• Nouveauté

HISTOIRE DE JULIETTE - TOME 2

Fiche technique
Nombre de pages 656
Langue Français
Date de parution 24/07/2020
Référence S00232

Extrait gratuit

QUATRIÈME PARTIE

Nous entrâmes dans un autre appartement. Un magnifique déjeuner, des fruits, des pâtisseries, du lait et des boissons chaudes nous furent offerts par de jolis garçons à demi nus, et qui faisaient, en nous présentant les plats, mille caracoles, mille polissonneries plus libertines les unes que les autres. Mes deux hommes et moi déjeunâmes amplement. Pour Minski, des choses plus solides lui furent servies : huit ou dix bouts de boudin fait avec du sang de pucelles et deux pâtés aux couilles parvinrent à le rassasier, dix-huit bouteilles de vin grec délayèrent ces vivres dans son prodigieux estomac. Il fouetta jusqu’au sang une douzaine de ces petits échansons, auxquels il chercha querelle sans aucun fondement. Un d’eux ayant résisté, il lui cassa les deux bras avec le même flegme que s’il eût fait la chose du monde la plus simple ; il en poignarda deux autres, et nous commençâmes notre inspection.

La première salle dans laquelle nous entrâmes contenait deux cents femmes âgées de vingt à trente-cinq ans. Dès que nous parûmes, et cet usage était consacré, deux bourreaux s’emparèrent d’une victime, et la pendirent nue sur-le-champ à nos yeux. Minski s’approche de la créature accrochée, il lui manie les fesses, il les lui mord, et, dans l’instant, toutes les femmes se rangent sur six rangs. Nous traversâmes et longeâmes ces rangs, afin de mieux voir celles qui les formaient. La manière dont ces femmes étaient vêtues ne déguisait aucun de leurs charmes ; une simple draperie les ceignait, sans voiler ni leur gorge ni leurs fesses, mais leurs cons ne se voyaient pas : ce raffinement, désiré par Minski, dérobait à ses yeux libertins un temple où son encens ne fumait guère.

À l’une des extrémités de cette salle en était une moins grande qui contenait vingt-cinq lits. Là se mettaient les femmes blessées par les intempérances de l’ogre, ou celles qui tombaient malades.

— Si l’incommodité devient grave, me dit Minski en ouvrant une des fenêtres de cette salle, voici où je les place.

Mais quel fut notre étonnement, de voir la cour où donnait cette fenêtre, remplie d’ours, de lions, de léopards et de tigres !

— Certes, dis-je, en voyant cet horrible lieu, voilà des médecins qui doivent promptement les tirer d’affaire.

— Assurément. Il ne faut qu’une minute pour les guérir en ce lieu : j’évite par là le mauvais air. De quelle utilité, d’ailleurs, peut être à la luxure une femme flétrie, corrompue par la maladie ? J’épargne des frais, au moyen de ce procédé ; car vous conviendrez, Juliette, qu’une femme malade ne vaut pas ce qu’elle coûte.

La même loi s’exécutait pour les autres sérails.

Minski visite les malades ; six, trouvées seulement un peu plus mal que les autres, sont impitoyablement arrachées de leur lit, et précipitées, sous nos yeux, dans la ménagerie, où elles sont dévorées en moins de trois minutes.

— Tel est, me dit tout bas Minski, l’un des supplices qui irritent le plus mon imagination.

— Je t’en livre autant, mon cher, dis-je au géant, en dévorant ce spectacle des yeux ; mets ta main là, continuai-je, en la lui posant sur mon con, et tu verras si je partage ton délire…

Je déchargeais. Minski, devinant alors que je serais bien aise de lui voir faire une seconde réforme, revisita les lits, et en fit cette fois emporter de malheureuses filles qui n’étaient là que pour quelques blessures presque guéries. Elles frémirent en voyant leur sort. Pour nous en amuser plus longtemps et plus cruellement, nous leur fîmes observer les furieux animaux dont elles allaient devenir la pâture. Minski leur égratignait les fesses, et je leur pinçais les tétons. On les jette. Le géant et moi, nous nous branlons durant leur supplice : je n’ai de ma vie perdu de foutre plus lubriquement.

