Les Dix Japonais

12345
Loading...

GUERRE Léone

La MusardineLectures amoureuses


teen


128 pages


Papier 9€95 Ebook 7€99

Acheter

Disponible sous 48 heures
9€95 Acheter

Télécharger Format Epub

Téléchargement immédiat
7€99 Télécharger

Résumé

Léone, une jeune fille de 17 ou 18 ans débarque à Marseille, presque sans le sou. En quête de sensations, chaque jour, de café en chambre d’hôtel, elle s’enivre et choisit des amants de passage. Un soir, dans un tramway, elle rencontre un jeune Japonais qui lui propose de vivre une expérience vertigineuse.

Dans un style limpide et riche, l’auteure livre un récit érotique qui ne recule jamais devant la précision technique, mais où les situations scabreuses sont toujours portées à un point de sensualité inédit dans cette littérature.

Léone Guerre est le pseudonyme d’Agnès Duits, l’épouse du poète, romancier et peintre surréaliste Charles Duits – lui-même auteur des classiques de l’érotisme La Salive de l’éléphant et Les Miférables. Sous le nom d’Agnès Borg, elle est également l’auteur de Purgatoires étincelants (Henri Veyrier, 1979). Les Dix Japonais a initialement paru chez Éric Losfeld en 1970.

Débuter la lecture

CHAPITRE PREMIER

Je me suis possédée entre les jambes, les genoux et le sexe des hommes et, fragile, je leur mangeais leur vie. Je me suis fait emplir des mois par des hommes sans visage.

J’arrivais à Marseille en pleine lueur à la fin d’un jour d’avril, résolue à trouver une place de serveuse dans un restaurant ou sur un paquebot. Lasse des heures écoulées dans un train, je marchais droit devant moi. Je ne rencontrais toujours pas la mer : mais je savais qu’elle hébergeait la ville et qu’elle était une couleuvre d’abandon dans les plus belles heures. Je m’attendais à la surprendre au détour d’une rue et je tressaillais ainsi qu’à la pointe la plus nocturne de ma vie. La mer vint à moi, forme palpable du soleil.

Devant elle des hommes et des femmes se promenaient, portant sur leurs gestes cette ampleur du Sud. Je pris place dans un bar d’où on voyait le rivage. Puis j’éprouvai le désir de fuir ces corps attablés. Leur promiscuité devenait une cage pour mes membres aussi bien que pour mes songes.

J’étais simultanément attirée et repoussée par ceux qui se trouvaient assis à mes côtés ou qui déambulaient. Attirée par tout ce qu’il y avait de flottant et d’occulte en eux et repoussée, fatiguée à l’avance par tout ce que j’y reconnaissais de familier. Enfin j’aurais aimé avoir avec eux, comme avec les habitants d’une contrée qui vous est parfaitement étrangère, des rapports toujours très subtils en même temps qu’étrangement obscurs, ne jamais rien savoir d’eux de plus que ce qu’il m’était donné d’en voir quelques secondes à la terrasse d’un café ou bien à l’ombre dans un bar crépusculaire.

Je me souviens d’avoir fait le tour du vieux port ; puis d’avoir encore longtemps erré dans la ville.

Lorsque la lumière tomba tout à fait et que toutes les lampes furent allumées, les visages se mêlèrent et se creusèrent tels que ceux des panthères nocturnes, et la ville fut semblable à une alcôve immense. J’eus faim pour la première fois depuis deux jours.

Il me restait deux cents francs. Je m’assis une fois de plus à la terrasse d’un grand café.

L’alcool fit bientôt de moi la plus tiède des jeunes filles. Les fenêtres et les balcons soudain me semblèrent taillés dans du cristal. La rue était une patinoire de jade où s’enfonçaient les silhouettes. Je commandai encore au garçon un demi-litre de rosé, puis un martini. Pour être plus proche de mes désirs et dans la bouche même de la vie, je savais qu’il fallait boire.

