes chaussures à la main comme un mari volage, ma compagne déjà endormie se réveilla pour me demander comment s’était passé ce week-end de dédicaces.

— Bof ! Toujours pareil, tu sais, la routine. Mais bon, les repas étaient bons, c’est déjà ça ! Les gens du Nord ont souvent l’air triste, je les comprends. Quel foutu temps ils ont !

Après un furtif baiser, Rosalie se rendormit. Moi pas ! Comment trouver le sommeil après une rencontre aussi excitante que celle que je venais de faire ? Pas question de laisser tomber ça aux oubliettes, comme on le fait généralement après les salons littéraires. Non ! Cette fois, il fallait battre le fer tant qu’il était chaud. Demain, après la classe, j’écrirais à cette Candice Lafleur. Je voulais la connaître un peu mieux, découvrir qui elle était vraiment, même si une prochaine rencontre me paraissait compliquée. Tu parles ! Elle habitait à près de mille kilomètres, dans le Nord, du côté de Lille.

… Et, sur ces pensées à la limite de l’adultère, je sombrai dans les bras de Morphée pour quelques trop courtes heures de sommeil, entrecoupées, sans doute, de rêves aussi inavouables que les histoires que j’écrivais !

Ça n’est que trois jours plus tard, en milieu de semaine, que je pus profiter du jour de congé scolaire pour écrire à cette… à cette quoi ? Mince ! Je calais dès l’en-tête ! Madame ou mademoiselle ? Elle vivait seule ou pas ? Étant donné le contenu de son bouquin, « demoiselle », elle ne devait plus l’être depuis longtemps ! Bon ! J’optai donc pour « Chère Madame Lafleur ». Je souris, derrière moi j’entendais mon bon petit diable ricaner : « Dis donc, tu vas devenir poète ? Tu vas me laisser tomber ? »

Je corrigeai : « Chère Candice… »

Nouveau sourire : ce prénom-là, je l’avais donné à l’une de mes héroïnes, à qui j’avais fait vivre des aventures sexuelles plus sulfureuses les unes que les autres. Et hop ! Mon esprit partait déjà, imaginant Candice, la vraie, celle à qui je voulais écrire une jolie lettre, en train de subir les pires assauts, les sévices les plus obscènes, donnant ses seins, sa bouche, son con, son cul à deux, trois, quatre mâles de races et d’âges différents, aux sexes monstrueux. Ou alors je me la représentais soumise à l’une ou l’autre beauté de la gent féminine adorant jouer les dominatrices, cinglant de coups de fouet son corps nu attaché à une croix de Saint-André, avant de la faire jouir en lui enfonçant un énorme godemiché dans le con, et en même temps un autre, plus fin, dans le cul.

L’en-tête à peine écrit, j’avais déjà une érection affolante ! Il fallait que je me calme, sinon cette lettre, elle ne la recevrait jamais. Pour me changer les idées, je jetai un coup d’œil par la fenêtre de mon bureau. En ce début octobre le ciel n’éclatait plus de cette teinte bleu azur qu’il arborait tout au long de l’été, mais j’avais quand même plus de chance que Candice. Sous son ciel gris du Nord, elle devait déjà sentir les premiers froids de l’automne s’emparer de son joli corps et la faire frissonner.

Non ! Stop ! On se calme, j’ai dit ! ON-SE-CALME ! Je m’emballais comme un adolescent en chaleur pour quelqu’un qui n’était, après tout, qu’une inconnue, juste une écrivaine rencontrée à un salon. On ne s’était même pas embrassé ! S’était-on seulement serré la main ? Non plus. Mais quelque chose d’indéfinissable s’était installé entre nous, une façon étrange de communiquer, pas banale du tout.

J’inspirai une grande goulée d’air et repris mon Waterman. Fidèle à mon habitude, je remplis six pages sur du papier décoré d’un mas provençal et d’un champ de lavande. Mais c’était à pattes de velours que je progressais, pas question d’arriver avec de gros sabots, de n’apparaître, dès le premier abord, que comme un admirateur encombrant. Bien sûr, je savais que je ne m’adressais pas à la Comtesse de Ségur – d’ailleurs, je lui en fis la remarque dans ma lettre.

Je lui confiai l’immense plaisir que j’éprouvais à écrire enfin à une consœur (vraiment, quel drôle de mot !) et lui renouvelais mon admiration devant sa plume fraîche et sans aucun tabou. Je profitai de cette première missive pour lui avouer à quel point il était lourd, ce fardeau, ce secret à garder quand on est à la fois enseignant et écrivain porno. Je lui affirmai à quel point aussi je serais réellement ravi si nous pouvions elle et moi entretenir une correspondance dans laquelle nous échangerions idées, sensations provoquées par l’écriture, ambitions, goûts pour différentes choses de la vie, et même sentiments, pourquoi pas.

Pour ne pas l’effrayer, j’expliquai aussitôt que je ne tenais pas à empiéter sur sa vie de famille, ses occupations habituelles et sûrement accaparantes : « Vous n’avez certainement pas assez de vingt-quatre heures pour écrire et faire tout ce que vous avez à faire dans la journée !... » J’évitai soigneusement toute question quant à son état civil ou sa famille. Comme je l’ai déjà dit, pas question d’arriver comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Si elle le souhaitait, elle m’en dirait plus sur sa vie privée au fur et à mesure que nous avancerions dans notre correspondance. Si du moins celle-ci venait à exister.

Déjà, un autre projet – un nouveau fantasme ? – prenait forme dans mon esprit. J’imaginais une correspondance si abondante et intéressante, voire excitante, qu’après notre mort l’un ou l’autre de nos descendants s’emparerait de cet énorme paquet de lettres pour en faire un bouquin. Et pourquoi pas ? Qu’est-ce qui nous empêchait de devenir, aussi bien elle que moi, des auteurs célèbres, genre Henry Miller et Anaïs Nin ? Outre le fait que mon imagination fertile me permettait d’écrire des histoires abracadabrantes, je dois avouer qu’elle m’emmenait aussi dans des rêves plus fous les uns que les autres, me faisant souvent sortir du monde réel, et il fallait que je me raisonne sérieusement pour me rappeler qu’on ne devient pas ainsi, d’un coup de baguette magique, un écrivain célèbre. Allons ! C’était pas tout ça. Ma lettre, je la trouvais un peu longue pour un premier envoi adressé à une femme dont on vient de faire la connaissance. Qu’à cela ne tienne, une ou deux phrases de plus pour expliquer que ma plume s’était laissée emporter par le plaisir d’écrire !

Le lendemain, je glissai le courrier dans la belle boîte jaune accrochée au mur du bureau de poste de Saumane avant d’aller retrouver mes chers élèves de CM1 pour leur apprendre les terminaisons du futur simple et la table de multiplication par quatre.