Nous parcourûmes les autres salles où s’exécutèrent différentes scènes, toutes plus féroces les unes que les autres, et dans lesquelles périt Zéphyr, victime de la rage de ce monstre.

— Eh bien ! dis-je au géant, quand ma passion fut satisfaite, convenez que ce que vous vous permettez ici, et ce que j’ai eu la faiblesse d’imiter, est d’une abominable injustice.

— Asseyons-nous, me dit ce libertin en me prenant à part, et écoutez-moi. Avant de me condamner sur l’action que je commets, parce que vous voyez à cette action un vernis d’injustice, il faudrait, ce me semble, mieux asseoir ses combinaisons sur ce qu’on entend par juste et par injuste. Or, si vous réfléchissez bien sur les idées que donnent ces mots, vous reconnaîtrez qu’elles ne sont absolument que relatives, et qu’elles n’ont intrinsèquement rien de réel. Semblables aux idées de vice et de vertu, elles sont purement locales et géographiques, en sorte que, tout comme ce qui est vicieux à Paris se trouve une vertu à Pékin, de même ce qui est juste à Ispahan devient injuste à Copenhague. Les lois d’un pays, les intérêts d’un particulier, voilà les seules bases de la justice. Mais ces lois sont relatives aux mœurs du gouvernement où elles existent, et ces intérêts le sont aussi au physique du particulier qui les a. En sorte que l’égoïsme, comme vous le voyez, est ici la seule règle du juste ou de l’injuste, et qu’il sera très juste, suivant telle loi, de faire mourir un particulier en ce pays-ci pour une action qui lui aurait valu des couronnes ailleurs, tout comme tel intérêt particulier trouvera juste une action qui, néanmoins, sera trouvée très inique par celui qu’elle lésera. Citons quelques exemples. À Paris, la loi punit les voleurs ; elle les récompense à Sparte : voilà donc une action juste en Grèce et fort illégale en France, et par conséquent la justice aussi chimérique que la vertu. Un homme casse les deux bras à son ennemi ; selon lui, il a fait une action très juste : demandez à la victime si elle la voit comme telle. Thémis est donc une déesse fabuleuse, dont la balance est toujours à celui qui la fait pencher, et sur les yeux de laquelle on a eu raison de mettre un bandeau.

— Minski, répondis-je, j’ai toujours ouï dire, cependant, qu’il y avait une sorte de justice naturelle dont l’homme ne s’écartait jamais, ou dont il ne s’écartait pas sans remords.

— Cela est faux, dit le Moscovite, cette prétendue justice naturelle n’est que le fruit de sa faiblesse, de son ignorance ou de ses préjugés, tant qu’il n’aura aucun intérêt à la chose. S’il est le plus faible, il se rangera machinalement de ce côté, et trouvera injuste toutes les lésions du fort sur les individus de sa classe ; devient-il le plus puissant, ses opinions, ses idées sur la justice, changeront sur-le-champ : il n’y aura plus de juste que ce qui le flattera, plus d’équitable que ce qui servira ses passions, et cette prétendue justice naturelle, bien analysée, ne sera jamais que celle de ses intérêts. Réglons toujours nos lois sur la nature, c’est le moyen de ne nous jamais tromper : or, combien d’injustices ne lui voyons-nous pas commettre journellement ? Y a-t-il rien de si injuste que les grêles dont sa main ravage l’espérance du pauvre, tandis que, par un caprice bizarre, la moisson du riche sera respectée, et les guerres dont elle désole le monde entier pour les seuls intérêts du tyran, et les fortunes dont elle permet que le scélérat jouisse, pendant que l’honnête homme est dans la misère ? Ces maladies dont elle dépeuple des provinces entières, ces triomphes multipliés qu’elle donne au vice, pendant qu’elle humilie chaque jour la vertu, cette protection qu’elle accorde journellement au fort sur le faible : tout cela est-il juste, je le demande, et pouvons-nous nous supposer coupables en l’imitant ?