Tandis que la rue se déroulait et que l’alcool palpitait en moi, je me sentis m’épanouir au-delà de mes possibilités ordinaires. J’allais vers des envies que je ne me connaissais guère. Déjà mes traits les divulguaient, mon visage se gonflait avec la volupté d’une figure caressée en rêve.

Un jeune homme du type « je ne vous veux aucun bien et ne vous en voudrai jamais, mais passerai volontiers la nuit dans le même lit que vous » se posta en face de moi. Il broyait un chewing-gum entre ses mâchoires avec insistance tout en me fixant. Il semblait que pour lui, moi et le chewing-gum, ce fût pareil, que nous fussions de même nature. Il était carré, haut. Il portait un blouson de cuir vert.

Ce jeune homme me fit l’effet d’une bonne plaisanterie dans l’univers, je me mis à rire. Un autre apparut, l’air gentil cette fois.

« Laisse-la, Gilles, tu vois bien que c’est une môme. »

Mon expression d’ivresse à ce moment-là donnait à penser que j’avais un passé semblable au leur.

« Tu me plais », dit le garçon au blouson, et il me prit par le cou avec dans sa voix une intonation moins rude. À peine eut-il prononcé ces paroles que le second le frappa au visage du revers de la main. Peu après, ils valsaient devant ma table, ils ruaient ensemble comme deux bêtes qui s’éjouent plutôt que comme deux hommes qui se battent. De la poussière volait. Leurs injures m’empêchaient de distinguer si leur rixe était sérieuse. Alors je craignis que le barman ne nous chassât à cause de toute cette confusion. Je cherchai à me lever, mais je ne le pus.

Ceci me paraissait tout à fait naturel, et même gai et nécessaire. Les gens auxquels j’étais habituée avaient rarement l’habitude de se traiter ainsi. Ces deux-là au moins étaient de beaux animaux, rien que des animaux, il est vrai, mais sincères et mâles. J’eusse voulu dépendre un jour d’un ou de plusieurs hommes dans ce genre, qui se battaient quand l’envie leur en venait au lieu de se gonfler de pensées de pus.

« Arrêtez de vous battre, m’écriai-je, j’irai avec vous. Vous me plaisez tous les deux. »

M’entendant, ils cessèrent peu après et reprirent place, tout rafraîchis par ce petit ébat qui ne les rendait que plus copains, puisque tous deux en sortaient vainqueurs. Ils commencèrent à boire et nous bûmes tous trois à la santé des pieds-noirs.

Ce soir-là, entre ces deux garçons dont l’un m’attirait réellement tandis que je l’observais à travers les nuées de promeneurs dont la vague montait et descendait devant les attablés, je me sentais admirablement loin de toutes mes préoccupations d’alors. J’en riais même, les trouvant pareils à des colifichets dont ont besoin ceux qui ne vivent, qui ne sortent pas s’asseoir aux terrasses des cafés et ne vont pas boire un bon petit verre avec n’importe qui de pittoresque et de vaguement dangereux.

J’imaginais que si je leur eusse dit à cet instant que j’avais été une militante du Parti et que j’avais même reçu l’année précédente la naïve et touchante médaille décernée à la meilleure militante, leur physionomie eût été si altérée qu’il ne m’aurait alors plus été possible ni d’être encore désirée par eux ni de les désirer.

À Marseille entre les garçons désormais, je savais que je n’avais rien à perdre. J’étais contente qu’ils pensassent à moi avec rage. J’aimais les voir devenir entièrement stupides et sensuels cependant.

« Alors, petite, on t’accompagne, fit l’un d’eux en se levant. Le café ferme. »

« Je n’ai pas d’hôtel où aller, pas d’argent non plus, je ne suis pas d’ici. »

Je leur avouais ceci sans leur demander aide ni protection mais ils crurent que je les implorais. Le barman, telle une extralucide qui se présente à la porte de son petit salon rouge, venait à nous avec son sourire de bêtise ambiguë comme si cette bêtise n’était qu’un masque sous lequel il dissimulait ses pouvoirs occultes en les laissant cependant légèrement scintiller.