Il n’y a donc aucune espèce de mal à violer tous les principes imaginaires de la justice des hommes, pour s’en composer une à sa guise, qui sera toujours la meilleure quand elle servira nos passions et nos intérêts, parce qu’il n’est que cela seul de sacré dans le monde, et que nous n’avons vraiment tort que toutes les fois que nous préférons des chimères à des sentiments donnés par la nature, véritablement outragée des sacrifices que nous aurions la faiblesse de leur faire. Il est faux, comme le dit votre demi-philosophe Montesquieu, que la justice soit éternelle, immuable, de tous les temps et de tous les lieux : elle ne dépend que des conventions humaines, des caractères… des tempéraments… des lois morales d’un pays. Si cela était, continue le même auteur1, si la justice n’était qu’une suite des conventions humaines, des caractères, des tempéraments, etc., ce serait une vérité terrible qu’il faudrait se déguiser à soi-même… Et pourquoi donc se déguiser des vérités aussi essentielles ? en est-il une seule que l’homme doive éviter ?… Elle serait dangereuse, poursuit Montesquieu, parce qu’elle mettrait toujours l’homme en crainte avec l’homme, et que nous ne serions jamais assurés de notre bien, de notre honneur et de notre vie. Mais quelle nécessité, pour adopter ce misérable préjugé, de s’aveugler sur des vérités aussi grandes… aussi essentielles ? Nous rendrait-il service, celui qui, nous voyant entrer dans une forêt où il aurait été attaqué par des voleurs, ne nous préviendrait pas des dangers qui peuvent nous environner ? Oui, oui, osons dire aux hommes que la justice est une chimère, et que chaque individu n’a jamais que la sienne ; osons le leur dire sans crainte. En le leur annonçant, et leur faisant sentir par là tous les dangers de la vie humaine, nous les mettons à même de s’en garantir, et de s’armer à leur tour d’injustice, puisque ce n’est qu’en devenant aussi injuste, aussi vicieux que les autres, qu’ils pourront se mettre à l’abri de leurs pièges…

La justice, poursuit Montesquieu, est un rapport de convenances qui se trouve réellement entre deux choses, quel que soit l’être qui les considère. Est-il au monde un sophisme plus grand que celui-là ? Jamais la justice ne fut un rapport de convenances existant réellement entre deux choses. La justice n’a aucune existence réelle, elle est la divinité de toutes les passions ; celui-ci la trouve à une chose, celui-là à une autre, et quoique ces choses se contrarient, tous les deux la trouveront juste. Cessons donc de croire à l’existence de cette chimère, et elle n’en a pas plus que le Dieu dont les sots la croient l’image : il n’y a ni Dieu, ni vertu, ni justice dans le monde ; il n’y a de bon, d’utile, de nécessaire que nos passions ; il n’y a de respectable que leurs effets.

Je vais plus loin, et regarde les choses injustes comme indispensables au maintien de l’univers, nécessairement troublé par un ordre équitable de choses. Cette vérité établie, d’où vient donc que je me refuserais à toutes les iniquités conçues par mon esprit, dès qu’il est démontré qu’elles sont utiles au plan général ? Est-ce ma faute, si c’est de ma main qu’il plaît à la nature de se servir pour maintenir l’ordre dans ce monde ? Non, certes, et si ce n’est qu’avec des atrocités, des horreurs, des exécrations qu’on peut arriver à ce but, livrons-nous-y donc sans aucune frayeur : nous avons, en nous délectant, rempli le but de la nature.

Nous continuâmes notre visite des appartements, et nous mîmes en pratique les principes que venait de me développer le géant. Les exécrations que nous y fîmes m’épuisèrent tellement, que je témoignai à Minski le désir de consacrer au repos le reste de la journée.

— Volontiers, me dit-il, je remettrai donc jusqu’à demain à vous faire voir deux pièces de ma maison que vous ne connaissez pas encore, et dont les dispositions et l’examen vous étonneront sans doute.