L’un des garçons me bousculait sensuellement afin que je me lève. Je n’y parvenais pas. Alors ils virent que mes pieds ne me portaient plus, que mon regard était glauque, mes mains flottantes, que je n’étais plus que l’épluchure de « celle » qui auparavant riait, désirait, refusait.

Cependant j’avais déjà surpris le regard que posent les hommes sur les ivrognesses et je savais qu’une femme qui boit fait l’effet d’un vagin d’une infernale saleté et vieillesse et qu’elle souille toutes les autres femmes dans le cœur et l’imagination des hommes qui la croisent.

Tous trois nous marchâmes dans l’avenue déserte encore bruissante et possédée par les multiples présences qui l’avaient parcourue. Marseille, ville de chairs et d’orages, de corps qui se développent ainsi que des fleurs monstrueuses et savantes au gré de leurs promenades, alanguissement dans les bistrots qui sont des croûtes au soleil et puis quand c’est la tombée de la nuit voici la brise qui mord avec délectation la moiteur des épaules et des jambes.

Nous allions toujours droit devant nous. La rue centrale s’affina en trois petites rues aux circonvolutions de reptiles.

Nous en prîmes une presque noire, son odeur était celle qu’il y a à l’entrée des ports où la friture se joint à la couleur verte du ciel, à la couleur noire des algues et aux relents sucrés des savonnettes pauvres qui s’égarent dans les chambres d’hôtel.

Les hôtels où on passe dans les ports parfois gardent jalousement des chambres qui sont comme des replis de notre cœur ou de notre sexe, chambres qu’on ne retrouvera plus par la suite, chambres où on s’est effeuillé. Dans certains hôtels de notre vie on abandonne une partie de soi-même tandis que dans les autres on ne fait que passer, se contentant de l’image de nous-mêmes réfléchie dans les miroirs. De ceux-ci je ne parlerai point.

Dès que la patronne de l’hôtel, grosse brune familiale allumée par le labeur et les choses sales qu’elle a vues ou devinées, ouvre la porte : on reconnaît. Et on va à la chambre que le Destin vous donne, sachant que là on abandonnera l’enfant de sa peau, que là aura lieu l’accouchement un peu insensé et solitaire.

Les garçons me poussaient, me retenaient, me guidaient, me frôlaient, riaient entre eux, me caressaient, se taisaient. Ils étaient doux et épars.

Ils connaissaient l’hôtel, me disaient-ils, il était très bien, la patronne était très bien, honnête, on pouvait avoir confiance, ils veilleraient sur moi, les macs ne me toucheraient pas, le vieux port deviendrait inoffensif comme un jardin d’enfants, je pourrais y muser en paix, eux paieraient ma chambre. Le matin suivant l’éclaboussure des rayons de l’aube écrasés sur ma figure et sur mon bras replié m’éveilla.

Assaillie par l’inquiétant vertige qui vous possède lorsqu’on change souvent de demeures et qu’on s’éveille en un lieu qu’on croit être la chambre habitée la veille mais qui se serait travestie en une autre, revêtue de meubles surprenants, d’espaces inventés, de courbures suaves. J’étais étonnée comme l’est un agonisant devant les sensations nouvelles de « l’entre-vie ». Je m’éveillai.

Je m’éveillai déconcertée ne reconnaissant pas l’endroit où je me trouvais. Ce n’était pas la chambre d’hôtel sorte de cuvette où j’avais vécu et joui les cinq nuits précédentes dans les bras de diverses petites crapules étonnamment précoces en amour et âgées d’à peine quinze ou seize ans.

C’était une chambre dont l’atmosphère était teintée de lilas. À travers les jalousies coulait une clarté qui çà et là grisait la pièce de rumeurs solaires. Du dehors émanait un brouhaha de pays du Sud, les radios en gésine annonçaient les meurtres aux ancêtres qui jouent aux dames ou au poker dans les avenues à l’ombre d’un treillis de feuillages tandis que des bruits de vaisselle, de rires, de corps qui luttent et s’essoufflent se rencontraient dans l’espace. Tous ces sons sans intérêt se combinaient d’une manière harmonieuse. Mon corps se soulevait doucement, mon esprit en jaillissait et se balançait au-dessus de lui, il contemplait l’espace plus froncé à cause des ébats dont il était en quelque sorte gonflé. La bonté de cette heure cessa.

Je me tournai un peu et sentis contre ma jambe un poids, non pas exactement un poids mais une tiédeur différente de la mienne que je perçus à cet instant-là comme agressive. Je distinguai alors dans la pénombre plumeuse des cheveux qui se bousculaient au-dessus de lèvres grosses, un profil d’homme couché et dormant.

Un homme est toujours un curieux animal, il se livre alors qu’une femme reste fermée comme une épine au plus écumeux de son sommeil.

Lentement je retirai le drap qui adoucissait ses formes et je scrutai ce corps dont je ne me souvenais pas : blanc, musclé, il était tout cela ainsi qu’un peu écœurant comme un dessert dont on n’aurait plus envie, obscène comme le sont les corps des hommes qu’on n’aime pas de cœur.

Ses odeurs montaient en gerbes roussâtres et sinueuses, je les humais, elles se répandirent sur moi et leur attrait rose me fit grelotter à l’intérieur. Il ébaucha un mouvement, s’éveilla, ayant respiré peut-être à son insu mon vertige. Son premier regard fut celui d’un enfant, il n’y avait en lui aucunesexualité, peu à peu par vagues passèrent les mystères : légère la vague de l’enfance, plus grave celle de l’adolescent, puis rancunière, verrouillée, mécanique celle de l’adulte. Et il me murmura les paroles que prononcent les hommes.

« C’était bon, dis-moi ? » Que répondre… J’aurais ri avec l’enfant, caressé l’adolescent, je haïssais l’homme avec ses friandises qui valsent au-dessous de la ceinture. Qui était-il ? Que me voulait-il ? Que faisions-nous dans ce lit ? N’allions-nous pas en partir bientôt ? Puis je reconnus en moi l’excitation qui m’avait animée face à l’un des deux garçons qui m’avait paru le plus cruel.

« Ceci est un scabreux destin », pensai-je et je me tournai vers lui. Il me frôla avec la main. Je sus alors que cette main m’avait déjà palpée.

« Tu étais saoule hier soir, me dit-il, mais saoule, il a fallu que je te porte au lit, que je te lave quand tu as eu fini de vomir, je ne pensais pas à te faire l’amour mais quand après je suis venu près de toi pour te recouvrir avec le drap tu étais si blanche, de te regarder me rendait triste et en même temps comme enragé, c’était comme un sacrilège, comme si j’allais faire l’amour avec une fille trop malade, après que je t’ai vue si sale lorsque tu vomissais, te voir tout à coup toute propre, belle que c’en était un supplice, me faisait bander à mort. »

« Et tu t’es couché sur moi ainsi ? »

« Tu dormais. »

Je me rappelais avoir ressenti une chaleur entre le dégoût et le délire qui m’avait martelé le ventre et qui avait ensuite longtemps gigoté en moi. Oui, j’étais ivre mais je me rappelais.

Maintenant sans boisson, pourrais-je le désirer ? Il vint sur moi et me prit. Il était fort et faisait saillir les muscles de ses jambes, son sexe. Je savourais un abandon mauvais à me sentir prise sans mon consentement par un homme que je n’aimais pas.

Lorsqu’il eut fini je l’aurais volontiers supplié de continuer tant j’éprouvais un sentiment de plénitude. Enfin ce matin-là à Marseille j’étais heureuse. Je lui souris.

« Allons déjeuner », dit-il en répondant à mon sourire.

« Attends, murmurai-je, ta veste est un peu déchirée, j’aimerais y faire un point. »

Nous allions et venions nimbés de la douceur de nos peaux dans l’apaisante lumière du jour. La chambre : combat de la banalité et de la beauté, tantôt triomphe de l’une tantôt de l’autre, parallélogramme de papier à fleurs minuscules et noires, le lavabo à un angle, la table de bois foncé à un autre.