Je me retirai avec Sbrigani, et me trouvant seule avec l’unique compagnon de voyage qui me restait :

— Mon ami, lui dis-je, ce n’est pas tout que d’être entrés dans le palais du vice et de l’horreur, il faut en sortir. Ma confiance en l’ogre n’est pas assez entière pour prolonger plus longtemps notre séjour chez lui. J’ai des moyens sûrs pour me défaire de ce personnage, après la mort duquel il nous serait bien facile de nous emparer de ses richesses, et de fuir. Mais cet homme est trop nuisible à l’humanité, il est trop dans mes principes pour que j’en prive l’univers. Ce serait jouer ici le rôle des lois, ce serait servir la société, que d’en bannir ce scélérat, et je n’aime pas assez la vertu pour la servir à ce point-là. Je laisserai vivre cet homme si nécessaire au crime : ce ne sera point l’ami du crime qui détruira son sectateur. Il faut le voler, cela est essentiel : il a plus d’argent que nous, et l’égalité fut toujours la base de nos principes. Il faut fuir : par jouissance, et peut-être pour le plaisir de nous dépouiller nous-mêmes, il nous tuerait infailliblement. Arrivons donc à nos deux buts, en le laissant subsister. J’ai du stramonium dans ma poche : endormons-le, volons-le, enlevons ses deux plus belles filles, et fuyons.

Sbrigani combattit quelque temps mon projet : le stramonium, sur un aussi gros corps, pourrait ne pas réussir ; une dose de poison bien violent lui paraissait plus sûre. Telles spécieuses que fussent mes considérations, elles s’évanouissaient devant notre sûreté, et selon Sbrigani, tant que l’ogre vivait, elle n’était pas entière. Mais, ferme dans ma résolution de ne jamais, autant que je le pourrais, faire tomber sous mes coups ceux qui étaient aussi méchants que moi, je persistai. Nous convînmes qu’après avoir endormi l’ogre le lendemain, en déjeunant avec lui, nous le ferions passer pour mort, afin de ne trouver du côté de ses gens aucun obstacle à nous emparer de ses richesses, et que nos opérations faites, nous décamperions aussitôt.

Le plus étonnant succès couronna nos desseins. Peu de minutes après que Minski eut avalé le chocolat dans lequel nous avions glissé le somnifère, il tomba dans une telle léthargie que nous n’eûmes pas de peine à persuader de sa mort. Son intendant fut le premier à nous supplier de régner à sa place ; nous eûmes l’air d’accepter, et nous étant fait ouvrir le trésor, nous fîmes charger dix hommes de tout ce qu’il contenait de plus précieux. Passant de là au harem des femmes, Élise et Raimonde, deux Françaises charmantes de dix-sept à dix-huit ans, en furent aussitôt enlevées par nous, et nous regagnâmes nos voitures, en assurant à l’intendant de Minski que nous ne tarderions pas à le venir prendre avec le reste ; qu’assurément nous consentions à succéder dans tout à son maître, mais qu’il fallait transporter en plaine d’aussi brillantes possessions, et renoncer à vivre, comme les ours, dans un réduit aussi effrayant. Cet homme, enchanté, facilite tout, accepte tout, et en fut sans doute bien récompensé par le géant, lorsqu’il apprit à son réveil et ses pertes et notre évasion.

Ayant fait mettre dans nos voitures les trésors que nous dérobions, et y étant montés avec nos femmes, nous congédiâmes nos porteurs après les avoir bien récompensés, et leur avoir conseillé de fuir comme nous, et de ne plus rentrer dans une caverne où leurs jours étaient à tout instant menacés. Ils nous le promirent, et l’on se sépara. Nous fûmes, dès le même jour, coucher à Florence où, dès en arrivant, notre premier soin fut d’examiner à l’aise, et nos deux femmes et nos trésors : rien de joli comme ces deux créatures.

Élise, âgée de dix-sept ans, réunissait à toutes les grâces de Vénus, les attraits séduisants de la déesse des fleurs ; Raimonde, un peu plus âgée, avait une figure si piquante, qu’il était impossible de la fixer sans émotion ; toutes deux, nouvellement chez Minski, n’avaient pas encore été touchées, et vous imaginez bien que cette circonstance était l’une de celles qui m’avaient le plus décidée à les choisir. Elles nous aidèrent à compter nos trésors : il y avait six millions en espèces, et quatre en pierreries, en argenterie ou en papiers sur l’Italie. Ah ! comme mes yeux se repaissaient de ces richesses, et qu’il est doux de compter l’or, quand il nous appartient par un crime ! Ces soins remplis, nous nous reposâmes, et je passai dans les bras de mes deux nouvelles conquêtes la plus délicieuse nuit que j’eusse eue depuis longtemps.

Dans la même série

Vous aimerez aussi