« Lave-toi devant moi, j’aimerais te voir te laver. » Il fumait mais si on m’avait dit : « Regarde, voici un homme sur ton lit qui fume », j’aurais haussé les épaules en riant car je ne voyais assis sur le lit et ruisselant que l’aspect le plus apaisant de la vie. Pour moi il ne fumait pas, il ne portait pas de blue-jean. Des rayons le cerclaient qui descendaient dans toute la pièce, des rayons me portaient vers lui, il n’y avait plus de corps, plus de visages, plus de chambre à papier à petites fleurs, je ne me lavais pas avec de l’eau mais avec le fleuve merveilleux qui baigne la terre aux heures de félicité.

Un peu plus tard la chambre redescendit, se rétrécit.

C’était la première fois que je me lavais devant un homme de rencontre. J’y consentis, timide au début, puis joyeusement. Je faisais des bulles de savon en riant comme une gamine. Enfin nous sortîmes de la chambre.

Déjà je la regrettais ; elle nous avait permis de réaliser ce que nous ne sommes qu’en certains rêves.

Nous refermâmes la porte sur notre chambre, il me semblait que nous y laissions nos corps. Seuls nos esprits partaient en promenade.

Nous descendîmes.

Au bas de l’escalier, la grosse brune accourut, rieuse, d’une main tenant un plumeau, de l’autre un torchon. Elle avait l’air de quelqu’un qui a été interrompu dans son travail mais elle ne nous en voulait pas. Elle apparaissait plus goulue au fur et à mesure que nous approchions. De dessous ses prunelles elle nous frôlait, nous palpait, nous dénudait tandis que ses paroles ballottaient autour de nous. Par son sourire qui se vautrait dans son visage comme le sourire d’une adolescente impudique elle reniait et même tentait d’effacer ce pauvre gros corps qui la martyrisait. Dedans l’enfer de son corps, elle nous souriait.

« Elle est mignonne ma locataire, n’est-ce pas ? » disait-elle. Cependant elle n’était point derrière ses paroles. Par son sourire, elle me cachait son désir de me prendre l’homme. C’était elle en réalité la véritable mignonne avouaient ses yeux, bien que grosse en apparence, bien que vieille et tout juste bonne à trimer, elle regorgeait de toutes les splendeurs, de toutes les saletés que les hommes recherchent auprès des femmes, que seule la vraie femme peut dispenser.

Moi je n’étais rien auprès d’elle. Oh ! c’eût été bien imprudent de sa part que d’étaler ainsi sa sexualité devant moi et faisant de ses plumeaux un paravent, elle les brandissait en l’air. Ils devenaient les attributs hypocrites de sa bonhomie, de son humilité afin de dissimuler à mes yeux la révélation de son ruisselant et écrasant vagin qu’elle ne réservait, croyait-elle, qu’à l’homme.

En fait, incapable de ruser avec les femmes dont la sensualité ne se trompe point, les rivales tressent des cercles invisibles au sein desquels elles font aux mâles des signaux, d’où elles tentent de les enchanter. J’assistais aux gestes ondulants de ses monticules de chair qui cherchaient à se grouper et à former des saillies et des lignes provocantes. Je me surprenais à la trouver belle.

Je jetai à la dérobée un regard sur l’homme. Lui n’avait rien vu, ou plutôt marchant contre une fille qui le faisait bander il avait croisé dans un escalier une informe pouffiasse qui faisait la coquette. Moi, charmée et dégoûtée, j’avais reconnu mes propres rêves en cette créature et, bien que jeune, n’ayant point besoin d’y avoir recours pour attirer les hommes, je retrouvais en elle ce jeu émouvant et dégoûtant qu’exercent toutes les femmes dès qu’elles sont en présence d’un homme. Je me secouai et après lui avoir remis la clef nous sortîmes. Il me tenait la main. Dehors et habillé, il paraissait plus jeune que son âge comme les hommes qui, accoutumés dès l’enfance à des travaux, ont le corps prématurément mûri.

Alors je regrettai tout ce qui dans la rue avait cessé d’être sur moi mouvements, attouchements, heurts. Je n’aimais pas marcher avec lui. Il m’irritait et me dispensait une mélancolie. Il suffisait de traverser une ou deux rues sombres et voici la mer qui s’avançait : grosse bonne femme avec de l’infini dans les yeux.

Nous nous assîmes à la terrasse d’un restaurant, attirés par le clapotis tantôt d’opalescence, tantôt de ténèbres que prodiguait la charmille.

Charmille, ce nom enchanteur par sa clarté d’autre sphère m’avait incitée à venir là. Il me semblait sentir arrondie autour de nous l’énorme chaleur. La charmille, tout en nous tenant éloignés de celle-ci, l’intensifiait, car, à travers elle, c’étaient les pâmoisons et les acrobaties de cette dévoreuse qui nous étaient livrées.

Les sauts de la lumière se posaient tantôt sur la nappe lointainement rose, puis sur le bout de mes doigts, sur le fil d’un cheveu, puis sur une partie de la faïence vernie et bleue de l’assiette la soulevant, eût-on dit, et la gonflant ; enfin elle redonnait à chaque objet sur lequel elle flottait son importance réelle et satisfaisante. Toute chose était charnelle et sans fin.

Pour moi, les matinées au soleil après le sommeil, sont comme une prière roublarde, comme si on avouait à Dieu qu’il nous a fait un bon coup après tout en nous mettant dans ce gros livre charnu qu’est Son monde.

Je songeais : « Il ne faut pas prendre, il faut aussi donner. Mais donner quoi alors que tout nous est donné ? »

Et la lumière rieuse de ce matin-là avançait à nous et me montrait que je n’aimais pas cet homme mais que je l’aimais elle. Tandis que nous disposions dans nos assiettes des tomates, je songeai brusquement à ce que je mangerais ce soir-là et les jours suivants. Je n’avais pas d’argent. Je tentai alors de prendre une attitude consternée, même j’essayai de pâlir. Sans doute y parvins-je, car mon compagnon cessa de me caresser et me scruta.

Je lui fis part de ma crainte, il se mit à rire. Il ne voulait pas me croire, je lui paraissais si oisive, si naturellement riche. Je vidai alors le contenu de mon portefeuille sur la table. Quelques pièces et un billet de cinq francs roulèrent un instant sur la nappe puis se figèrent au soleil parmi les éclats d’ombre, les reflets du vin palpitant et la salade crochue comme une dentelle. J’avais honte de m’occuper d’argent sous le soleil.

« Tu ne manqueras de rien tant que tu coucheras avec nous », me dit-il.

Je m’éloignai un peu de lui. De cela, je ne voulais pas. Des corps, oui, à foison, mais avec de la monnaie, ils en devenaient hargneux.

Le repas était maintenant un squelette étendu devant nous sur la petite table. L’abondance et la force de l’air qui entrait en nous provenant de la mer nous chargeaient de vacarmes et de puissances. Il y avait le va-et-vient, les honteux qui passaient, certaines luisances de certains regards, les démarches, le tremblement des paroles qu’on entend sans les écouter, enfin la férocité du départ des navires et les pays où on ne va pas qui s’ouvrent là-bas, un peu plus loin, comme des Tarots étalés sous l’œil de quelques voyageurs de l’âme plutôt que de l’espace.

Je savourais tous ces mélanges humains et naturels, ils étaient complices de ce restaurant, de sa charmille, de Marseille, cette grande ville efflanquée du rêve. Soudain, je trouvai le garçon ennuyeux. Son charme avait fait place à un air mou. Il ressemblait à beaucoup d’hommes qu’on croise dans les rues. Il n’avait jamais été beau. C’était le charme de la nuit qui s’était déversé sur lui et l’avait rendu scintillant à mon approche. J’avais pris la beauté de la nuit pour la sienne. Je découvrais que de jour il ne me tentait pas, que je n’avais pas envie de venir sous lui.

Vous avez aimé ce texte, vous aimerez sûrement ...

Donnez nous votre avis !

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *